DES TRADUCTIONS D’OPÉRAS
Mettre en français un livret italien, allemand, anglais, le mesurer, le rimer à la toise, et confier ce travail à quelque musicien qui tâche d’ajuster plus ou moins ridiculement ces paroles sous la musique, au moyen du compelle intrare, tel est le procédé connu, suivi par nos entrepreneurs de traductions. Procédé qui va nécessairement reproduire toutes les iniirmités de nos opéras originaux, et les aggraver encore. Une société de paroliers prépare les versets que le musicien doit écrire sous la mélodie pour les emballer de force ou de gré sous les notes. Ce musicien experten son art, ne serait-il pas le digne confrère des Crémonl, des F. Habeneck , harmonistes et virtuoses distingués, mais n’ayant pas la moindro connaissance de la gamme lyrique des paroles; écrivant le français comme des cuisinières non lettrées? témoin leurs autographes. Voyez à qui vous confiez le perfectionnement d'une traduction déjà mal bâtie, et qu’il va diaprer, barbouiller de ses fautes d'écolier primaire I
Un livret d'opéra cesse d’exister en sa forme et teneur au moment où le compositeur l’a mis en œuvre. C’est donc sur la partition qu'il faut traduire. C’est là, seulement là, qu’un parolier musicien peut saisir d’un coup d'œil tous les détails de l’édifice harmonique. C’est là qu’il peut combiner les accents forts, demi-forts, artificiels de ses vers avec ceux des vers de la musique, afin qu’une fraternité constante règne dans cet ensemble. Le livret ne vous présente que des mots, sans vous
avertir gue ces mots seront répétés par le compositeur de telle ou telle manière, par groupes ou séparément. Vous placez une rime féminine sans avoir nul souci de son avenir. Cette rime élidée vous privera d’une syllabe nécessaire à la mesure, ou bien amènera des ressauts insupportables, si vous avez négligé de l’anéantir par l’élision. Les rimes féminines, très rares dans l’idiome anglais, forcent le musicien de les reléguer dans l’orchestre, il faut savoir les y découvrir afin de les rendre aux voix qui les réclament.
Vous lisez sur un livret :
Se fiat o in corpo avete...
Se m’ascoltate un poco...
Se, in vece d’Elisetta,
Mi date la endetta.
Quest' è per quel ch' io sente...
Et la partition chante :
Se fiato in corpo avete, avete, avete, avete, avete.
Se m’ascoltate un poco, un poco, un poco, un poco.
Se in vece d'Elisetta, d’Elisetta, d’Elisetta,
Mi date la endetta, la endetta, la cadetta.
Quest i per quel ch’ io sento, sento, sento, sento, sento.
Dites à votre praticien en musique de faire aller vos versicules d’accord avec la mélodie de Cimarosa, si vous n’avez prévu, d’avance arrangé ces répétitions de mots à cinq exemplaires. Dites-lui d’ajuster les paroles que vous destinez au chœur des sylphes d’onéron, si vous n'avez sérieusement étudié, compris surtout I compris les dessins capricieux de Weber, les crocs-en-jambes qu’il vous a préparés, non sans malice, tours de force, d’adresse dont il faut se tirer avec l’agilité gracieuse d’une Cerrito, d’une Rosati, d’une Ferraris. Sans cette précaution votre prose inerte va s’unir aux dessins de Weber tout aussi bien qu’un premier Paris , qu’une affiche de spectacle pourrait le faire, témoin la partition d ’Obéron que vous savez.
Dites à votre émule de Baillot, de Tulou, de Servais, fût-il chef d’orchestre ferré jusqu’aux dents sur la mesure des croches, des triolets, des syncopes et des soupirs, dites-lui d’tyuster votre
prose rèche, revêche, véritable mâchefer, sur la mélodie virginale, prodige de limpidité ravissante de la barcarolc d’obéron, si vous n’avez eu le soin d’écrire cette barcarole en vers; si vous n’avez fait concerter ces vers 4e poète avec les vers musicaux de Weber. Si vous avez négligé l’observation rigoureuse de cette loi que le maître illustre a dictée, écrite en lettres d’or et de diamant, si vous frappez un seul coup à faux, tout l’édifice va s’écrouler, et vos auditeurs offensés, trompés, mystifiés cruellement, se lèveront en masse, en révolte flagrante... — Point du tout, comptez sur l'indulgence des gens du Boctevard, croyez qu’ils avaleront le chicotin, la nicotine même, sans faire la moindre grimace. Leur gosier auditif est pavé de pierres à fusil ; on sait d’ailleurs qu’un opéra français n’est exécuté que par l’orchestre. Les instruments attaquent et poursuivent d’une manière si parfaite le dessin, les images, les effets variés d’une musique charmante que notre populaire ne fait aucune attention aux paroles discordantes et nuisibles, étouffées au passage par des acteurs honteux d’avoir à les proférer. C’est assez bon pour un public accoutumé dès longtemps aux facéties de ce genre, et que les tirades ampoulées des Tautin, des Boicheresse, des Vicherat, de Julie Diancourt et de ses émules ont ravi jusqu’au troisième ciel.
Exploiter la ganache est et sera toujours une excellente chose. Aussi me garderai-je bien d’adresser un mot de critique au directeur du Théâtre-Lyrique, aux quatre arrangeurs dcl’O&eron triomphant. Je les félicite au contraire, et j’applaudis à leur succès dont j’éprouve le contre-coup, l’influence favorable à YObéron , grand opéra en cinq actes, que j’ai fait représenter à Toulouse en 1846, et dont la partition vient de conquérir une faveur immense, inattendue.
L’Obéronàu Boulevard est une spéculation industrielle d’autant plus heureusement accomplie qu’elle est étrangère à la poésie, à la musique, mais non pas à l’art du décorateur. Il s’agit d’un succès obtenu sur la roule de Charenlon, succès lucratif et dont l’amour-propre national , l’orgueil français ne sauraient être alarmés. Cependant, quelques journalistes, flat-
teurs imprudents, n'ont pas craint de répéter leur phrase accoutumée, disant : — Tout Paris court à l 'Obéron du Théâtre- Lyrique. » L’auditoire de Vicherat, de Tautin, a donc cédé sa place à tout Paris, c’est à-dire à la France entière. N'est-ce pas nous accuser de complicité? L’opéra français n’est-il pas assez moqué, bafoué, vilipendé lorsqu’il rampe de ses propres ailes, sans que les chefs-d’œuvre étrangers soient abaissés à son niveau pour les faire jouir des mûmes agréments? Que diront les Schlegel de la poésie et de la musique lorsqu’une partition naïvement accusatrice aura passé nos frontières, et viendra justifier l’avalanche de leurs sarcasmes? Des cris d’étonnement, d’une certaine admiration, s’élèveront de toutes parts, et l’on dira : — Voilà donc ces Français régulateurs du goût européen! voilà comme ils comprennent les arts ! et pourtant ils visent à la civilisation 1 »
La barcarole d 'Obéron, chantée en 1829, au théâtre des Nouveautés, par M me Albert, dans les Trois Catherine, mélodrame en trois actes, n’a pu s’acclimater en France, terre hospitalière des petits airs. Le brillant succès qu’elle vient d’obtenir au Théâtre-Lyrique, où les violonistes la jouent admirablement, ne paraît pas devoir la répandre chez nos dilettantes. La répulsion qu’ils manifestent à l’égard de ce chef-d'œuvre, viendait-elle des paroles dontpn a chargé la délicieuse cantilène de Weber? Je suis tenté de le croire; cependant il ne faut pas juger une cause intéressanteà ce point sansl'avoirexaminéc avec attention. Mes disciples me demandent des exemples suivis de démonstrations, prenons cette barcarole, et qu’elle soit le thème , le sujet de notre leçon.
Voyons d’abord ce que nous dit la cantatrice lorsque les archets fdent conamore la mélodie ravissante de Weber :
| Qûel bôn | heür de vô | güer sür lés | ondes. |
Parfait 1 admirable 1 charmant ! on ne saurait mieux attaquer le rhythme ondulé de Weber : un trokée, deux dactyles suivis d’un trokée final, lequel devient césure lorsqu’il faut s’arrêter sur une rime ferme et concluante. Bravo quatre fois, puisqu’il y a quatre arrangeurs également habiles. Le mètre est excel-
lent, bien trouvé, mis en oeuvre ingénieusement, il ne nous reste plus qu’à le suivre, à modeler quinze vers sur ce type donné par Weber, afin de compléter les deuxstancesdehuit que présente la barcarole. Continuer lorsqu’on a si bien commencé me parait chose très facile, et nos quatre auteurs justifient à l’instant la bonne opinion que j’ai de leur intelligence. Reprenons le premier vers et nous montrerons un distique excellent.
| Qüel bôn | hcür de vô | güer sur lés | Ondes,
| Anx môu | rüntës clâr | les dü sô | 16il t
Parfait ! toujours parfait ! prodigieux de grâce et d’exactitude! c’est riche...
— Dites donc que c’est opulent, on vous en donne plus qu'il ne faut. Votre oreille satisfaite prend un doux repos sans se douter du complément désastreux qui s’apprête à la flageller. Achevez ce versicule trop long de deux syllabes, et vous pourrez applaudir alors en sûreté de conscience.
| Aûv môu | ran tes clâr j tés dü sô | têil (qui fuit.)
— Ah ! c’est vrai ! ce maudit soleil vient tout gâter en fuyant •, il aurait dû rester en place. Que faire maintenant de ce qui rmi? Si nous l’ajoutons aux vers suivants, il va les désorganiser jusqu’à. la dernière cadence du couplet. Mettons qui r u i« à part, et si nous rencontrons d’autres compléments de ce genre, nous en ferons un tas, une réserve prompte à boucher les trous, si par hasard l’opulence de nos poètes se changeait en misère.
Continuons. Halte-là ! je m’aperçois que le rhythme de Weber est de nouveau brisé, fracassé, que la mesure a cessé d’exister. Il serait donc inutile de noter ce qui n’est plus notable. Les versicules devenant académiques, je suis obligé d’imiter nos poètes de l’Institut en comptant les syllabes par mes doigts. J’aurai soin de vous indiquer les gouffres et les montagnes, cette géographie aura son utilité.
| Nymphes | quittez vos | retraites | (pro) fondes, |
| Et sur | la rive ac | courez c’est | (la) nuit. |
Nous avons ici deux légers monticules, si nous les ajoutons à
m L'ART DES VERS LYRIQUES.
«m fuii, nous posséderons quaire obélisques introduits en quatre lignes rimées. Ce n’est pas trop en pareille occurrence.
Et l’on nous avait dit, promis, juré, qu’on n’ajouterait rien à la partition d 'Obéron, et qu’un musicien expert tenait l’œil et la main à l’exécution de cet arrêt solennel !
Courage, mes lecteurs, en avant!
| Oui sur | la rive ac | courez c’est | (i») nuit.
Pourquoi cette répétition de paroles appartenant à la première phrase déjà terminée et conclue par la musique? Cette période est si bien conclue, abandonnée et rejetée parmi les faits accomplis, que Weber la sépare de la seconde par un prélude instrumental. Et vous avez la stoïque patience d’attendre que les violons aient exécuté ce prélude, barrière infranchissable, pour faire un saut de carpe en arrière, afin de venir repiquer sur votre seconde phrase des paroles que la première tient et possède en exclusive propriété ! Paroles qu’elle ne peut céder à la seconde période sans que celle-ci ne soit écrasée par celte absurde superfétation. O balourdise plus haute que le Cimborazo! et le trio parolier avait en tête un musicien! D’ailleurs, ne fallait-il pas rigoureusement! ouvrir la rime féminine au lieu de retomber à plat ventre sur nuit, rime dure, excellente pour la conclusion, mais qui vient frapper de langueur et d'ennui le début de votre second quatrain. Celle rime douce n’existe pas dans le texte anglais, je le sais fort bien, mais le bon sens, le goût, le sentiment de l’harmonie, le chant de l’orchestre la prescrivaient si bien que vos malins rivaux l’ont écrite, et certes je ne les ai pas avertis, soufflés.
Voyez dans quel abîme à' odeurs, de couleurs, de fleurs, celte erreur colossale vous a plongés. Ce n’est pas dans une romance élégamment sonore et limpide que l’on doit entasser des mots sourds, lourds comme le plomb. Et ces mots accablants ont été précédés par nuit, rais deux fois à la rime. Que de trous, bon Dieu ! que de trous sont ouverts dans la partie vocale, privée ainsi des cadences molles que l’oreille demandait avec instance. La virtuose, gràceàvous, tombe cinqfoisà terre, elle se relèvera comme
L'Ali T DES VERS LYRIQUES. 133
elle pourra. Les violons ne chantent-ils pas ce qu’elle devrait chanter, la phrase de Weber ne plane-t-elle pas dans l’orchestre?
| L’air est | empreint des | plus vives | o (aeurs).
Si nous avons une syllabe de trop dans ce verset, il en manquera trois aux deux suivants.
| Dans les [ prés aux vi | ves couleurs. | (Une et deux.)
| Venez | orner vos | fronts de fleurs. | ( Une manque.)
Vous remarquerez sans doute une traînerie insupportable que cette pénurie de syllabes fait peser sur la cadence finale : ses neuf dernières croches devant être détachées au lieu d’être groupées et mastiquées par des ligatures que Weber n’a point tracées, bien au contraire!
Il semble que l’examen de ce premier couplet doive me dispenser de faire la critique du second ; point du tout. Les quatre arrangeurs retombent dans la fosse, il est vrai, mais ils s’y précipitent d’une autre manière. Cela prouve que s’ils ont plus d’une corde à leur arc, ils marchent au hasard, en aveugles, sans aucun système arrêté, sans la moindre notion de la poésie lyrique et de la musique vocale. Patience, mes lecteurs, avalez encore ce couplet.
| Qüel bôn | heûr dë dën | sër sür lës | rivés! | ( Excellent .)
| De cou | rir sur les | verts gazons ! |
S’il nous manque une syllabe ici, nous en aurons trois de trop dans les lignes suivantes; ainsi, large compensation. Weber consentira-t-il à l’admettre? Vous me permettez de ne pas le croire.
| Quand les | échos de | la brise | (piain) tive | Viennent | répondre au | doux bruit des | (eban) sons,
| De loin j répondent | au bruit des | (cban) sons.
Que dites-vous de cette variante? ne rend-elle pas fidèlement le ressaut du versicule précédent, et l’inimaginable chevauchement déjà signalé?
1 Quel au | tre séjour | offrirait | plus (d’appa») (Deux syllabes de t rop.)
| Venez | prendre vos | gais ébats, | ( Deux de moins.)
| Nymphes | des flots for | mez vos pas. | ( Une de moins.)
Que trois paroliers, n’ayant pas la moindre connaissance de la mesure des vers et même de la prose consonnante, (ce n’est pas moi qui parle, mais leur ouvrage;) que trois paroliers aient grossoyé ces couplet» sans rivaux 1 dans notre répertoire de deux siècles, c’est une merveille, n’en doutez pas; mais un prodige plus grand, c’est qu’un musicien habile en son art ait entrepris de fourrer ces mots discordants sous une mélodie ravissante de Weber, mélodie gravée, estampée cent fois depuis trente ans, et dont les gracieux contours sont connus de tous les yeux comme de toutes les oreilles. Un miracle plus étonnant, plus incroyable encore, c’est qu’un auditoire parisien ait avalé ce crocodile sans se douter de la mystification, tant il était séduit, fasciné par le jeu de l’orchestre, la beauté de l’œuvre musicale et les artifices du couturier, du peintre et du machiniste 1
Ne rien savoir et ne douter de rien, mais pouvoir compter sur un auditoire dont l’intelligence est nulle, ou qui ne comprend pas ce que le bruit officieux de l’orchestre l’empêche d’entendre, en voilà plus qu’il ne faut pour obtenir un succès de vogue à Paris.
Voici comment un écolier de ma ville natale expédia sa version du jour à la grande satisfaction de sa famille; braves gens ébahis de le voir bâcler en un trait de plume, et sans ouvrir le dictionnaire, ce que ses camarades n’élaboraient qu’avec peine et réflexion. Il s’agissait du passage suivant du Seleclœ è neteri Testamento Historiœ :
— Sed nunis ejus, uxor Phinees, erat pregnans et vicina partui ; audito nuntio quod area De i capta esset, irruerunt in eam dolores subiti, et peperil.
» Tobim in Deum pietas, fllii conjugium. »
Traduction :
— Mais son nure, l’épouse de Phine, était prégnant et la vicine du puture ; entendu le nouvel que l’arche de Dieu était pris, ils irruèrent sur son dorsacole ré subite, et périt.
. » Tobie en Dieu la piète, le fils du conjuge. »
L’auteur de cette mémorable traduction, Véran, après la
correction infligée par Lafont, maître habile et sévère, fut obligé de réciter chaque jour, à l’ouverturede la classe, unchef-d' œuvre improvisé. Plus de cent ans ont défilé sur ce fait, et tous les écoliers de Cavaillon vous rediraient à l’instant la version d’un traducteur expéditif, il est vrai, mais qui devint un cuisinier penseur, ingénieux trouveur, noble source de virtuoses à bon droit chéris et qui n’ont pas dégénéré.
Notre Conservatoire de Musique est en quête de morceaux difficiles pour les concours. La barcarole de YObéron du Boulevard est une bonne fortune dont il devrait profiter. Un superbe collier de diamants et les boucles d’oreilles assortissantes pourraient être olferts à la virluose capable de chanter ce chef-d’œuvre en personne, et sans cacher, blottir sa voix sous les crinolines officieuses de l’orchestre. Nul être vivant aujourd’hui n’assisterait à la distribution de ce prix. Bien entendu que les actrices ayant déjà bredouillé ce chef-d’œuvre à la scène, et les quatre poètes et musicien ne seraient point éloignés du concours.
Un fait mémorable, honorable, que l'historien de nos théâtres lyriques ne manquera pas d’enregistrer, c’est que le ténor Cueille, chargé du rôle capital de Huon de Bordeaux, qu’il devait à sa voix brillante et sonore comme à son talent, recula d’horreur et d’effroi devant la prose raboteuse, accrochée aux chants de Weber. Ce virtuose fit résilier à l’instant un contrat qui l’eût obligé de fourrer dans sa tâte des obscénités sans pareilles jusqu’à nos jours.
Dans l’introduction du premier acte des Huguenots, le musicien prend d’abord les paroles à rebours et déchire sans pitié nos oreilles. Il se ravise sur la fin, et donne à ses versicules une marche à peu près régulière. Le traducteur, si jamais les Huguenots en ont un, pourra-t-il se tirer de ce pas difficile? De quelle manière qu'il s’arrange , une moitié de son travail sera détestable; à moins qu’il ne fabrique un texte différent pour chaque version. P.ar file à droite n’étant pas du tout la même chose que par file à gauche. Je me suis trouvé pris dans ce piège, on m'a reproché ma faute, elle était inévitable, et met critiques auraient dû s’en apercevoir.
| Largo &1 fat | tôtüm 1 dëllà cï | (S,
L&r | gO.
Le mot lârgô, présenté d’abord dans son véritable mouvement prosodique, prend une allure diamétralement opposée en étant répété ; de trokée lârgô, il devient iambe largo. Placé, en débutant est parfait de mesure , place au factotum, mais il frappe à faux en étant mis sens devant derrière. Place fait mal aux yeux comme à l’oreille, et lârgô ne vaut pas mieux.
On ne saurait offenser impunément le sens auditif des Provençaux; en leur donnant la traduction des trois airs de basse du Barbtcr de séviiic dans l’harmonieuse langue des troubadours, je me suis prémuni contre cette dissonance. Deux mots différents, l’un à rime douce pour l’entrée, l'autre à rime dure pour la conclusion, figurent dans la première cavatine,
| Large ôü fat | totüm dé | la boür j gadâ,
A | nën!
Si j’avais employé cette ruse innocente pour ma version française, on m’aurait sifflé disant que je changeais le texte; et c’est justement ce qu’il fallait faire pour être régulier, pour tomber d’aplomb en obéissant à la musique.
Un traducteur qui règle sa version française sur le livret italien, suppose que les vers de ce modèle sont parfaits, et qu’il doit on reproduire la mesure avec une fidelité rigoureuse. Cette manière de procéder le tiendra souvent dans la bonne voie; mais elle ne saurait l’eriipécher de se noyer dans les combinaisons de mots, qui sans être des fautes en poésie, ont jeté le musicien hors de la route qu’il se proposait de suivre. Contrarié par le rbythme des vers, il s’est vu forcé d’introduire des ressauts dans les parties vocales, ressauts déplaisants et qui font tricoter les chanteurs. Comme les hautbois, flûtes, bassons ou clarinettes, doublant les voix, n’ont point de mots à prononcer, le musicien leur fait exécuter sa cantiiène désossée, affranchie des arêtes, de la (liasse qui gênaient sa marche élégante et rapide. Elle se déploie librement sur la partie de hautbois, c'est là que vous trouvez la pensée du compositeur dans sa pureté native.
ingénue et limpide. Abandonnez les chanteurs qui boitent forcément sur chaque vers trop long, et réglez vos couplets sur les vers musicaux gracieusement coulés, articulés, scandés par le hautbois. Voilà comment un traducteur peut faire mieux, beaucoup mieux que l’auteur du modèle original. Ce poète avait raison, ses vers étaient excellents bien qu’un peu durs, mais le hasard a voulu que leur coupe ne s’accordât point avec l’inspiration de son musicien. Vous apaisez d’un trait de plume cette ' querelle de ménage, et le Rossini français marche alors galamment, il jouit d’une liberté que sa langue maternelle et mélodieuse lui refusait.
Faites-moi la grâce de poser une question de ce genre à vos traducteurs favoris, fournisseurs ordinaires, assermentés, privilégiés de nos théâtres lyriques, et vous verrez comment ils sauront la résoudre. Ils vous arrangeront cela comme des noix sur un bâton, ou comme les versicules de leurs incroyables livrets, de leurs partitions inimaginables. Chacun d’eux vous dira :
— L’art n’est pas fait pour moi, je n’en ai pas besoin;
J’exerce mon humble métier de savetier devant des brutes dont l’oreille trouve chaussure à son pied; vos décors, vos danses me préparent des succès, basta, basta cosî. A force de labeurs, j’arriverai peut-être un jour à l’enfance de l’art. Oh! j’ai de la patience, et vous en êtes pourvus suffisamment puisque vous supportez, vous protégez ma discordante rimaille. Quelque chose pourrait-il, d’ailleurs, gâter votre opéra? N’est-il pas tous les jours mis à d’aussi cruelles épreuves?
Ne croyez pas que je veuille escamoter un exemple de l’heureuse licence prise pour délivrer un superbe trio de Rossini des ressautsquiluisontimposés parles vers italiens. Ouvrezlapartilionde Bieciardo e zoraide, vous y remarquerez la strophe suivante: | Sara | l’âlmà de | lûsâ, schër j nltâ, |
Al mio bene per sempre rapita, (bis)
O Ricciardo qui devc périr.
Tous ces vers sont trop longs de deux syllabes. Le rhythmc de la mélodie étant trokaïque, les deux dactyles introduits dans
chaque vers forment des ressauts d’une fatigante brutalité. Mettez ces vers au point, d’accord avec leur musique, essayez de les chanter en coupant les mots, de manière à réduire les dactyles à la valeur du trokée, les voix alors pourront lier les notes de deux en deux, comme font les hautbois, et tout rentrera dans l’ordre que nous font admirer les compositions où Rossini a rencontré des paroles favorables à son inspiration. Dites donc, par fantaisie :
| Sari | l'almâ | ...lflsi. | ... nïlS, |
Al mio bene... sem... rapita, (bas)
O Ricciardo ... ve périr.
Ce rhythme ainsi tronqué, pour le rectifier, m’a servi de modèle pour le trio de niceiardo e zoraid* que l'on chante dans ta »'aa»M Agot». La parodie vaut mieux que l’original. Voyez, chantez et jugez.
Aveugles et sourds de naissance, nos traducteurs d’opéras, d’oratoires, de chansons, de mélodies, fourrent des mots dissonants, grimaçants, sous les mélodies admirables, ravissantes et grandioses de Weber, de Hündel, etc. Cela n’a rien qui doive nous surprendre : le nombre des imbéciles est infini, vous le savez, et chez nous ces traductions viennent de passer dans le domaine de l’imbécillité. Que ces fabricants et confectionneurs à la toise exercent leur maladresse phénoménale sur de vulgaires compositions, qu’il importe peu de traiter de telle ou telle manière, à la bonne heure. Mais que leur énorme lardoire d’emballeur perce, lacère sans pitié les dentelles d’or, les tissus merveilleux de Weber, de Ilündel pour les broder avec des étoupes, que des éditions nombreuses portent au delà des mers la preuve accablante de ces méfaits, que les Allemands, les Anglais puissent juger de l’irrévérence stupide, inimaginable, dont on use en France à l’égard de leurs maîtres favoris, voilà ce qui frappe d'une mortelle atteinte le renom d’esprit superfin, de rare intelligence, que nous aimons à nous attribuer.
Que disent les étrangers en voyant leurs chefs-d’œuvre livrés aux bêles comme les chrétiens du temps de Néron ? Je dois vous le répéter, il est des vérités qui, pour être dures n’en sont
L'ART DES VERS LYRIQUES, pas moins utiles. Ils disent ces étrangers, ils disent, ce n’est pas moi qui parle : — Ceux qui brossent de tels galimatias sont des brutes, ceux qui préparent l’exécution de ces infamies, ceux qui les chantent et ceux qui les écoutent, sans les frapper d’une réprobation subite, sont des brutes. 11 y a preuve par témoins et par écrit, le tribunal de l’univers vous a condamnés sans appel. » D'accord, mais ce tribunal révoquera son arrêt quand j’aurai plaidé la cause de mes compatriotes, en faisant connaître un plan machiavélique, les soins que l’on a pris , deux siècles de persévérance ! pour corrompre l’heureux'naturel des Français et les amener au degré d’abrutissement où nous les voyons. Quand je vous aurai révélé ce mystère d’iniquité longue et persistante, la critique sera désarmée, bien mieux! vous allez compatir à nos infortunes passées, et vous réjouir avec nous du renouveau qui nous est promis. Continuons, en attendant le moment de traiter cette question au repos, c’est un chœur qui ne tient point au drame, il couperait ici le fil de notre action.
— Le succès justitie tout, » direz-vous, mais vous conviendrez avec moi, que ces triomphes sont justifiés d’une étrange manière. Brutes et sourds, il vous faut des sourds et des brutes pour auditeurs. J. -J. Rousseau nous a dit, en sa préface de la Nouvelle Héloïse : — J’ai vu les mœurs de mon siècle, et j’ai publié ces lettres. » Nos paroliers ont leur préface toute prête; ils disent à leur tour : — Nous avons sondé les oreilles pétrifiées de nos compatriotes, et, sans crainte, nous avons fait chanter ces versicules fracassants. »
Je vous ait montré le vagon de moellons, de cailloux dont on a chargé la délicieuse barcarole d’obéron. Voici le tour de Hândel, du chœur final de imu» .Jacctiabée, chœur devenu populaire , qui jouit d’une faveur immense et peu méritée. Voici les paroles qu’un traducteur s’efforce d’accrocher à cctto mélodie :
| Chintôiis vïe | toïrc |
| Cbântôns | le Sëi | gnëur.
1 Cëlë | brôns la | glôirë |
| De Jü | dûs vain | quëur.
Six fautes énormes de prosodie viennent flageller, déchirer l’oreille dans ces quatre versicules. Ils sont dits quatre fois, par cinq voix, ce qui porte à trois cents soixante le nombre des insultes faites à la musique de Hândel comme à notre sens auditif.
A-t-on jamais dit : Chân lôns, chân fôns, cè lë-
brons? l’iambe chantons, l’anapeste célébrons, ne sauraient être expédiés avec trop de vivacité pour atteindre l’accent casé sur leur dernière syllabe. Et ce le, ce de que l’on écrase en les forçant de porter l’accent! Qu’en dites-vous? Afin de prouver qu’il a plusieurs cordes à sou arc, qu'il sait se tromper de plusieurs manières, et toujours aussi grossièrement, le traducteur chantera vingt-quatre fois, dans la fugue suivante : Célë brons.
Un mot français do plusieurs syllabes ne peut avoir qu’une seule notation. Cë.,.lëbrOns, célë... brons , caricatures prosodiques, effroyables variantes de célébrons, ne sauraient être admis dans une composition que l’on veut ne pas ridiculiser.
| Que l'hym | ne sâ | crë ô |
Les deux e muets de ce début frappent à faux. Les quatre . notes données à la syllabe cré (naturellement, elle n’en devait prendre que trois) font arriver l’e muet de sacrée sur le quatrième temps. Il s’y noie et prive ainsi le complément de la phrase de sa note d’attaque, écrite avec le plus grand soin par Hândel.
| Que l’hym | ne sâ | crë e |
| Monté 1 jüsqu’aü | ciel;
Gloire à Macchabée,
Au chef d’Israël!
Ces trois derniers vers sont parfaits de rhythme et de cadence. Trois sur huit, c’est beaucoup, et je ne fais pas toujours une aussi belle récolte. La version que l’on chantait au Conservatoire de Musique était plus mauvaise encore, si toutefois on pouvait établir une différence , un degré du médiocre au pire lorsqu’il s'agit de musique, et surtout de musique vocale.
Comme Vadius, me serait-il permis de dire : — Voici de petits vers, » destinés à s’unir au chœur de Hândel, à sonner carré-
ment, d’aplomb, sans effort, sans éclipse avec ses notes brillantes et pompeuses.
| Gloire ëelâ | lântë | A Jü | dâs vain | quëur 1 Une main puissante Guide sa valeur.
Chants de la victoire Sonnez jusqu’au ciel !
Exaltez la gloire Du Dieu d'IsraeL Comme la poussière Qu’emportent les vents.
Sa colère Noble et fière Renverse,
Disperse Les forts.
Les grands Et les vaillants.
Gloire éclatante, etc.
— Le chœur de Hândel se déploie sur huit vers et vous en donnez dix-sept, pourquoi cette addition? Vous aurez donc toujours la manie d’ajouter aux œuvres des maîtres, de substituer vos fantaisies aux intentions formellement exprimées d’un grand musicien. — Tout au contraire; c’est pour m’y conformer que je place un épisode après le couplet, la réponse et le refrain chantés par les sopranes. Hândel a si bien compris qu’il fallait distraire l’attention de son auditoire avant de ramener les voix & leurs motifs déjà connus pour les redire encore trois fois, qu’il a fait exécuter par l’orchestre seul une marche triomphale de 64 mesures. Après un tel repos, les voix reviennent et sonnent avec une fraicheur , un éclat pleins de charmes. On a gardé le souvenir des mélodies, on les ressaisit, on les savoure con amore, c’est plus que du nouveau. Si vous supprimez cette marche, ingénieux moyen de prolonger vos plaisirs, tout le chant vocal étant mis à la file se double sur lui-méme, il devient une absurdité patente et solennelle. C’est la chanson de l’Agneau blanc,
L’ART DES VERS LYRIQUES, et le sublime imprudemment répété, sassé, ressassé, finira par amener l’ennui.
Les orphéons chantent sans orchestre, celui de Mormoiron (Vaucluse) dont l’immense et flambant répertoire va briller dans toutes les églises où la musique vocale est exécutée à grand chœur; cet orphéon déjà célèbre dans la France du midi, ne possède pas d’autre machine sonore qu’un diapason. Je lui destinais ce chœur, et j'ai dû parodier une reprise de la marche instrumentale afin de conserver l’épisode précieux intercalé par Hnndel. L’orphéon doit se priver des secours de l’orchestre, il est vrai, mais il doit aussi redire le chant des instruments lorsque ce chant ne peut être supprimé sans désorganiser une œuvre monumentale.
. | Si-Ôn | reprends ( tâ fiër | té,
| Viens chân | 1er tâ | liber | té.
C’est avec ce distique singulier, dont le premier verset, noté ridiculement, saisit à contre-mesure la musiquedeHândel, qu’un traducteur a garni, bourré de mots l’immense et délicieux quintette et chœur de Juda* M«cebabée. Cet andante de 19i mesures, où les appuyures abondent, fait d’horribles grimaces en ne trouvant que des vocables masculins, des rimes dures multipliées par elles-mêmes à l’infini. — Mais le texte anglais est ainsi disposé. — Ce n’est pas une raison suffisante pour en reproduire les défauts bien connus. Les appuyures de la mélodie appelaient des mots féminins, des rimes douces, il fallait, en les leur donnant, se conformer au désir exprimé par le musicien. Les répétitions de paroles sont nécessaires afin que l'attention, portée sur la musique, n’ait point à s’occuper constamment de l’œuvre du poète; mais encore faut-il que les chanteurs ne soient pas forcés de redire sans cesse les mêmes vocables combinés de telle sorte qu’ils frappent à faux ou juste sans aucune intention probable du traducteur. On voit qu’il marche au hasard, poussant les mots à tors, à travers , et se trompant au point de restituer à son premier verset la notation véritable qu’il aurait dû recevoir dès son début, pour la conserver jusqu’à la fin. La voici telle que vous l’avez sans doute rectifiée.
SI { un le | prends la fier | te.
Il faut que Tordre logique, si bien suivi par le musicien, trouve une complète sympathie dans la chaîne logique des paroles. Des virtuoses qui doivent se borner à répéter jusqu’à satiété des mots et rien que des mots, sans pouvoir déployer un ou deux vers 6ur la mélodie, ne sauraient prendre goût à ce travail de manœuvre. Comme des bœufs ils sont obligés de tracer constamment le même sillon. Et ces mots, viens chante... er ta liberté. ..é, que vous étirez 32 fois d’une manière choquante afin qu’ils articulent toutes les appuyures de la musiquo; appuyures qui ne pouvaient s’adapter gracieusement qu’à des rimes féminines 1
Voici la combinaison de paroles qu’il fallait amener sous les notes de Hündel pour frapper d’aplomb, et pour unir ses appuyures, désinences molles, à des rimes douces prêtes à suivre leur dessin, à se modeler sur leurs contours élégants :
Un rayon de vive espérance A brillé dans nos cœurs,
Et du ciel nous promet les faveurs.
Le Seigneur prend notre défense,
Plus d’alarmes, Sion Va chanter et sa gloire et son nom.
Vite espérance, défense , alarmes, gloire, vont s’unir à merveille aux appuyures de HSndel.
Une société brillante et nombreuse exécutait ie Messie, oratoire sublime de Hândel, burlesquement traduit. Un éclat de rire général répondit au chœur après ce versicule suivi d’une longue roulade :
Ah! parmi nous l’enfant est né é é é ë é é.
Il fallut en rester là ; tous s’écrièrent que l’enfant avait le nez beaucoup trop long.
Le 23 mai 1837 , je rencontre M. Guérin , violoniste de grand talentetde haute noblesse; professeur au Conservatoire, figurant parmi les bataillons sacrés de l’Opéra, de la Société des Concerts, de pareils titres me dispensent de tout éloge, et M. Guérin
me dil : — Nous avons exécuté, dimanche dernier, au Consertoire, voire chœur d’Euriame, seul vous étiez capable d’écrire l’épisode qui sépare les deux strophes de ce chœur. — Cela peut être vrai, j’en conviens; un autre, plus habile, aurait voulu briller, faire de l’esprit; je me suis immolé, sacrifié pour la gloire du maître. Son premier couplet devait écraser le second; doubler du même coup sur coup lorsque l’étoffe est si précieuse, n’est-ce pas une folle prodigalité? J’ai pensé qu’en jetant un voile harmonieux et sombre sur mes auditeurs, en les faisant arriver au bis par le tunnel obscur des panoramas, l’éclat éblouissant du second couplet frapperait un coup victorieux, décisif. — Et vous avez louché juste. Ce doit être pour vous une grande satisfaction de voir ainsi votre musique exécutée, applaudie au Conservatoire et faire le tour du monde sous les auspices de Weber. — Pas du tout, mon bien gracieux maître, pas du tout; j’en suis désolé, marri, navré, pénitent. Cela m’a porté malheur, la réprobation, l’anathême ont sur-le-champ accablé, foudroyé l’audacieux usurpateur, on lui souhaitait des sifflets à triple carillon, il a conquis des bravos sans fin.
» Bien mieux 1 il a démoli, reconstruit, lacéré, rajusté, supprimé des pages de Weber, les a remplacées par ses propres élucubrations, et c’est précisément à ce tripotage insigne, sacrilège, damnable, que le trio et chœur d’Earianie, A/Tranchissons notre patrie, adù son miraculeux succès. Nier ce scandale réjouissant est impossible, la preuve et la contre-épreuve ont été failes solennellement au Conservatoire comme à l’Opéra.
— Qu’a fait encor le téméraire?
Répondez, ma chère.
» Ne voilà-t-il pas que je vous prends pour une muse, celle que Piron interrogeait d’une manière si plaisante et si mordante. Vous jouez beaucoup mieux du violon que les neuf sœurs, et je n’ai pas la verve satirique de Piron, n’importe, allons toujours en avant. Je répondrai pour la muse.
— Qu’a fait encor le téméraire?
— N’osant pas se nommer à l'Odéon parce qu’il y aurait été
sifflé, repoussé, bafoué, vilipendé quand même par les gens de la maison ! (rien n'était plus juste, il faisait la fortune du théâtre) afin de conserver cet incognito précieux, nécessaire devant des ennemis domestiques acharnés , impitoyables, il se gardait bien aussi de nommer les musiciens dont il empruntait les compositions. Vous savez qu’il en formait de ravissantes mosaïques ,
telles que I*» l-'ellt* amoureuse», la FAret de Sénart, 61C. Comme il ne
rencontrait pas toujours le fragment demandé par la situation dramatique d’un livret de comédie choisi dans notre répertoire, le téméraire avait l’impudence de coudre ses propres essais aux chefs-d’œuvre des plus grands maîtres.
— Et qu’est-il résulté de ce double secret?
— Des méprises infiniment drolatiques. Les illustres de l’Odéon, tout le fameux orchestre commandé par ses deux chefs habiles, érudits, Crémont et Bloc, lancèrent l'anathème et le ridicule sur l’écolier présomptueux; et c’était Weber, c’était Beethoven qui reçurent i’aflront. La troupe sonnante, passionnée, attribuait la marche d’Euname, la symphonie pam orale au prétendu croque-note. 11 était sifflé, fouetté pour de semblables sottises I On avait applaudi Weber à tout briser, des bravos frénétiques, des bis demandés, accordés, et ce Weber, fété si bruyamment à l’Odéon, au Conservatoire, c’était Castil-Blaze , oui, toujours Castil-Blazel telle était la musique de parolier qu’on méprisait à la journée.
— Qu’a fait encor le téméraire?
— A ce môme Conservatoire, en 1842; » mais vous y étiez, l’archet en main, n’importe, faisons comme les Frontins d’opéra comiqueou de comédie; ils racontent à leurs maîtres ce queces maîtres savent fort bien. D’ailleurs, nous ne sommes pas seuls, vos compagnons ne seront pas fâchés d’entendre la fin d’une histoire déplorable et facétieuse qui semble les intéresser vivement. Vous disiez donc, muse charmante :
— A ce même Conservatoire, en février 1842, à l’une des répétitions , l’orchestre exécute l’ouverture et l’enlr’acles do Betiébaiii que l’audacieux venait de faire représenter à Monl-
to
pellier. L’ouverture fut dite à merveille etdiscrètement applaudie; mais l’entr’actes obtint un succès d’enthousiasme, de fureur, de fanatisme; tous les symphonistes quittèrent leurs places, descendirent de l’amphithéâtre pour venir complimenter le téméraire. — Quelle mouche les pique? se disait-il en voyant ces transports. — C'est charmant, délicieux, ravissant, admirable, s’écriaient-ils avec leurchef Habeneck ; c’est de la science ornée de tous les agréments de la mélodie, un canon plein d’intérêt, des variations d’un effet incisif et puissant, qu’une entrée de tambour à baguettes vient couronner et ragaillardir à la fin, quel morceau pittoresque, original au suprême degré I quel épisode précieux , charmant pour nos concerts I quelle bonne fortune! il faut sur-le-champ redire cet enlr’acles, e congusto.