DES PARODIES
Violoniste à l’Académie royale de Musique, Exaudet se fait connaître, en 1752, par un menuet qui porte son nom, et l’a rendu fameux dans la musique. Toutes les fois que la danse française de l’ancien temps est rappelée dans une œuvre dramatique, un ballet surtout, on entend sonner le menuet d’Exaudet à l’orchestre, et trop souvent avec une harmonie pitoyable, n’en déplaise à nos académiciens de l’Opéra. Que de choses dans un menuet! vais-je m’écrier avec le ballérin Marcel. Oui, que de choses ! dont l’importance ne s’applique pas seulement à l’opuscule d’Exaudet, mais à nos paroliers devenus un instant poètes à la suite de ce musicien.
Un peuple assez maladroit pour entretenir des académiciens jurés, assermentés, ayant voix délibérative, des académiciens littérateurs, peintres, statuaires ou musiciens, doit languir beaucoup plus longtemps au fond du bourbier de l’ignorance et de la routine. S’il voulait en sorlir, on l’y replongerait : c’est ce qui nous arrive au milieu de l’Europe affranchie et civilisée. Une majorité trop nombreuse est intéressée à s’opposer aux progrès de l’art.
La ganache aime la ganache Comme la rose le zéphir.
Les Français ne sont pas aussi peu sensibles aux charmes de la poésie, aussi brutes à l’égard de l’harmonie du langage que
L’ART DES VERS LYRIQUES, nos académiciens veulent bien nous les présenter. S’ils étaient soutenus, encouragés dans leurs éclairs de génie poétique, ils seraient bientôt dignes d’entrer en lice avecleurs voisins; mais le carcan delà routine, le garrot universitaire est prompt à les saisir, à les étrangler. Trop de gens ont la queue coupée, il faut bien forcer tout le peuple renard à subir l’indispensable opération.
Exaudet fait sonner son menuet en mi bémol, avec ou sans double corde, et sur-le-champ vingt poètes séduits, entrainés par le rhylhme fier et majestueux, par la cadence pleine d’énergie et de franchise d’un air de violon, écrivent des centaines de couplets modelés sur cette mélodie favorite et devenue à l’instant nationale. Vous remarquerez, s’il vous plaît, que ces strophes immenses ont une mesure parfaite, qu’il en est beaucoup de jolies, et que je vais en citer une ravissante. Et pourtant cette difficulté du mètre imposé, contre laquelle se cabrent nos paroliers maladroits et privés du sens auditif, et pourtant celte contrainte si redoutée s’y présentait à chaque vers, à chaque césure! Le poète, flanqué par les rails, était forcé de marcher droit. Le public attentif suivait, surveillait son œuvre et n’aurait pas souffert la moindre infraction à la règle donnée et connue. Comparez, si vous l’osez, comparez les couplets harmonieux de Vadé, de Panard, de Collé, de Favart surtout! aux saletés que l’on bredouille et vocifère à grand chœur, aujourd’hui, sur nos théâtres lyriques.
Nous devons au menuet d’Exaudet les premières lueurs d’un chant vocal mesuré, rhythmé, cadencé que l’on ait vu briller sur notre scène.
Cet étang.
Qui s’étend Dans la plaine,
Répète au sein de ses eaux ,
Ces verdoyants ormeaux Où le pampre s'enchaîne.
Un ciel pur.
Un azur Sans nuages.
Vivement s’y réfléchit,
L’ART DES VERS LYRIQUES. I8i)
Le tableau s’enrichit D’images.
Mais tandis que Ton admire Cette onde où le ciel se mire,
Un zcphir Vient ternir Sa surface :
D’un souffle il confond les traits.
L’éclat de tant d’objets S’efface.
Un désir,
Un soupir!
O ma fille!
Peut ainsi troubler un coeur Où règne le bonheur,
Où la sagesse brille :
Le repos.
Sur les eaux Peut renaître :
Mais il s’enfuit sans retour Dans un cœur dont l'amour Est maître.
Favart.
Presque tous les airs, les chœurs, les duos que Lulli faisait chanter au repos dans les fêtes et les divertissements de ses opéras, presque tous ces placages en lubrique morale, étaient des parodies ajustées sur des cantilènes que le musicien avait composées précédemment pour les ballets de Louis XIV. Ces airs de danse étaient mesurés, rhythmés ;en associant des paroles à cette musique déjà faite pour les violons , il fallait nécessairement en suivre, au moins à peu près, la cadence. Lulli forçait Quinault à se mettre au pas, à Tentboiler môme parfois; Hameau, Piccinni, Salieri rendirent plus tard le même service à Bernard, à Marmonlel, à Beaumarchais. Quinault lui-même a fait des stances presque régulières, trop rares, il est vrai, grâce au joug musical sous lequel il était retenu par Lulli. Comme Protée, il le fallait terrasser, enchainer pour obtenir de lui quelques oracles défectueux, tels que celui-ci :
| Là beàu | të là plus sâ | vërè |
Prend pitié d’un long tourment.
Et l’amant qui persévère Devient un heureux amant.
L'Hy men seul ne sau-rait plaire;
11 a beau flatter nos vœux :
L’Amour seul a droit de faire Les plus doux de tous les nœuds.
Il est fier, il est rebejle;
Mais il charme tel qu’il est :
L'Hymen vient quand on l’appelle;
L’Amour vient quand il lui plaît.
11 n’est point de résistance Dont le temps ne vienne à bout ;
Et l'ctloi t de la constance A la fin doit vaincre tout.
Tout est doux et rien ne coûte Pour un cœur qu’on veut toucher;
L’onde se fait une route.
Et s’efforçant d’en chercher :
L’eau qui tombe goutte à goutte Perce le plus dur rocher.
Ce trio, qu’il fallait rendre coulant et limpide, était chanté dans aiy» par deux Fontaines, soutenues par un Ruisseau.
On peut chanter sans mesure, témoin nos récitatifs, mais non pas danser au hasard sans régler ses pas sur le rhylhme et la cadence. Pourquoi ces vers de Quinault sont-ils mesurés, cadencés, à peu près du moins? C’est qu’ils avaient été dansés, que leur type musical, avant de sonner dans un gosier de chanteur , avait mis en action des jambes et des bras pour qui la mesure était un impérieux besoin, une condition d’étre ou de ne pas être.
Il est peu de soirées dansantes où l’on ne voie une dame charrier son valseur, un dilettante voiturer sa polkeuse, afin de ramener à l’ordre, au moins pour instant ces ennemis de la cadence et de la mesure. Ces couples si mal assortis et dont
l’assistance oisive s’amuse, ressemblent parfaitement au duo de tout point discordant que chantent les paroles de nos opéras en voulant s’accrocher à la musique.
— Lorsque les poètes parodient, ils croient qu'un vers de huit syllabes doit remplacer un vers de huit, et ainsi des autres ; cependant, comme les notes expressives doivent rencontrer les bonnes syllabes, rien n’est moins sûr que leur calcul. » Gkétry, Essais sur la Musique, tome I, page 288 .
Ce calcul sera d’une justesse parfaite, etle vers de huit devra remplacer le vers de huit, si le parodiste a soin de ne pas déranger l’ordre des accents. Les notes expressives rencontreront alors de bonnes syllabes, celles qui doivent recevoir et porter l’accent musical.
L’air Dans ce doux asile, de castor et poimi, est parodié sur un menuet écrit pour le clavecin, et publié depuis dix ans dans les recueils de Rameau, lorsque Bernard le lit chanter par une ombre heureuse. Cette parodie mérite des éloges : elle ne contient que trois fautes. Arrivons à Beaumarchais.
| Ainsi | qu’üne â | bd lie.
Qu’un beau jour réveille.
De la fleur vermeille Attire le miel.
Un enfant fidèle.
Quand Brama l'appelle,
S'il prie avec zèle.
Obtient tout du ciel.
Tarare, 1787. Strophe calquée par Beaumarchais sur un air italien de Salieri. Ce sont les seuls vers que l’on rencontre dans les cinq actes de Tarare.
La connexité des vers musicaux et des vers littéraires est d’une telle exactitude que le parodiste les collationne les uns par les autres. S’il est obligé d’écrire un vers parasite, un cinquième vers qui s’adapte gauchement à son quatrain, c’est qu’il y a pléonasme dans la musique. Il ne trouvera l’accord parfait du chant avec la parole qu’en supprimant quelque bis importun, quelque répétition surabondante.
Essayez de changer en musique vocale une admirable création de Beethoven, l’hymne triomphal de lasymphonie en utmineur, et vous remarquerez sur-le-champ, si votre oreille ne vous l’a pas signalé déjà, que les mesures 10, 11, 15, 16, 20, 23, sont de trop. L’immensité du cadre, l’intention d’augmenter l’effet d’une brillante explosion en la faisant desirer, ont engagé l’auteur à s’arrêter longtemps sur les prolégomènes. En réduisant cet hymne instrumental en chœur militaire, je me suis laissé guider par le contrôle des vers qui m’a fait supprimer les six mesures désignées. Voyez, chantez, jugez si l’oreille n'est pas satisfaite pleinement, et si la réduction du cadre, le désir de rendre populaire une mélodie grandiose à ce point ne justifient pas celte suppression. C’est avec plaisir que j’entendrai ce vaudeville chanté daDs les rues de Paris. Il sonne déjà dans plusieurs cités et villages de nos provinces, et vient de s'établir au Luxembourg, camp du 10' régiment d’infanterie de ligne.
TSllOMPHE.
Aux guerriers honneur et gloire!
Élevons jusqu’aux cieux Les chants joyeux De la victoire.
Aux clairons la publique allégresse De tendresse A mélé ses accents ,
Aimable accord, joyeux élans!
O ma belle patrie !
France chérie,
Applaudis-toi;
Sois des nations l’amour, l’effroi.
Une paix victorieuse Était le vœu le plus cher des Français,
Une paix si glorieuse Va nous combler de ses bienfaits.
Comme le parodiste met en paroles une musique déjà faite, dont les intentions, les caprices mêmes sont connus, il peut se permettre l’hiatus de vers à vers, effroi une, lorsque de no-
tables silences doivent s’opposer à la rencontre, au contact des mots prêts à se donner une accolade que l’oreille réprouve.
Le statuaire voit dans un bloc de marbre, fût-il irrégulier, l’ensemble et les détails d’une figure. 11 voit aussi les groupes en reliefs qu’il pourra combiner dans le triangle du fronton que l’architecte lui réserve. Le graveur en pierres fines a, du premier coup d’œil, tiré parti des taches d’une agate onyx; l’une servira pour la chevelure, l’autre pour la draperie de la belle qu’il va faire éclore. Le parodiste saisit de môme les divers sentiments qu’une musique peut exprimer librement en lui donnant des paroles dont le sens est en opposition avec le texte sur lequel on l’avait composée; mais qui présenteront des images prêtes à se mettre en rapport avec elles.
L’air de Crispin dans ie*Foue»ainour*iiM8, l’air Miei rampolli feminini, le duo Unsegretlo d'importanza, le quintette Signor, una parola, de Cenerentola, le Anale de lu Pletra dl Paragour, qui figurent dans la Fausse .ignés, dans H. de Pourceaugnac, la Forêt de
sênart, avec des paroles étrangères à leur texte primitif sont des parodies. L’essentiel est que ces paroles nouvelles expriment des sentiments, amènent des images analogues et semblent avoir été composées pour s’unir à celte musique. Les quatre opéras que je viens de citer sont d’immenses parodies où l’on remarque pourtant quelques morceaux de ma composition ; le parodiste ne pouvant pas trouver toujours chaussure parfaitement juste à son pied. Comme un travail de ce genre doit être fait par une seule main parolière et musicienne, la parodie embrassant les trois actes d’un drame lyrique est restée ma propriété. Robert «race, en tombant tout à plat, l’avait consolidée, mais un arrêt de prohibition est venu m’en priver. — Si nous ne pouvons y aveindre, vengeons-nous en la proscrivant. »
Un parodiste intelligent, exercé, comprend à l’instant ce que disent les instruments lorsque Haydn, Mozart, Beethoven, Weber ou Mendelssohn les fait parler. Il vous construira sur-le-champ trois ou cinq actes de drame lyrique avec les quatuors, les trios, les quintettes, symphonies, sonates, caprices, valses et fantaisies de ces illustres. Il donnera des paroles à toutes les ro-
mances qui semblent se réjouir, se glorifier de n’en point avoir. Encore si c’étaient des romances françaises! on ne saurait applaudir assez vivement à ce dédain judicieux.
J’avais mis en provençal l’air scintillant de Figaro du Barbier de 8#ïine, succès immense, prodigieux. On me demanda celui de Basile, que je traduisis littéralement : le tableau ne pouvait être plus riche, plus varié dans ses images. Ce n'était point assez pour la Provence dilettante au suprême degré de la musique de Rossini; Bartholo devait avoir son tour. Le traducteur recula devant le colosse, nodo amilupato, rintrecciato, non pas à cause des difficultés , gardez-vous bien de le croire, mais parce que cet air superbe roulait sur une seule idée admirablement traitée pour la scène, et dont l’intérêt devait s’évanouir au concert. En effet ce tuteur brontolone, grondant sa pupille, me semblait peu réjouissant pour un auditoire de salon. J’eus recours à la parodie et plantai sur cet air ravissant une scène de ménage d’une moralité purement gastronomique. Vivez mieux, ou vivons mieux, c’est sur ce mot dit à sa femme par un mari très délicat, h la manière de Brillat-Savarin, que la scène est bâtie. Elle est digne de vous être présentée. Je livre mes iambes, mes nsclépiades français à toutes les critiques ; mais , soutenu par ma langue maternelle, je marche ici dans ma liberté, dans ma force, et j’ai droit à vos compliments.