OU L'AVEZ-VOUS PRIS
— M. Battu serrait la main du téméraire lorsque cette question lui fut adressée par ses voisins; le téméraire devint assez imprudent pour murmurer un aveu formidable. M. Battu gaida le secret; mais on devina la confidence qu’il venait de recevoir. Changement total et subit de scène et de décoration : un calme plat, un silence morne, désastreux, succède au brio furibond, â la tempête des applaudissements. Son violon sous le bras gauche, François -Antoine Habeneck fait demi-tour à gauche , vers le corridor, tous ses braves le suivent, marche funèbre, musique finie, enterrement, hîcjacet ; et depuis lors on n’a plus dit un mot du trop heureux entr’actes.
» Voilà comment ce Conservatoire était conservateur, en étouffant , écrasant, détruisant l’œuvre d’un de ses élèves qu’il venait de porter aux nues. Oh! l’envie, l’envie! ravage le domaine des arts, y cause autant de maux, de catastrophes que le poison de la Brinvilliers, le couteau de Ravaillac et l’or, ouil l’or du financier musicien.
» Sachant que le téméraire susdit puisait, butinait, aux meilleures sources en fabriquant des pastiches disposés pour la scèDe, on avait jugé ce canonique badinage tellement au-dessus de la bêtise présumée du téméraire , qu’on l’avait attribué d’une
voix unanime à quelque grand maître, à Hàndei, à Sébastien Bach, que sais-je? et voilà pourquoi cette bagatelle avait été si bruyamment accueillie, exaltée et magnifiée. Où l'atez-vous pris? est sublime, ravissant, impayable; c’est une perle, un diamant; aussi le téméraire l’a-t-il placé curieusement dans son écrin.
» Quand on a subi victorieusement de tels examens, il devrait être permis de prendre le titre de bachelier, de docteur même. Ceux que l’on reçoit à l’université d’Oxford n’ont pas été si bien éprouvés, on ne les a point armés chevaliers dans un tournoi sérieux, à lances émoulues.
» Demandez à vos aligneurs de notes, fabricants privilégiés, s’ils ont jamais reçu des bordées de sifflets pour avoir fait du Weber, du Beethoven ; si l’on a jamais applaudi leurs compositions parce qu’on les attribuait à Weber, à Sébastien Bach ; si le Conservatoire de Paris, l'Allemagne, la Russie, l’Angleterre ont adopté les fragments de leur façon qu’ils ont ajoutés à Weber I»
— Qu’a fait encor le téméraire?
Répondez, ma chère.
— Trois opéras complets, paroles et musique; oui, trois opéras.
» Que d’éloges n’a-t-on pas donnés à J.-J. Rousseau, tant que l’on a pu croire qu’il avait fait la musique du Devin an vuiuce? Auteur du livret et de la partition, parolier et musicien tout à la fois I C’était admirable, prodigieux I Le même concert de louanges s’est renouvelé pour H. M. Berton, réel auteur des paroles et de la musique de pouce de uon, et pour septante-cinq Français ayant exécuté ce double travail, offert au public sur nos théâtres.
— L'oeuvre lyrique se fait à deux : le poète fournit les mot-, le musicien les sons ; personne n’est chargé de fournir les idées. Quoiqu'on dise dans Menard-Cœur-de-Llon :
Quand les bœufs vont deux & deux.
Le labourage eu vaut mieux.
» 11 n’est pas bien sûr que le labourage en vaille mieux. Il vaudrait infini mentmieux qu’il n'y eût qu’un bœuf, àla fois poète etmusicicn. » Gsoffroy, Journal de l’Empire, 24 décembre 1811.
Itfi L'ART DES VERS LYRIQUES.
» Voilà donc cette réunion lantdesirée, septanle-cinq fois applaudie et préconisée; cette réunion du musicien et du parolier en un seul bœuf, que le public et les journaux saluaient des transports de leur enthousiasme, appelaient de tous leurs vœux, et qu’ils appellent encore avec ardeur et constance; la voilà donc celte merveille qui devient une action damnable, un méfait, un crime, du moment où l’on sait que le téméraire est ce bœuf 1 Sou œuvre est d’avance condamnée parce que l’on est persuadé, convaincu, j’oserai le dire, qu’elle est excellente; parce que dans une lutte inégale, où ce téméraire ne pourrait brandir que deux cornes, on serait obligé de lui en opposer au moins quatre. Àh! s’il était permis d’espérer qu’une défaite solennelle vint punir, terrasser le bœuf outrecuidant! avec quelle prévenance affectueuse, quels soins touchants, les dévots s’empresseraient de lui dorer les cornes, de l’orner des bandelettes sacrées, de le couvrir de la pourpre royale! Ils mettraient leurs gants blancs pour aller quérir ce nouvel Apis en son étable, et
lui présenteraient la main pour le conduire galamment à
l’abattoir.
» En vérité quand je vois la France abjurer en faveur de ce téméraire les principes qu’elle avait dès longtemps consacrés; lorsque je la vois refuser l’aumône d’un théâtre au paroliermusicien qu’elle avait nommé , pour cette double raison, motu proprio! directeur du Conservatoire, et, qui plus est, directeur des Beaux-Arts I quand je la vois dénier le titre de lyrique au parolier dont les vers ont été proclamés chef-d’œuvre du genre par l’Institut et le Conservatoire réunis; quand je la vois refuser la qualité de compositeur à celui dont elle fait exécuter journellement la musique par l’élite de ses conservatoriens ; quand je la vois, dans un temps de famine, contrainte de se repaître de rogatons exotiques ou ramassés, empruntés sur le Boulevard, de mâcher des semelles de bottes après en avoir dévoré, savouré les tiges; misérable et déguenillée, quand je la vois repousser, dédaigner, sans vouloir même en connaître un mol, une note, l’opéra le plus complet que l’on ail écrit depuis Guimiiine Tcii, parla raison qu’un Français est le seul auteur de
cet ouvrage proscrit, et qu’elle a déjà fait à cet auteur, malgré cet auteur, une réputation immense, dont il a peu de souci, mais qu'il voudrait justifier enfin ; quand je vois cet ignoble tas de contradictions que l'aveuglement de la haine a seul pu rassembler sans en apercevoir la monstruosité ; je dis au téméraire : — Campe-toi là, devant moi, sur tes pieds, afin que j’examine, vérifie, si, comme Roxelane, tu ne serais pas muni d’un de ces nez retroussés qui bouleversent et changent la face des empires. »
Que dites-vous de François Habeneck, frappé de stupeur et reculant épouvanté devant un ouvragequ’il vient d’applaudir.de louer, d’exalter avec tout le brio, la naïveté d’un art.steentrainé par la force irrésistible de sa conviction ? Une belle fleur s'élevait à ses pieds, l’imprudente ! il s’empresse de l’écraser. La prenaitil pour un serpent?
On dirait que c’est le diable Forcé de louer les saints.
Aussi le voit-on commander la retraite pour échapper au danger qui le menaçait. De nouveaux applaudissements frénétiques ne pouvaient-ils pas ébranler, effondrer la salle? Un chef d’orchestre habile doit tout prévoir.
Lë | dieu dë Pâ | phOs f ët dë | Gnîdë...
Mi | sol sol la | sol | si ut \ si si.
Cette ligne de prose, rimée par le baron de Tschudi, gentilhomme belge, a dû nécessairement dégrader le début d’un superbe chœur de Gluck, et forcer la musique du grand maître à boiter sur ce point. Et de Gnide, membre frappé de langueur spondaïque, et privé de note d’attaque, ne répond en aucune manière à Le dieu de Paphos. L’œil , l’oreille, le bon sens , le goût, la mesure, la cadence, réclamaient impérieusement une réponse modelée sur le sujet donné, telle que :
Lë 1 dieu dë Pâ | pliôs, dë | la belle | Guidé.
Mi | sol sol la 1 sol la | si si ut 1 si si.
En parodiant ce chœur pour en faire un cantique, j'ai eom-
mencé par corriger la faute grossière du parolier, ce qui m’a permis d’ajouter les notes que Gluck n’aurait pas manqué d’écrire, s’il en avait eu la licence. Je rétablis le rliytiune, la cadence, la symétrie des temps, et surtout la note d’attaque de de la réponse, en disant :
NÔs | hûmblës côn | cërts, lës | hymnës dès | àngës...
Voyez, examinez au doigt, à l’œil, chantez et jugez.
Ce chœur de Gluck n’avait point assez de paroles, je l’ai muni de deux syllabes que sa mélodie réclamait ; j’ai fait tout le contraire à l’égard du chœur charmant de Preciosa, deux syllabes s’opposaient à symétrie des échos, je les ai supprimées. Les voix attaquent, les cors répondent ainsi d’une manière identique.
Nos ent repreneurs de traductions d’opéras n’ont fait et ne feront que du galimatias discordant, faux, inchantable, parce qu’il est impossible qu’ils fassent autre chose. Au lieu de six, de quatre, réunissez-en dix, vingt, leur travail n’en sera que plus défectueux. Comme ils ont toujours échoué dans les pastiches, mosaïques charmantes et riches, mais trop au-dessus de leur intelligence collective, témoin wanboe, Robert arnn, etc., ils ont décidé qu’il fallait nécessairement les proscrire. Moi seul avais réussi quatre foisdanscegenrequ’ilsn’ont jamais abordé sans catastrophe. Ce Robert nruee, que deux paires de nobles, d’illustres coursiers ont laissé dans l’ornière piteusement embourbé, mon Ane, oui, mon âne l’eût enlevé jusqu'aux frises, jusqu'aux étoiles. Mais une chute brutale, un complet abandon présentaient bien moins de désagréments pour les maîtres du logis, pour la cabale ennnemie, qu'un succès brillant et prolongé que mon âne leur eût fait obtenir. Que cinq ou six généralissimes commandent une armée, croyez qu’elle sera battue; que cinq ou six machinistes dirigent la manœuvre à l’Opéra, vous aurez de belle besogne ; la mer va surgir au milieu d’un temple, et les chênes, les rosiers, les ruisseaux planeront au-dessus des étoiles.
En 1855, j’entre à l’Opéra, non pas dans la salle, mais à la régie, et je trouve une bonne part du peuple chantant et dan-
sant occupé sérieusement à corriger, dégauchir, radouber l’ébauche d’une traduction ; il s’agissait de s*nu-caiara, que l’on répétait, et qui fut mise en sépulture avec tous les honneurs dus à son rang, peu de jours après. Le chef de ce bataillon d’arrangeurs poussant des syllabes sous des notes, médit: — Vous seul pourriez faire ce travail en quelques heures. — Aussi ne m’en a-t-on pas chargé, » telle fut ma réponse.
Lorsque je vois un financier de haute gamme, un seigneur, un prince, livrer au public, sans nécessité, sans excuse, ses malheureux essais en harmonie, je suis tenté de lui repéter ce que lord Chesterfield disait à son héritier : — Mon fils, i[ ne fautpas faire de musique. Lorsqu’on en veut, on en achète; elle est meilleure, et c’est plus convenable à votre position. More decent. »
Ces entrepreneurs de traductions doivent de rares succès à la rusticité précieuse de leur auditoire. Faites une exposition de tableaux pitoyables, d'images de savetier, devant des connaisseurs affligés d’une ophtalmie atroce et chronique, les croûtes des rapins les plus maladroits seront applaudies. Les aveugles ne se montreront pas plus difficiles que les sourds. D’après les succès obtenus, il est permis d'espérer que les cuisinières et les porteurs d’eau non lettrés ! seront bientôt admis à traduire en prose rimée ou non les partitions les plus estimées; et cela n’aurait rien de surprenant pour les Français. Leurs opéras ne sont musicalement exécutés que par les virtuoses de l’orchestre. Le patois croassé, bredouillé parles voix ne saurait troubler l’aplomb, l’ensemble pompeux, les séductions d'un chant instrumental si bien conduit, si varié dans son expression. Voilà ce qui charme, ravit, enchante notre public, et lui fait croire qu’il entend un opéra complet. Enlevez ce voile harmonieux, adroitement jeté sur les infamies du parolier, et d’horribles mystères vous seront révélés. Ouvrez une partition de ce genre, essayez de la chanter, vous serez accroché dès la première ligne, casse-cou ! Point d’arrêt 1 d’autres diraient : — Point de savetier! » Plusieurs achètent ces burlesques essais, parce que à Paris toute marchandise trouve un acquéreur, mais on se garde bien de les
chanter. Les traducteurs ont arrangé leur besogne de manière à tous en oter l'envie. Portez cette rimaille boiteuse et rachitique aux orphéonistes, ils la dédaigneront disant : qu’ils sont accoutumés à marcher droit, que des oreilles subtiles , délicates, veillent à leur porte et défendent l’introduction de tout gibier corrompu.
— Comment se fait-il, me disait un Allemand, que les chants guerriers de Kœrner et Weber ne figurent pas dans le répertoire de vos orphéonistes? il suffirait de les traduire. — C’est déjà fait. Nos éditeurs, prompts à saisir un butin précieux, les ont rangés parmi leurs effets depuis quarante ans; des traducteurs les ont mis en français, et si gentiment 1 que nul au monde n'a pu les déchiffrer. Ces compositions admirables, charmantes, imprimées, publiées, achetées, essayées au concert, au théâtre n’en sont pas moins restées dans une obscurité profonde. Ni vu, ni conrfu, jacet Mc. Un air affublé de paroles rècbes, lourdes, assommantes, couvert d'une chappe de plomb, ne peut courir les rues, encore moins se lancer d’un bout à l’autre de la France. Le peuple n’apprend, ne retient, ne colporte que les airs chantables, parce qu’il les saisit au vol , sans être obligé de les mastiquer pendant six ou dix-huit mois comme le font nos chanteurs dramatiques.
| Mârchftns, | m&rchôns !
| Dieu côndüit | les noirs chas j sëurs.
En citant les mots raboteux et lourds dont on a chargé le vèloce refrain des chasseur» de limiow, en présentant ces mots avec la notation barbare, inimaginable du parolier, je vous fais connaître la raison qui s’est opposée à la popularité de ce chant admirable. Marchons, pris deux fois à contre-mesure, arrête les marcheurs les plus intrépides. Noirs chasseurs , d’une prononciation impossible à cause de la rapidité du mouvement, ne sonne pas du tout lorsque la mélodie appelait des syllabes ouvertes , limpides, éclatantes. Marchons, est un iambe des plus énergiques , le traducteur en fait un trokée vicieux et languissant. Mârchôns, ainsi dénaturé ne peut être attaqué vivement sans déchirer l’oreille. Presque tout frappe à faux dans cette
L’ART DES VERS LYRIQUES, traduction, où le parolier, n’étant pas d'accord avec lui-même, abandonne ses fautes pour tomber en de nouvelles erreurs à chacune de ses strophes.
Voici le véritable mètre dos vers de Kœmer et de Weber.
| A lâ | voilë !
| Vite a la | vOile, par | tôns!
Voyez, chantez et jugez.
Vous n’arriverez jamais à civiliser musicalement notre belle France en lui donnant des airs tortus, repoussant des paroles dissonantes et grimaçantes, des airs qui s’échappent furtivement de vos théâtres lyriques, foyers de sottise et de corruption, pour aller empoisonner l’heureux naturel de vos orphéonistes.
Puisque une ligue timide, honteuse, occulte, mais puissante s’oppose à l’assainissement de nos théâtres lyriques, les orphéons se présentent comme une ancre de salut. A ce corps déjà respecté, que mon ami Wilhem a créé, que j’ai soutenu vigoureusement dès son aurore, dans le Journal des Débats, je vais joindre un formidable auxiliaire en fondant à mon tour un Orphéon militaire. Pour mon début, j’ai fait chanter l’Armée, la Marine française en vers mesurés, bien sonnants ; avec ces deux puissances on peut tenter la civilisation d’un grand peuple et laisser bredouiller, croasser, blasphémer en paix ses théâtres lyriques. UOrphéon religieux à grand chœur, de Mormoiron (Vaucluse) est aussi d’un secours précieux; sur d’autres points, il tend au môme but, et son immense et brillant répertoire se compose de tout ce que les maîtres les plus célèbres ont produit de plus admiré.
En assistant aux représentations dramatiques, j’écoute mieux ayant les yeux fermés ; j’oppose un voile naturel à la clarté fatigante du gaz. Dans ces instants de recueillement réservés à l’oreille seule, de singulières distractions viennent me surprendre, m’enlever et me conduire sur un fll électrique au delà des mers et jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Me voilà campé dans une stalle de l’opéra de cette ville, théâtre où la position sociale de tous les dilettantes est réglée avec une immuable sévérité.
— Là haut, me dis-je, sont les nègres ; à la deuxième galerie se rangent les mulâtres, quarterons, demi-quaricrons, métis de toutes les nuances; aux premières loges, siège l’aristocratie blanche, négociants, banquiers, gentlemen, planteurs, industriels de haute finance. Est-ce de l'iroquois, du canadien que l’on bredouille sur la scène? mais non, c’est du français : Deux mots correctement prononcés m’en donnent la certitude. Ces braves gens estropient notre langue, on les applaudit, rien de plus naturel, de plus simple : les uns ne savent ce qu’ils disent, les autres ne peuvent comprendre ce qu’on leur dit, et n’en sont pas moins enchantés, ravis. Pleins de confiance, ils crient bravo! témoignent leur jubilation par des trépignements, des élans furibonds d'enthousiasme. Cela n’a rien ne surprenant; les Canadiens , Iroquois, Huions ou Comanches en état de nature ou drapés en velours, en tissus de l’Inde n’en sont pas moins barbares, et conservent sous leur peau noire, blancho ou bariolée toule leur sauvagerie. Aussi les voyez-vous applaudirà l’unisson. Tout leur semble excellent, admirable, parfait; les décors et les costumes surlout. Heureux sauvages! rien ne saurait troubler leur béatitude : ils croient entendre du français en musique, et cette illusion suffit aux besoins de leur intelligence.
Attendons la sortie du spectacle, elle sera d’un intérêt piquant, un mélange de costumes ébouriffant ; et leur baragouin de sauvage! tous ces dialectes attaqués en même temps par la foule, est-il un chœur d’opéra qui vaille cetensemblepittoresque?
J’en étais là de mon voyage aérien lorsque, à la chute du rideau, le silence de l’orchestre me fait ouvrir les yeux, et je me retrouve à Paris, au Grand-Opéra. Au lieu des Hurons, des Corn anches que je me figurais, je vois une société charmante, une troupe dorée et musquée, resplendissante de bijoux, d’une exquise élégance. Mon oreille est frappée par des voix mélodieuses qui s’expriment avec autant d’esprit que de goût dans cette môme langue française, que l'on venait d’entendre lacérer outrageusement sur le théâtre sans en témoigner la moindre surprise. Cette noble et galante compagnie retourne à ses hôtels somptueux dans les plus brillants équipages, et, scintillante de
diamants, enveloppée dans des flots de dentelles et de cachemire, elle croit ainsi dérober sa sauvagerie de Caraïbe à l’Europe civilisée. Que des spéculateurs étrangers à l’art pétrissentuo brouet rebutant, croyez qu’elle viendra s’attabler au baquet.
Être seul de son avis au milieu d’une docte et nombreuse assemblée, c’est prouver que l’on a tort. Nous voyons tous les peuples marcher vers le progrès avec une brûlante ardeur, et se communiquer leurs découvertes au moyen des expositions universelles. Chacun apporte son lot au dépôt général. L’équilibre tend à s’établir dans les arts comme dans l’industrie. Amenez des jonques ou des galères pour batailler contre des colosses faisant pivoter leur orgue de cent vingt canons sur une hélice agile et mystérieuse; opposez la clepsydre à nos montres marines, l’arrabas des sultanes à nosvagons, la plume intelligente et laborieuse des moines aux produits immenses et prompts comme l’éclair de la presse magique; vous perdrez votre temps, votre argent, vos provinces.
Le siècle marche, court, vole, il faut le suivre. Malheur aux tard-venus ! En avant I le Juif errant nous a donné son cri de guerre. Marchons de conserve, en harmonie avec les peuples civilisés. Sachez que tout en ce monde, toutdoit être à l’unisson ; tout doit se réduire aux formes du système adopté pour les monnaies. Si vous les altérez, si vous n’êtes plus d’un accord parfait sur ce point avec vos voisins, si la ronde cesse de valoir soixante-quatre triples croches, adieu la confiance, le commerce, on vous excommunie à l’instant, ipso facto.
Qu’un naturel du Congo présente sur les marchés de Paris ses coquillages, ses cauris, monnaie courante de son pays, et vous verrez comment il sera reçu par nos dames de la halle. Colportez, offrez vos cauris littéraires, vos prétendus vers lyriques d'un pôle à l’autre, vous en avez le droit, on se gardera bien d’attenter à vos personnes, mais vous serez moqués, sifüés, bafoués. Seuls de votre avis, seuls ! vous aurez tort devant le monde entier : la fraternité poétique des nations vous condamne sans appel.
11 est un heureux choix de mots harmonieux.
El c’est justement lorsqu’on prépare un canevas pour les musiciens qu’il faut choisir ces mots bien sonnants qui doivent faciliter, favoriser l’émission de la voix sur une phrase brillante, sur une péroraison pleine de franchise et d'éclat. Gardez-vous avec soin, gardez-vous, en pareille occurrence, de nous amener
les
palmes du marty re
pour couronner tant de vertu us.
Le parolier, l’académicien, ignorant à ce point les finesses de son métier n’a-t-il pas, à bon droit, conquis un bouquet de chardons ?
Il est des mots en provençal comme en italien que l’on exclut de la poésie lyrique. Ne soyez pas étonné si je prescris la même règle pour le français. Entreprendre ne peut être chanté, quel que soit le caractère et le mouvement de la mélodie. Voici comment ce mot dur, lourd, prosaïque tombe dans une leste barcarole de la Muette de Portlel :
Lë ebu | râ... | gë fait | entré | prêndrë.
Le courage fait tant qu’on ne saurait lui demander encore autre chose. Le courage réuni la beauté, mérite l' applaudissement d'une société galante et chevaleresque.
Maïs fit | drés... | sê fait | rë-üs | sir.
Voilà, certes, une adresse ferme sur ses pieds : elle est ferrée, à glace peut-être. Mais non, celte adresse va de travers; chanteuse distraite, elle fait ré quand elle doit frapper mi. Déplacez l’accent, vous parlerez comme chante notre Académie de Musique, et nul au monde ne saura ce que vous aurez dit.
Les mots troubadour, trouvère, troupeau, trouble, sont dangereux. Il faut avoir soin de lier vivement leur première syllabe à celles qui la suivent.
La voyelle sifflante i vient étrangler un ténor et le force d'imiter le cri du chat, quand il dit, sur un la vigoureusement soutenu :
Des chevaliers de ma patri e,
Trompons l’espcrancc liomici. . .de.
Essayez les phrases de Meyerbeer, de Rossiniavec les paroles suivantes, et jugez.
Douteriez-vous de ma vaillan .... ce?
Trompons l'homicide espéran. ... ce.
Mais voici le bouquet :
Dieu voulut la lumière, et la lumière fut.
Ce vers, qui serait excellent partout ailleurs, est détestable sous le chant qui le reçoit. Usant des moyens de son art, Haydn s’est proposé d’imiter l’explosion de la lumière par l’explosion de toutes les forces des voix et de l’orchestre. Le choeur, fût-il composé de cinq cents chanteurs, pourra-t-il faire entendre le tonnerre musical , cette foudre harmonieuse qui succède à de sombres accents, comme les rayons du soleil aux ténèbres du chaos? Pourra-t-il faire sonner, vibrer une tenue brillante sur celte malencontreuse syllabe fut, qu’on ne saurait prononcer qu’en fermant la bouche? Il semble qu’il y ait malédiction sur les littérateurs qui veulent se mêler de traduire en français des oratoires, des opéras et môme de simples mélodies. Quelles traductions, Dio sanlof faites pour donner la colique, le frisson, la pelade à tout un auditoire civilisé. Elles font mal aux yeux, à l’oreille, mal au cœur. Les brosseurs de ces traductions méritent pourtant des éloges; naturalistes exercés, prudents jurisconsultes, n’ignorant pas le suum cuique tribuere, ils savent donner aux huîtres, aux moutons, la pâture que ces dilettantes ne refuseront pas : — A brebis tondue, Dieu mesure le vent ; » et jamais nation fut-elle tondue, rasée de si près que la notre?
En effet , à quoi bon s’évertuer à cadencer des vers , à les marier gracieusement à la musique, si votre ingénieux travail doit être soumis au jugement d’une foule qui ne sait pas entendre, d’un peuple dont le goût encore nébuleux donne son approbation, ses applaudissements à des chefs-d'œuvre tels que le comte Ory, M» T.nte Aurore, et les prodigue, les prolonge outre mesure s’il s’agit de trivialités, de misères telles que ie bmskooi et ie cbaiett d’un peuple qui semble privé du sens poético-musical au point de ne pas même s’apercevoir que sa langue et sa
musique sont outrageusement lacérées dans ses drames lyriques, ses chansons, ses romances et ses cantiques. Bon, excellent, médiocre ou détestable, les Parisiens gobent tout, sans réflexion, sans examen, sans critique. — Avalez , ce sont herbes,» leur dirait Rabelais. N'est-ce pas une raison plus que suffisante pour nous engager à travailler sans relâche au grand œuvre de la civilisation de ces trop naïfs Parisiens?
— Mais pourquoi nous parler sans cesse des Parisiens au lieu de mettre en scène les Français ? »
Pourquoi? parce qu’il s'agit principalement ici de musique théâtrale, et que, seuls en Fiance, les Parisiens ont des théâtres en leur ville privilégiée. Nos départements possèdent, il est vrai, des salles de spectacles , meubles complètement inutiles pour l'art et ses progrès, puisque rien de nouveau n’est mis au jouren province. Aussi le gouvernement les abandonne-t-il avec raison à leur malheureux sort. En certains mois de l’année, des acteurs y font leurs premières armes, étudient des rôles connus qu'ils viennent ensuite chanter à Paris; voilà tout. Civiliser Paris, c’est donc civiliser la France entière.
— Ces traductions brutales et discordantes , les connaissezvous? »
Pas précisément, je m’en prive; et pourtant je vais vous indiquer une manière expéditive de les juger.
Leurs partitions imprimées sont munies d’une table thématique, demi-page présentant le début de tous les morceaux de chant; lisez ces théines accusateurs estampés innocemment, si vous n’y trouvez pas de huit à quinze fautes grossières, il vous sera permis d’ouvrir la partition afin de l’examiner. Il ne m’est point encore arrivéde recourirà ce moyen. Multipliez le nombre des fautes inscrites sur la table par celui des pages du volume, et vous aurez un total plus que satisfaisant. D'ailleurs, ne rencontrerez-vous pas des professeurs de chant, instruits et forts habiles, prompts à\ous révéler une part des énormes bévues de traducteur, qu’ils ont corrigées au crayon alin d’aplanir un peu la route à leurs élèves?
Les Anglais ont trop peu de syllabes douces muettes daus
leur idiome. En traduisant l’obéroa de Weber, j’ai pu ramener dans les paroles une infinité de rimes féminines que le musicien avait été forcé de reléguer dans les parties d’orchestre; et reprendre aux violons, flûtes, hautbois, clarinettes ou bassons les demi-repos que les voix coupaient carrément, tandis que les instruments, les prolongeant en appuyures, formaient de choquantes disparates.
Et celte traduction , chef-d’œuvre du genre I voyez les fragments que j’en donne ici, voyez etjugez; d’ailleurs ma partition est publiée depuis onze ans. Et celte traduction d’obéron, chefd’œuvre du genre ! n’a pas été mise en scène à Paris par la seule raison qu’elle venait de moi ; sous le prétexte que l’on voulait la musique de Weber dans son intégrité; ne la donnais-je pas toute entière? Quelques morceaux admirables empruntés à d'autres œuvres de Weber, afin de compléter une partition trop dégarnie de musique, où l'on ne trouve que deux rôles de chanteur écrits pour Brahaui et miss Paton ; ces morceaux ne pouvaientils pas être supprimés ainsi que je le proposais? Mais j’aurais pu faire applaudir encore quelques bribes de ma façon, que l’on eût exaltées en les attribuant à Weber, et voilà ce qu’on redoutait, voilà ce qu’il fallait empêcher à tout prix. Les journalistes n’ont-ils pas dernièrement rassuré le public en lui disant quedes inspecteurs étaient là pour veiller à ce que rien d’étranger ne fût introduit dans I’obfron de Weber? Le Boulevard n’a-t-il pas ses préposés aux trognons de pommes? El c’est en face du succès merveilleux de nobni-di»-Bois, succès qui, vous le savez, n’eut pour cause bien avérée et reconnue que les heureuses licences de l’arrangeur; c’est en face de ce quadruple succès que tant de précautions ont été prises afin de prohiber, à Paris, l’exhibition publique de l’obéron parfaitement traduit : ce que je prouverais papier sur table. Ce que les orphéonistes prouvent chaque jour en admettant ma traduction dans leur répertoire, à l’exclusion des autres.
DBS TIM BN TUmSTtU.
Christophe de Barrouso, se réglant sur une très ancienne pastourelle de maître Richard deSémilli, écrivit son Jardin amoureux en vers de dix syllabes, coupés en deux parties égales, 1530, On appela ce mètre vers en taratantara, parce que taratantara, prononcé deux fois, donnait la mesure et la cadence de ces vers. Bonaventure des Perriers, Régnier-Desmarels, et de nos jours, Alfred de Musset, Brizeux, M“ e Desbordes-Valmore, etc., ont adopté ce rhylhme gracieux, énergique, etd’uncsymétrie admirable pour la musique.
Quum tuba terribili sonitu taratantara dixit.
Ce vers d’Ennius, imitant l’harmonie, donnant l’onomatopée d’un appel de trompette, a fourni le patron des vers en taratantara.
Un poète italien s’est réglé sur Ennius en écrivant :
E t tel sentir tarapatà mardi.
Les couplets de chanson suivants offrent une combinaison de rhythmes différents : quatre vers en dactyles, quatre vers en taratantara, trois à glissade, sdruccioli, et deux féminins pour la cadence finale, où doit éclater la tenue, la grosse note, coup de gueule favori des buveurs.
| Quand d'ün sëul | trait j'ài vï | dë mün grând | vêrrë,
| S’il faut chan | ter j’aime j cet instru | ment;
| Comme à l’o | reille à mon | cœur il sait | plaire,
| Et l’œil se | mire en ce | pur dis, | mant.
CHOEUR
Cët hârm&nl | câ | jôyëux ët brîl | lânt Frappe la nie I sure, | et toujours son | nant.
Vient donner aux | voix | un accord char | niant.
C’est bien le meil j leur | accompagne | ment.
| Guïtêrnë et | vï ôlôn,
j Hautbois, flù | te ët.... basson
| N’ont pas ce | jo li son,
| Et je pré | fère Mon | verre.
Là tour à tour de rubis, de topaze.
Vient scintiller un reflet séduisant,
Prélude heureux du bonheur, de l’extase.
Appel bachique, amoureux, agaçant.
CHOEUR
Cet harmonica, etc.
De mes trésors c’est l’écrin diaphane,
Et dans ce vase au contour élégant,
De mon gosier je mets la colophane.
Aussi mon fa sonne-t-il éclatant.
CHOEUR
Cet harmonica, etc.
RelzObulh ou les leux du roi René.
Voici des laratantara fort exagérés, en vers de treize syllabes. N’importe, le rhythme en est bon et réussirait en musique. On voit que c’est la parodie d'un air à la mode en 1640.
| Jôlôns n6s châ | pëaux ët nôus côif | fôns dën&s sêr | vlettes.
Et tambourinons de nos couteaux sur nos assiettes;
Que je sois fourbu, châtré, tondu, bègue, cornu,
Que je sois perclus alors que je ne boirai plus.
Scarron, chanson à boire.
On pourrait mettre au point les deux derniers vers en disant :
Que je sois fourbu, châtré, tondu, boiteux, cornu.
Que je sois perclus alors que l’on ne boira plus.