‹ L'art des vers lyriquesChapitre 24 sur 72 · UE LA PROSE U1MÉB AJUSTÉE EK VERS · texte numérisé non relu

UE LA PROSE U1MÉB AJUSTÉE EK VERS

De même qu’on trouve de l’or dans le sable de certaines rivières, on rencontre d’excellents vers enfouis dans -la prose rimée. S’ils sont assez nombreux pour former quelques strophes, rien n’est plus aisé que de mettre en vers les fragments de prose qui rompent le rhythme et la cadence, de combler ainsi les trous, les abîmes, et de donner à la pièce entière le mouvement imprimé par les vers que l’auteur a mesurés. Par ce moyen on peut conquérir au profit de la poésie une infinité de fragments précieux, qui languissent noyés dans la prose.

Le prologue de vénu» et Adom*, tragédie lyrique en cinq actes, de J. -B. Rousseau, musiquée par Desmarets, 17 mars 1697, nous offre une paraphrase charmante de Fugit irreparabile tempus. La voici :

Dë qüoi | peut vôus sër | vir une at | tônlë frï | vole?

Soüpï | rêz jëunës | cœürs, prôlï | têz dës bëaux | jours.

Comme un zéphyr lé | ger iâ jëu | nëssë s’ën | voie,

Et les moments gu’ on j perd sont për | dûs pour tôu | joürs.

Sans ës | pôir dë rë | toür cette onde fuit sa source,

Et cës | flots vërs la | mêr për lës | flots sônt chas | scs,

Nôs plai | sirs, uôs beaux | jouis vônt d'une | égale | coürso.

Et ne reviennent | plus sitôt | qû’ils sônt pas | ses.

Quatre vers asclépiades ligureut dans ces stances ; quatre vers !

L’ART DES VERS LYRIQUES, prodige pour un poète français ; mais hélas! pourquoi faut-il que le rhythme si bien présenté, dessiné dans les deux premiers, soit brisé, fracassé, détruit par le troisième? Essayons de mesurer, de mettre au point les quatre lignes de prose qui jettent le désordre à travers celte gracieuse composition; il est bien facile de lui donner la cadence adoptée des anapestes, et l’allure régulière et musicale que l’oreille réclame avec instance. Réglons-nous sur les deux premiers vers; et que, dans les six autres, on puisse rencontrer l’accent placé juste aux mêmes endroits marqués par ces modèles.

De quôi | peüt vôus sër | vïr üne Ht | tënlë frï | voie?

Soupi | rez jeunes | cœurs, profi | tez des beaux | jours.

Comme un [ sylphe lé | ger la jeu | nesse s’en | vole,

Les mo | monts que l'on | perd sont per | dus pour tou | jours.

Sans es 1 poir de re | tour ce ruis | seau fuit sa | source.

Et ces | flots vers la | mer par les | flots sont chas | sés.

Nos plai | sirs, nos beaux l jours vont d’une | égale | course,

11 leur | faut dire a | dieu sitôt | qu'ils sont pas | ses.

J’ai suivi le rhythme de trois contre trois, parce qu’il est indiqué par le premier vers. Celui de six contre trois et trois, celui de trois et trois contre six, donnés par le troisième et le cinquième vers, étaient fort bons ; il suffisait de les suivre avec la même exactitude. Un vers faux qui tombe au milieu d’une phrase de mélodie la désorganise, la dégrade entièrement; et comme presque tous nos vers lyriques sont faux, leur désaccord, leur divorce constant avec la musique, enfante des mots tellement bizarres, inouïs, incompréhensibles, que personne au monde ne peut arriver à savoir ce que nos chanteurs veulent dire. Mieux ils prononceront et moins vous comprendrez leur baragouin, millionnième édition de l’amphigourique discours de Matthieu Garreau dans iePc«i»ni jonc, de Cyrano de Bergerac, de l’inextricable plaidoyer des seigneurs deBaisecol etHumevesne, que Rabelais nous donne dans le chapitre II du livre II de Pantagruel.

Le joli trio du pré-z-aux-cieres est inchantable oi ne peut être

que bredouillé; c'est aiusi qu’on l’exécute sur nos théâtres en suivant l’intention formellement exprimée du parolier. J’aime beaucoup ce trio, je le chante même, et voici des mots que j’ai tracés au crayon sur les partitions de mes cantatrices ordinaires, alin de les délivrer des hoquets obligés, classiques et professés dans nos conservatoires.

C’en est fait, te ciel même A reçu vos serments,

La parole suprême A lié deux amants.

Oui, mon ame est ravie Et chéris le succès.

Je me dis votre amie Et veux l’être à jamais.

A vous, reine chérie.

Appartient le succès,

C’est Irop peu de ma vie A payer vos bienfaits.

Ceci n’est qu’une rectification improvisée sur le pupitre du clavecin. Croyez que si je m’étais proposé de vous offrir des couplets réguliers, j'aurais loutdémoli, tout reconstruit; appartient et succès auraient disparu comme noyaux de pêches trop durs à mastiquer dans un trio rapide. S’ils y sont restés, c’est que nous parvenons à les rendre limpides en prononçant apparent et sucés; tradition de coterie que les comédiens devraient adopter. Je les plains d’avoir à trainer vivement les charrettes A reçu vos serments sa puissance su..., Noble amie qu’appartient le succès. De ma vie pour payer, etc. Les atrocités les plus cruelles qui viennent affliger ce trio d’une allure agile et gracieuse, n’ont d’autre cause que le défaut d’élision des rimes féminines; de là ces cahotements insupportables qui font tricoter les acteurs comme les dindons sur une plaque brûlante. Vous voyez que ces ressauts n’étrangleront plus mes chanteurs.

Ah ! que je voudrais mettre en vers toute la partition de Guillaume Tell et quelques fragments de Robert-le- Diable, des

Huguenots, vous pourriez entendre, goûter de belles choses que vous n’avez jamais entendues et que vous n’entendrez jamais ; par la seule raison que bredouiller n’est pas chanter.

Virtuose intelligent, le ténor Jéliotte corrigeait-le thème de Quinault, de Bernard, de La Bruère, afin de parler français en musique. Il savait rajuster les versicules de nos opéras , aün d’étre compris par ceux que sa voix séduisante charmait. Ce procédé pouvait être employé dans un temps où le rhythme n’était pas encore introduit en France pour la musique vocale, dans un temps où les acteurs gouvernaient à leur fantaisie le mouvement des airs, des duos. Les chanteurs doivent maintenant obéir au chef d’orchestre, surtout dans les traits véhéments et passionnés.

— Je me tue à faire des couplets que j 'ai honte de donner, mais je les trouve admirables quand mon Jéliotte les chante, parce qu’il a l’art de sauver les mots que l’on serait obligé de couper en deux. C’est le dieu du goût du chant et de la complaisance que ce garçon-là. s Voisenon, Lettre à Favart, 22 août 1761.

La doctrine professée ouvertement, sans pitié comme sans vergogne dans les collèges français , semble n’avoir d'autre but que celui d’étouffer au berceau l’intelligence poétique de notre jeunesse studieuse. On la force d’apprendre à faire de la prose rimée! (1) Vous donnez libéralement à vos élèves des maîtres de chinois, de manlchou, de sanskrit, de chaldéen, de syriaque, sollicitude que je me garderai bien de blâmer ; et vous négligez de leur fournir un seul professeur de fi ançais, un seul du moins qui soit capable de leur faire connaître le mécanisme qui produit l’harmonieuse sonorité de leur langue. Ces mots que vos grammairiens combinent, assemblent, accordent en observant les règles de leur syntaxe; ces mots sont aussi les notes d’un

(1) S'il n’y a pas de professeurs de prose rimée, on impose du moins aux élèves des traités enseignant le métier de rimer la prose. Traités d'une ingénuité charmante, offrant à la curiosité maligne tout ce que la critique la plus acerbe a pu dire sur ce métier ridicule. Voyez , lisez M. Quicherat, et jugez.

autre genre de musique; notes qui doivent avoir aussi leur syntaxe particulière; afin d’arriver à la mélodie parfaite du langage en évitant les fausses relations, les accents frappant à vide, les ressauts, les rencontres de syllabes qui hurlent en se touchant, les cacophonies, les équivoques, les bâillements, et toutes les dissonances qui, pour ne pas blesser les oreilles académiques et parisiennes, encore insensibles et brutes, D’en sont pas moins d'atroces barbarismes.

La musique se cache dans le langage, comme la danse emprunte ses mouvements à la marche ordinaire. Un maître à danser règle les mouvements du corps, il enseigne à marcher, à se présenter, à saluer avec grâce. La musique des anciens Égyptiens embrassait les différentes espèces de discours avec la mélodie, l’harmonie et le rhythme; ou plutôt, les discours étaient la matière de la musique et les autres parties n’en constituaient que la forme, écrit Platon, au livre II de sa

République.

— Ma foi , voilà deux airs très beaux. La poésie,

Voyez-vous, c’est bien. Mais la musique, c’est mieux.

Pardieu, voilà deux airs qui sont délicieux;

La langue sans gosier n’est rien. Voyez le Dante;

Son séraphin doré ne parle pas, il chante!

C’est la musique, moi, qui m’a fait croire en Dieu.

Alfred de Musset, les Marrons du feu.

— J’aime le pouvoir, moi , disait Napoléon I"; mais c’est en artiste que je l’aime.... Je l’aime comme un musicien aime son violon. Je l’aime pour en tirer des sons, des accords, de l’harmonie. »

— L’endroit aigu d’où sort la mélodie.

Saint-Amant désigne ainsi le bec d’un oiseau.

Un air paraîttoujours mélodieux , d’une harmonie excellente, d’un effet délicieux à l’auteur dont on a musiqué les paroles.

— Vicq-d’Azyr conçut un projet dont l’accomplissement devint l’emploi de sa vie, et changea la face de la médecine française, immobile depuis dix siècles. La fondation de la Société royale fut en tous points un événement remarquable. Les haines, les satires, le bruyant

scandale qui assiégèrent son berceau offriront au philosophe une image naïve des luttes qui attendent l'esprit humain dans ses moindres progrès, et de la rançon que la vieille sottise se fait payer pour la délivrance de chaque vérité. » Lehontet, Éloge historique de Vicq-d’Azyr.

Cela ne m’empêchera pas de répéter ce que XXX imprimait dans le Journal des Débats, cm-onique musicale du 16 novembre 1825. — Ce que j’ai dit, on l’a fait; ce que je dis aujourd’hui, vous le ferez demain. »

Je vous chanterai même avec la gentille Euphrosine, carrément, d'aplomb, et, comme elle, certain de mon fait :

Malgré ce terrible courroux.

Coradin sera mon époux.

— Agesilaus, enquis pourquoi les Spartiates combattoient au son des flustes , dit : — A fin que marchants en battaille a la cadence et mesure on cognoisse ceux qui sont vaillants d’avec ceux qui sont couards. » Plutarque.

Avec un chef sévère à ce point à l'égard de la cadence et de la mesure, nos prosateurs rimants auraient eu peu de chances pour devenir caporaux ou sergents.

Jean Ogier de Gombaud, poète, un des fondateurs de l'Académie française dansait bien, gouvernait parfaitement une épée, jouait admirablement delà mandore, et ne mesurait point ses vers ! Ne faut-il pas qu’il y ait une vieille malédiction qui pèse encore sur nos rimeurs académiciens?

— 11 est un rang suprême dans l’estime des hommes. L’artiste habile qui vient le premier l’occupe, et n’en n’est point dépossédé par un plus habile qui lui succède. Raphaël sera toujours le premier peintre de l’univers, quand la nature prendrait soin de former un homme possédant tous les talents pour la peinture; comme Quinault sera le premier poète lyrique, et Lulli le premier musicien. Balzac et Voiture ont excellé les premiers dans le style épistolaire. Aucunes lettres depuis n’ont pu réussir, pas même celles de madame de Sévigny, qui sont si polies, si vives et si délicates. »

Voilà ce que l’académicien Charpentier écrivait en 1700. Que dites-vous de l’horoscope? Un seul artiste, Raphaël, a gardé le

rang suprême à lui concédé. Voyez-vous le prosateur Quinault devenir le premier poète lyrique de l'univers, et garder ce titre jusqu’à la fin des siècles, grâce au vote d’un académicien? Il fallait prouver que ce pauvre Quinault était lyrique, avant de le placer en tête des lyriques. Et Lulli bon Dieul Lulli !.... Rien n’est burlesque et risible comme ces rangs assignés dans l’avenir par des contemporains à leurs contemporains. Les habiles d’une époque sont parfois des ânes bâtés cent ans plus tard, témoin nos prosateurs rimants. Charpentier ne connaissait Pergolese, Gluck, Mozart ni Rossini, mais il avait sous ses yeux les lettres de Balzac et de Voiture, il pouvait les comparer à celles de M me de Sévigné ; l’académicien ne s’en est pas moins fourvoyé. Quel sorcier pour lire dans l’avenir 1

J’ai, de nos successeurs, une bien meilleure opinion, et ne crains pas de prédire que, avant un demi-siècle, tous nos opéras, nos vaudevilles mômes seront écrits en vers, qu’ils seront chantés par des Lablache, des Tamburini , des Rubini, des Fodor, des Malibran , des Bosio, et que leurs accompagnateurs seront au moins des Paganini, des Servais, des Bottesini. Andiam, avanti ! fa il tuo mestiere. Que les vivants aillent encore plus vite que les morts, n’en déplaise à Bürger.

Dans ses mémoires dirigés contre l’Académie française, Furetière dit, en parlant de Quinault : — Fils d’un boulanger, c’est bien la meilleure pâte d’homme que Dieu fit jamais! Pour son partage il eut quatre ou cinq cents mots de notre langue, qu’il blute, qu’il tamise, qu’il sasse, qu’il ressasse et pétrit avec une patience admirable. »

La Motte croyait excuser la dureté de ses vers en disant : — Un poète n’est pas une flûte. »

Nos paroliers ne sont pas môme des mirlitons; puisque les mirlitons sonnent juste, en mesure, quand ils sont bien gouvernés.

— L’Opéra de Paris est, en tous sens, le pars des illusions; la moindre innovation y est un crime pour ses habitués. 11 fallut combattre longtemps pour que Rameau remplaçât Lulli; et, de nos jours (1783), il a fallu, dans une infinité d’écrits, avertir les Fran-

çais que l’on chantait en mesure dans toutes les villes de l’Europe,

et que la psalmodie dont ils étaient idolâtres était reléguée dans les

couvents.

« Quel courage ne faut-il pas pour combattre des illusions qui constituent le bonheur d'un grand nombre de spectateurs? Grêtrï, Essais sur la Musique, tome I , page 338.

La musique dramatique étant alors chantée sans rhythme et sans mesure, Quinault, Racine, J.-B. Rousseau, Roy, Bernard, Cahusac, pouvaient en sûreté de conscience écrire en prose rimée les paroles destinées à cet immense récitatif. Vous chantez en mesure aujourd’hui , vous chantez des paroles qui doivent s'accorder parfaitement avec la mélodie, il faut donc que ces paroles soient mesurées, avec soin cadencées, afin qu’elles ne contrarient pas brutalement la marche énergique ou gracieuse de la musique. Grétry reléguait dans les couvents la psalmodie soporifique dont nos aïeux étaient idolâtres. Je ne vois que les étables ou braient, bêlent, beuglent, ânes, moutons et vaches où l’on puisse reléguer la prose rimée objet de vos décrépites amours.

Voici des couplets d’un opéra bouffe composés avec l’admirable prose rimée de Molière, elle est changée en vers au moyen de légères, d’imperceptibles rectifications. Comparez ces couplets au texte original et chantez. Il me fallait un prélude pour amener les vers de Molière, et j’ai dû me fabriquer le premier quatrain.

| Ah! la sur | prise ët lâ | scène ëst char | mante.

Il était là, je l’ai vu de mes yeux ;

J’ai pour calmer cette flamme naissante D’un tendre cœur le dépit furieux.

Dans ce qui suit, le rhythme est conservé quoique pris à rebours, la substitution de l’anapeste au dactyle donne l’accroissement de vivacité, d’énergie, que réclamait la seconde partie de cet air. Sœpè rhythmum verlas.

Impü | dent sédüc | tëur, trâhï | son mânï | fëstel Le hasard me dévoile un mystère funeste.

Fallait-il s'étonner de l'étrange froideur

Dont je vois qu’il répond aux élans de mon cœur?

Il réserve l'ingrat ses caresses à d’autres.

Et nourrit leurs plaisirs par le jeûne des nôtres.

Voilà bien des maris le manège commun.

Ce qui leur est permis leur devient importun.

| Ah ! là sûr | prise ët là | scène ëst châr | mante.

Il était là, je l'ai vu de mes yeux;

J’ai pour calmer cette flamme naissante D’un tendre cœur le dépit furieux.

Leür début ëst süpërbe, ët cë sont dës mërvëilles.

Ils témoignent pour nous des ardeurs non pareilles !

Les perfides bientôt, se lassant de leurs feux.

Vont chercher autre part ce qu'ils trouvent chez eux.

Ah! pour moi quel dépit que la loi n'autorise De changer de mari comme on fait de chemise!

Ce serait fort commode, et j’en sais telle ici,

Qui, suivant mon désir, le voudrait bien aussi.

Ah ! là surprise ët là scène ëst chârmânte,

Il était là, je l'ai vu de mes yeux;

J'ai, pour calmer cette flamme naissante.

D’un tendre cœur le dépit furieux.

De son front que la honte accable,

Détachons ces bandeaux, ces voiles imposteurs.

Et livrons sa tête coupable Aux mains sanglantes des licteurs.

Cette prose rimée estropie le superbe chœur de ia vesuie, qui le lui rend bien en l’estropiant à son tour. Ce quatrain mis en vers, réglés sur le rhythme donné par Spontini, va sonner énergiquement avec la musique, et doubler ainsi les forces vocales des choristes, frappant juste et d’aplomb, au lieu de marmonner, de bredouiller des mots brisés, touchant à faux.

Dë sôn | front crïmï | nêl ët que | là hônte âc | câbl’. Arrachons, arrachons, ces bandeaux imposteurs,

Et livrons sans pitié la prétresse coupabl’

Au glaive ensanglanté des farouches licteurs.

Voile», accent faux, a disparu ; les rimes féminines son ab-

sorbées, et le chœur véhément de Spontini, devenu chaîne sans

fin, peut rouler sans accroc jusqu'à sa dernière cadence.

Ce chœur de i« v estai» est souvent cité dans les journaux, dans les conversations, on le désigne toujours par ces mots Détachons ces bandeaux. Demandez à quelqu'un son opinion sur les chœurs véhéments et dramatiques, il vous répondra sur le champ que Détachons ces bandeaux est celui qu’il préfère. Ce chœur est connu de tout le monde, et l’on s’accorde à le signaler par ces mêmes paroles Détachons ces bandeaux. Je pense que je n’aurai pas de contradicteurs sur ce fait. J’étudie depuis longtemps l’anatomie de la musique; les impressions qu’elle fait sur le populaire sont d'un secours immense pour arriver à connaître les mystères de cet art, et se convaincre de la justesse des principes qui amènent ces résultats, rerum discere causas.

Il est, il demeure établi que l’on désigne généralement ce chœur rhythmique de Spontini par Détachons ces bandeaux.

Eh bien I cette désignation est irrégulière, fausse et contraire à l'usage. Tout morceau de chant n’est-il pas rappelé toujours à la mémoire par les premiers mots ou le premier vers chantéspar le premier motif? Ainsi l’on dira : Sombres forêts, O Richard/ 6 mon roi ! Gardez-vous de la jalousie ■' Sonnez cors et musettes, pour désigner la romance, l’air, le duo, le chœur dont on veut parler. Par quelle raison mystérieuse tout le monde s’accorde-t-il pour se trompqr à l’égard du chœur de ia vouai», , qui devrait être signalé par son premier vers De son front que la honte accable ? Il semble d’abord que celte erreur soit frivole; et qu’il importe fort peu de choisir tel ou tel vers, pourvu que l’on s’entende et que cette convention soit adoptée.

Je ne suis point de cet avis, je ramène tout à mes principes, et j’en tire des conséquences persuasives. Point d’effel sans cause, et rien ne se fait sans raison. La multitude est guidée par l’étincelle de son instinct, elle agit avec franchise, à l’instant, et sans recourir aux voix pour se former une opinion. Pourquoi s’est-elle obstinée à porter son attention sur le deuxième vers du chœur de ia venait? C’est que ce vers est le seul de la strophe

qui soit mesuré, c’est le seul qui marche avec la musique, c’est par conséquent le seul qui ait produit une sensation forte et durable sur l’oreille, le seul enfin que l’on ait entendu, que l’on entend encore, que l’on puisse comprendre et surtout retenir. 11 ne faut pas s’étonner si le public l’a choisi pour désigner le chœur dans lequel l’auteur l’a placé.

Ce chœur est écrit à trois temps, mesure de la valse ; son rhythme sautillant, ses ondulations; cette allure, inusitée dans une composition noble et tragique, me surprit d’abord. J’entendis la pièce une seconde fois, et je trouvai la cause de cette innovation.

Dëtë | chôns cës bân | deâux, cës vôi | leus împôs | tëurs.

Voilà ce deuxième vers que tout le monde retient, il a servi de métronome au finale. Ces anapestes, ce vers scandé par trois, cette marche rapide et régulière, ont dû nécessairement entraîner le compositeur; il était difficile d’encadrer dans une mesure à deux temps un vers essentiel qui, procédant par trois, était flanqué de trois lignes de prose, et le musicien écrivit son finale à trois temps en s’écartant de la route ordinaire.

Saint bienheureux eux, eux, dont la divine image.

De nos enfants ants, ants, protège les berceaux;

Toi, qui nous rends ends, ends, la force et le courage.

Toi, qui soutiens iens,ien$, le pauvre en ses travaux.

La Muetle de Portlcl.

Mettre en vers cette prose, et priver ainsi notre public des eux, eux, ants, ants, ends, ends,iem, iens, qui peut-être ne sont pas sans agrément pour son oreille, est chose plus difficile. 11 faut que j’improvise un couplet afin de montrer à vos yeux les accents, le dessin, les contours de l’excellente musique d’Auber, en lui donnant les féminines qu’elle réclame depuis vingt-huit ans.

| Saint tütë | lâire,

Jân | vler, ô | tëndrë | père!

Vois la misère D’un peuple généreux.

Naples t’honore,

Sa triste voix t’implore,

Accueille encore Ses plaintes et ses vœux.

On ne veut plus que je plaide ma cause au théâtre; une troupe effrayée, terrorisée, s’y oppose ; elle est nombreuse, puissante, et m’en a fait défendre l’entrée ; mais il n’est pas de consultant dont le cabinet soit plus fréquenté que le mien. Paroliers, musiciens, journalistes, viennént y chercher un peu de ce qui leur manque, et leur ignorance est trop souvent prodigieuse. Un parolier se présente et me dit : — J’ai dans la tête une romanee en deux strophes qui me plait beaucoup , et dont les vers ne s’adaptent pas tous à l’air que je lui destine.

— Si vous faites les mots et les notes, imitez vos confrères en écrivant une musique différente pour chaque vers.

— C’est justement ce que je voudrais éviter. N’avez-vous pas dit, imprimé, que ces couplets où la cantilène est démolie et reconstruite attestent l’insigne maladresse du parolier?

— Il est possible que j’aie pris cette licence ; mais récitez-moi d’abord vos couplets.

— Les voici :

Tout l’univers obéit à l’Amour.

— Fort bien. C’est une vérité dès longtemps consacrée; le vers est excellent, ils le sont tous quand ils n’ont pas de compagnon. Si j’avais un bonnet, je l’êterais pour saluer un ancien ami. Avant d'aller plus loin , dites-moi le dernier vers du couplet.

— Pourquoi ce dernier vers ?

— Il faut que je voie s’il s’accorde avec le premier. Si ce dernier prenait une route différente, nous choisirions l’un ou l’autre pour type de la romance. Il importe surtout que la pensée amenée à la fin de la strophe ne perde rien de sa vigueur et de son élégance.

— Voici mon dernier vers :

Aimez, aimez, tout le reste n’est rien.

— Parfait! deux iambes et deux anapestes, il emboite le pas du premier. Nous tenons la tête et la queue, c’est d’un heureux augure pour le milieu. Reprenez et continuez.

— Tout l’univers obéit à l’Amour,

Belle Zora, soumettez-lui votre ame.

— Mauvais ! mauvais ! détestable !

— C’est ce que je pensais.

— Belleu ne peut se dire , encore moins se chanter. Frapper l’accent sur un e muet, c’est s’embourber dès le premier pas. Vous voyez parfaitement que belle ne saurait concerter avec tout l'u. Tenez-vous au nom de Zora ?

— Beaucoup.

— J’en suis désolé , car il repousse tout adjectif un peu galant. Guenon Zora, laidron Zora, voilà ce que demande la mesure.

— Fi donc !

— Je vous offre pourtant ce que nous avons de mieux en iambes. Encore faudrait-il user de subterfuge en disant laidron au lieu de laideron.

— Cherchez mieux.

— Je ne trouverai rien. Zora démonétisée doit absolument céder sa place d’honneur. Zora détruit de fond en comble le mètre donné par le premier et le dernier vers; Zora doit expirer étranglée entre ces deux guichets. Si nous mettions charmante Ir is ?

— Non pas, Iris est suranné, pompadour, rococo; d’ailleurs, je veux qu’elle soit belle.

— Disons alors : Belle Amanda.

— C’est cruel, dépitant; mais enfin puisque ces iambes vont redresser le vers.

— La moitié du vers! essayez le second hémistiche.

— Toüt | l'ünî | vers ôbë | ït à l’A | môur,

Bél | le Am&n | da soümët | tëz-lüi vô | tre âme.

Cela me parait bon.

— Ce tez-lui n’a donc rien de choquant pour vous ?

— Pas la moindre chose. L’accent ne tombe-t-il pas sur la dernière syllabe de soumettez?

— Sans doute, mais lui, ce malencontreux tut, qui vient s’appliquer, s’unir à soumettez et ne peut rester en arrière, doit porter l’accent : soumettez- | lui. Que ferons-nous de soumettezlui qui se présente à rebrousse-poil , et nous offre un dactyle quand nous cherchons deux anapestes? Gardons le sens , changeons les mots, et disons :

Bël | le Am&ti | dâ qu'il pbs | sëdë vô | tre âme.

— Adopté, puisque les anapestes le commandent.

Les autres dieux à ce dieu font la cour.

— Excellent.

— Et leur pouvoir est moins doux que sa flamme.

— C’est un peu naïf, mais le vers marche bien.

— Des jeunes cœurs c’est le su....

— Qu’est-ce qu’un su ?

— Attendez, je vais dire suprême.

— Je le sais de reste; mais il faut le dire autrement et d’aplomb, en faisant arriver l’accent sur pré.

— C’est impossible. ,

— Je le sais encore. Tournons l’écueil et disons :

Des jeunes cœurs c’est le bien, le seul bien!

Aimez, aimez, tout le reste n’est rien.

Passons au second couplet.

— Sans cet Amour, tant d’objets ravissants,

Lambris dorés , jardins , bois et fontaines.

— Jardins, bois est fort déplaisant. Le monosyllabe portant l’accent est trop isolé, trop en évidence, rien ne prépare son arrivée. Il semble que vous invitez un jardin à boire , jardin bois ! Transposons ces deux mots, jardins amènera l’accent, et tout ira bien.

— Lambris dorés, bois, jardins et fontaines ,

N’ont point d’attraits qui ne soient languissants.

— A merveille !

— Et leurs plaisirs ne valent pas ses peines.

— Mauvais ! valent frappe à faux. Ne pouvant, écrire valant afin d’obtenir un appui ferme et sonore, changeons le vers et disons :

A leurs plaisirs on préfère ses peines.

Des jeunes cœurs c’est le bien , le seul bien !

Aimez, aimez, tout le reste n’est rien.

— Rangez votre armée en bataille.

HYMNE A l’amour.

TÔut l’ùnî | vers ôbë | ït â l'A | mOur,

Belle Amanda qu’il possède votre ame ;

Les autres dieux à ce dieu font la cour.

Et leur pouvoir est moins doux que sa flamme.

Des jeunes cœurs c’est le bien, le seul bien!

Aimez, aimez, tout le reste n'est rien.

Sans cet Amour, tant d’objets ravissants,

Lambris dorés, bois, jardins et fontaines.

N'ont point d’attraits qui ne soient languissants,

A leurs plaisirs on préfère ses peines.

Des jeunes cœurs c’est le bien, le seul bien!

Aimez, aimez, tout le reste n’est rien.

Voilà des vers solides sur leurs pieds ; dites-leur de marcher, de courir, ils sont prêts à se mettre en route. Chantez-les sur toutes les mesures, dans tous les mouvements, je vous réponds du succès. Vous ne serez point obligé de faire une musique différente pour chacun des couplets, ànerie que nos paroliers ne craignent pas d’étaler mille fois sur des albums illustrés d’images, dorés, damasquinés, dont la richesse fait briller d’un éclat désolant toute la misère des versicules. Exploiter la ganache est et sera toujours en bonne chose en France. La gentchanle-menu chérit les albums, elle s’en repaît et ne vit que de ça; servez-la selon ses appétits. Quand elle mord, elle dévore. Un album doré, que dis-je? Sept albums dorés, oubliés sur un piano, font juger de la sottise dilettante. Aussi les musiciennes ont-elles en

horreur les albums ; leur en offrir, ce serait faire injure à leur

goût comme à leur talent.

Dans ces albums, je trouve tout fort beau.

Papier, dorure, images, caractère.

Hormis les vers qu'il fallait laisser faire A La Fontaine.

— Ah 1 je devine le sens de l’apologue; vous saviez donc?...

— Depuis soixante ans.

— Je voulais mettre votre mémoire à l’épreuve.

— Nous avons rajusté les vers charmants de La Fontaine. Vous voyez que son Hymne a ramour, délicieux de pensées et de coloris , n’était pas mieux bâti que le vôtre : belle Psyché détonnait aussi durement que belle Zora.

J’ai pu rajuster des strophes charmantes de Rousseau, Jean- Baptiste, et faire mieux que lui, voyez et jugez. Moins heureux dans l’hymne de La Fontaine, je renonçais à toute entreprise de ce genre sur les chœurs d’Estner et d’iubaiie; notre sublime poète a mélé, brouillé ses rhythmcs avec un tel soin, une opi- , niâtreté si constante, qu’on ne saurait employer trois ou quatre de ses vers dans une strophe musicale sans les mettre au point; j’y renonçais , lorsque la beauté des pensées, des images, du style, m’a séduit. Avant de condamner les essais que je soumets à vos critiques, il est juste que vous les chantiez. Voyez les exemples à la fin du volume.

Page 1