‹ L'art des vers lyriquesChapitre 23 sur 72 · DES VERS A GLISSADE · texte numérisé non relu

DES VERS A GLISSADE

L’ilalien sdrucciolare signifie giu-er; le vers sdrucciolo, vers a glissade, est terminé par un dactyle, dont la première syllabe porte l’accent , et figure seule dans la mesure du vers, les deux brèves qui suivent cette longue sont annulées et s’évaporent, comme notre e muet s’évapore à la fin de nos rimes féminines. Ainsi les mots sôrri...dërë, dïmen...tïcü, iXà...polï , Pê...sârô, et tous les autres sdruccioli, n'ont pas plus de valeur en italien que prüdén. ..ce, mâli...cë, fêm...më, ro...së, n’en ont à la lin des vers français. Nous supprimons une muette finale, et les Italiens escamotent deux syllabes finales sur lesquelles on glisse vivement, après avoir frappé l’accent qui les précède. Itien n’est gracieux , énergique , élégant et leste comme le vers à glissade.

L’abbé Scoppa publie à Paris, en 1811-12-14 , trois volumes ayant pour titre les Vrais principes de la Versification française, et présente son livre à l’Institut de France. Notre société savante charge le musicien Choron de lui faire un rapport sur l’œuvre nouvelle, dont un extrait est couronné le 6 avril 1815.

Voilà donc le musicien littérateur Choron et l'Institut, assistés des journalistes les plus éminents de Paris dont l’inutile faconde, la critique inhabile, se taisait, comme à l’ordinaire, sur le point capital; voilà donc l’élite de la France intelligente et docte,

opinant du bonnet, proclamant avec Scoppa, le Sicilien, que la langue française , ne possédant pas de vocables dactyliques, n’ayant et ne pouvant jamais avoir de mots sdruccioli, devait, jusqu’à la fin des siècles, s’abstenir de toute glissade imprudente; affirmant d’un ton solennel que les Italiens, les Anglais devaient seuls jouir de cet agrément. Il pouvait ajouter encore les Allemands et toutes les nations slaves, les Arabes, etc.

Et ces juges inflexibles, prompts à condamner la langue française sans la comprendre, sans la connaître 1 entendaient pourtant chaque jour l’orpnêe de Gluck, où le traducteur a placé toute une litanie de sdruccioli parfaitement rhythmés. 31 vers chantés en chœur, à l’unisson d’abord, sur une mélodie énergique, brutalement sublime, et que la vigueur de son caractère, de ses contours, de son attaque, son étrangeté même, signalaient, recommandaient également à l’attention générale; que fallait-il de plus à cette litanie pour être burinée dans toutes les mémoires comme dans tous les cœurs? Mais les académiciens, les académiciens français ! aures habent et non audient.

| Chi mai dell \ E rebo

Fralle cali gitii,

Suit' orme d’Er cote

E di Piri too,

Conduce il pié ?

Aux sdruccioli de Calzabigi, dont le rhythme acerbe convient admirablement à ce chœur de démons, le traducteur a substitué

les glissades suivantes :

| Qüel ëst l’âu | dû cïeüx ,

Qui dans ces soin bres lieux,

Ose porter ses pas ,

Et devant le trépas ,

Ne frémit pas? etc., etc.

Le vers à glissade n’a pas besoin de rime, sa cadence lui suffit, ainsi que le démontre la strophe de Calzabigi.

Ces sdruccioli damnés, cent fois maudits, cause première, unique de l’excommunication que l’Institut de France fulmina

contre sa langue française ; ces sdruccioli, facétieux de leur nature, revinrent, quarante-cinq ans plus tard, porter de nouveau le trouble parmi nos fabricants de prose rimée. L’aventure fut si plaisante que les Anglais en rient encore.

C’était en 1855, le lord-maire de Londres vint à Paris, on lui donna de brillantes fêtes ; afin de les terminer par un galanterie ingénieuse, charmante, on imagina de lui chanter à grand chœur le God save the Queen en français, et tout le monde applaudit à ce projet annoncé, proclamé. L’idée parut excellente et l’était en effet; vite à l’exécution. Vingt beaux-esprits, flanqués de plusieurs académiciens se disputent l’honneur de cette traduction en miniature. Les voilà tous à l’œuvre.

— Mordez vos doigts, ramez comme corsaires.

« Il s’agit de mouler en français, de rimer sept versicules anglais dont vous avez sous les yeux les paroles et la musique. Émules de J.-B. Rousseau, le lyrique! vaudevillistes dès longtemps exercés il la parodie, en avant ! le texte, le mètre, les rimes vous sont donnés, il n’y a plus qu’à traduire. Régiment de poètes, vous allez brosser trois cents couplets en dix minutes, vous choisirez ensuite les meilleurs. »

Le croirez-vous? la montagne en travail n’accoucha pas même d’une souris. Tous nos illustres brisèrent leur plume de dépit; et, renonçant a ce labeur lilliputien, trop au-dessus de leurs forces, après avoir mis bas les armes, ils ne manquèrent pas d’attribuer leur déroute à notre langue française, toujours calomniée par les impuissants qui ne la connaissent pas.

— Que faire? comment sortir sans déshonneur de l'embarras où nous nous sommes étourdiment fourrés? dirent ces eunuques, impossible de traduire en français des vers rocailleux et barbares dont la mesure est antipathique à nos paroles. Et pourtant nous avons promis, annoncé que le God save the Queen ne serait point dit en anglais! — Une idée ! si nous le chantions en latin? — Bravo! cet heureux échange nous met à l’abri de la critique. »

Et voilà nos gaillards s’évertuant à dépécer le Domine salvum

facregem, pour en accrocher les fragments aux dactyles anglais. J’aurais voulu contempler ce chef-d’œuvre d’ineptie orgueilleuse, de grotesque prosodie, mais on ne saurait voir toutes les curiosités offertes dans une grande ville.

Le dimanche 10 juin 1855, en plein jour, à la face du soleil versant des torrents de lumière, à Paris, capitale du monde civilisé, dans la salle immense du Cirque-Napoléon, une hymne religieuse du culte protestant est chantée avec la plus grande solennité, chantée en latin ! devant le lord-maire de Londres, sa suite nombreuse, quatre ou cinq mille Français, et quelques Allemands, loustics à dent cruelle. Cette facétie ou turlupinade, que la maladresse bien constatée de nos faiseurs ne pouvait excuser, fut enregistrée par les journalistes et les historiens.

Quelques heures après cette burlesque exhibition, je dinais avec une personne attachée au ministère. Elle en riait encore, et me dit : — Vous devriez bien venir en aide à ces braves gens empêtrés dans leurs vers anglais. Vous seul pouvez les tirer de cette méchante affaire, de l’embarras où je les vois plongés. On attend Sa Majesté 1« reine d’Angleterre, pour notre honneur, il importe qu’un pareil scandale ne se renouvelle point en sa présence. Voyez un de nos chefs, et soyez certain que l’on acceptera vos offres avec plaisir. — D’accord, je ferai la traduction, les couplets, mais on ne les chantera point.

— Qui donc s’opposerait...?

— Lacabale deseunuques! Ils ne font rien et barrentle chemin kqui sait faire. N’importe, advienne que pourra; ce sera du moins un nouvel épisode pour les Mémoires d'un musicien proscrit. »

Je me présente au ministère et suis reçu d’une manière charmante. — Quand nous donnerez-vous ces couplets ?

— Demain. »

Exact au rendez-vous, je porte mon travail, et l’on me dit alors : — C'était déjà fait; un dignitaire de la cour en avait chargé M. Méry.

— M. Méry 1 diable ! il est Provençal et n’est pas de l’Académie, il y a double chance de succès. »

Ma prédiction venait de s’accomplir; demandés , écrits , ac-

copiés, mes couplets ne devaient pas être chantés. Quant à ceux de M. Méry, s’il les a faits ils sont restés en portefeuille, et cette promesse d’un God save the Queen en français pour le lord-maire, et pour Sa Majesté britannique, s’est évaporée comme une ombre impalpable.

Le God save the Queen présente, en sept petits vers, cinq terminaisons à glissade, sdrucciole, dont nos académies ne connaissent pas lemccanisme, l'immense valeur, puisqu’elles affirment que le dactyle n’existe point dans le français. Faut-il s’étonner qu’elles n’aient pas trouvé dans leur sein un poète capable d’ajuster sept rimes sur l’hymne d’Henri Carey (1704)?

— La langue française n’a point de mots de cette espèce (dactyles). » Choron, Rapport présenté au nom de la section de musique, adopté par la classe des Beaux-Arts de l'Institut impérial de France, datis ses séances du 18 avril et des 2 et 9 mai 1812, sur un ouvrage, etc., de Scoppa. Signé les commissaires : Gossec, Grétry, Méhul, A. Choron , rapporteur. Paris, Didot, 1812, in-4 de neuf feuilles et demie, page 7.

Je conserve cette pièce curieuse avec la plus grand soin, Choron s’en applaudissait et me la donna lors de sa nouveauté ; je l’ai déjà montrée à beaucoup d’incrédules.

Trois séances complètes 1 Ce n’est point à la légère que notre Institut a voulu déposséder sa langue française de quelques centaines de mots infiniment précieux pour la poésie lyrique. Sëntïmënt, empereur, attiré, bâtissons, occupé, ennobli , accuser, applaudir, admiré, violent, emporté, châtelain, maîtriser, pâlisjsant, blâmera, pâmoison, merveilleux, frôlement, violer, violon, sûreté, rôtisseur, bâtonné, bêlement, grêlera, etc., et môme glorieux, venant de’ glorïâ, de glorïosüs, ainsi noté par les Latins; glorieux, que les Anglais tiennent desNormands, et dont ils ont fait glorïoüs ; tous ces mots et les autres dactyles français ne sontils pas des sdruccioli notés, scandés, martelés, aussi bien caractérisés que Pêsdrô, Nàpôlï , sôr-rîdërë, dï-mênûcô? Je puis ajouter encore les dactyles que l’on obtient par la section d’un mot : vïc-torieux, re-ügiôn, prés- sentiment, ou par la réunion de plusieurs vocables : dîtes -moi, on l u fait, U s’ën va.

Viole, instrument , ne compte que pour deux syllabes dans notre poésie; violon, violent, violer, en ont trois. Il faut donc marquer la séparation des deux voyelles io , que l’on doit articuler successivement. Cette action, toute brève qu’elle soit, suffit pour qu’une appuyure arrive sur la première et la rende longue. V'tàlôn, tü ôlënt, viôlër, ne sont-ils pas de vrais dactyles?

Une voyelle suivie de deux consonnes était longue chez les Latins : Admïrôr, êccé, împërât&r, occupât , pourquoi n’adopterions-nous pas une règle dont les résultats sont d'une excellente harmonie? règle qui nous servirait de guide pour les cas douteux, pour établir solidement la quantité de notre langue, quantité non encore suftlsamment explorée, mise en œuvre par des poètes formant autorité. Les écrivains du moyen-âge ont bien voulu nous léguer la notation claire, musicale et précise d’un certain nombre de dactyles tels que sûreté, châtelain, maîtriser, pâlissant, bâtisso7is, blâmera, pâmoison, etc., etc. ; répudierons-nous un héritage peu riche, il est vrai, mais digne de toute notre reconnaissance?

Ai-je démontré que sur ce point notre langue ne le cédait en rien à celle des Anglais, des Allemands et même des Italiens?

Si les docteurs Seoppa, Choron, l’Institut et l’élite des journalistes , ayant en tête Auger, (T. du Journal des Débats, alors de l’Empire), se sont trompés grossièrement à cet égard, on doit l’attribuer à la prononciation molle, trainante et lâche des Parisiens. A force de vouloir adoucir les aspérités de la langue française, ils l’ont affadie et décolorée. Ils en ont oblitéré les contours, effacé les accents; et la variété, l’énergie de ses rhythme» a disparu, pour nos académiciens du moins. Essayez de polir une médaille admirable. Avec un peu de bonheur, beau- < coup de patience et d'émeril, vous la rendrez unie et brillante comme un petit miroir. Enlevez les bosses, les rugosités du pavillon du Louvre, un mur de clôture d’une entière blancheur, au cordeau tiré, va se montrer à la place des reliefs de Jean Goujon.

Il est tout simple que les pères du concile aient jugé qu’il était impossible de dactyliser avec une langue énervée, réduite

à l’état de gélatine, de pois pilés, comme disaient nos anciens. Aï à a lata pou un, j’ai vu les garçons de Robert et de Beauvilliers répondre à cet appel, en apportant subito de l’anguille à

la tartare pour un. Us comprenaient à merveille ce jargon que le chanteur Gaat (Garat) avait mis à la mode; croyez-le, je vous en doe ma pti paoe d'oeu. De lata pou un, on fit tatapoin, sobriquet dont les officiers de la garde impériale affublèrent les lions de l’époijue, à cause de leur manière de s’exprimer. C’est justement alors, en 1812, que l’Institut rendit, publia le ridicule et mémorable arrêt qui privait le français de ses dactyles. Couronner solennellement un ouvrage purement didactique, et d’un style diffus, obtus, confus, misérable au dernier point, n’est-ce pas en approuver la doctrine? (1)

L’Institut faisait donc preuve de raison, de sagesse, en décidant qu’il était impossible de dactyliser avec Ai à a tata pou un.

Les Provençaux, les Normands dactylisent à merveille. Si les Anglais possèdent un avantage aussi précieux, c’est à nous qu’ils le doivent : ils tiennent le vers à glissade, le sdrucciolo des compagnons de Guillaume-le-Batard. Les Provençaux et les Normands auront civilisé poétiquement l’Italie et l’Angleterre, et Paris n’aura d’autre soin que de priver la France des trésors qu’elle a fait rayonner jusqu’au delà des Alpes et des mers! Paris hébergera , paiera des académies pour fausser, énerver, aplatir l’idiome français, pour le déshériter des richesses qu’il a prodiguées à nos voisins ! Mais Paris, celte Béotie élégante et musquée de la Gaule, n’est pas la France entière, et c’est fort heureux pour la nation. Le premier duc d’Épernon se moquait à bon droit du langage mou, décoloré, trainant de la cour. Il aurait plutôt choisi de perdre sa fortune, que de renoncer à ses dactyles gascons, à son accent d’une poétique et musicale

(1) La profusion des notes, additions, renvois, numérotés et relégués au bas des pages annonce toujours la vue courte de l’auteur et la confusion, le désordre de ses idées. Dans les Vrais principes de la Versification , etc. trois volumes in-8, de Scoppa, les notes occupent un espace -égal k celui du texte, et sont en caractères plus petits.

énergie. 11 y mettait son honneur, comme un Espagnol à conserver sa moustache.

Si nous voulons avoir une langue poétique, il ne faut pas dédaigner, rejeter les éléments précieux qui doivent servir à la composer. Un Provençal vous redira qu’il n’est rien d’impossible avec le français, comme avec les Français. Tâchez d’apprendre votre langue, et vous serez un jour de mon avis. Molière musicien, que vous ne comprenez pas encore, vous servira de guide pour amender grammaire, dictionnaires et traités de versification.

Revenons an God, save the Queen; je dois vous en donner la traduction, publiée avec musique en 1855, et dont le prince Albert d’Angleterre et sa suite emportèrent de nombreux exemplaires.

VICTORIA. - v ,

Gardé là | rëi

. ne, ô Dieu!

De tous remplis

le vœu,

Le noble vœu.

Comblé de ses

bienfaits.

Peuple, dis à

jamais :

Partout on ad. . . .

.... mira

Victoria.

Prolonge et rends

heureux

Des jours si pré. . .

. . . . deux.

Si glorieux !

Comblé de ses

bienfaits,

Peuple, dis à

jamais :

Le monde bé

.... nira

Victoria.

Marchons tous à

sa voix.

Suivons ses dou. . .

.... ces lois,

Suivons ses lois.

Comblé de ses

bienfaits.

Peuple, dis à

jamais :

Vivat in gto

.... rià!

Victoria.

Pour toi, Hère A)

. bion.

. Bravant glaive et

canon.

Quel heureux nom!

Devant tes en

. nemis

Abattus et

soumis,

Ton peuple chan

. tci a

Victoria.

Encore un petit exemple

| Pêrcy râ | mè

. në-môi

Près du bocage.

Où j'ai reçu

ta foi ,

Dans mon jeune âge.

Voue rte Boulon.

i.a prière, chant guerrier, de Kœrner

et Weber, présente ù

chacune de ses strophes quatre vers glissants mêlés à deux vers

dactyliques. En voici la parodie, une

traduction littérale est

trop souvent impossible en musique vocale.

| Voici Tins | tant

fâtât |

Puisqu’au premier

signal

| Doit ëelà 1 1er lë lôn | nêrrë.

Père qui nous

défends.

Veille sur tes

enfants ,

Daigne exaucer leur prière !

Fais que nos en

. . nemis.

D’un fol espoir

séduits.

Trop peu jaloux de leur gloire.

Livrent à nous

le prix.

Laissent morts et

débris

Sur notre champ de victoire.

Mi manca la voce, mi sento morire; voce voix, sento, «en», morire, mourir, je n’ai pas besoin de vous dire que ces vocables français ne peuvent d’aucune manière être substitués, sous la mélodie, aux mots italiens munis d’une syllabe de plus. Il faut donc exprimer une même pensée avec d’autres mots.

Poètes français tâchez d’imiter la cadence parfaite, l’angélique douceur des vers allemands de Kœrner dans vos odes, romances, cantiques ou chansons.

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