‹ L'art des vers lyriquesChapitre 27 sur 72 · DB LA CHANSON · texte numérisé non relu

DB LA CHANSON

Les Français, qui depuis tant de siècles ont produit un si grand nombre de chansons, des milliers de pièces charmantes, des couplets joyeux ou pleins de mélancolie; les Français, qui se disent les créateurs de ce genre de poésie, seraient-ils privés du sentiment du rhythme et de la mesure? Ils savent merveilleusement trouver des chansons, et ne savent pas les rendre chantables. Ils les écrivent en prose rimée, au lieu de les ajuster en vers mesurés. Pas une de leurs chansons, pas un de leurs cantiques , bien mieux ! pas un seul couplet de ces odes familières ne saurait être dit, sans que l’air ou le texte ne soit cruellement estropié. Qui peut donc retenir cette nation intelligente au suprême degré dans un tel état de torpeur, d'ignorance et de barbarie ?

Qui?... la doctrine universitaire, la routine stupide et gothique des académies, des collèges, les fausses idées des pédants sans oreille, qui le croirait! des gacheux, des rustres en bonnet doctoral, dont l’unique soin est de corrompre, en fait de poésie nationale, l’excellent naturel de nos compatriotes.

Tout Français naît poète; il le sera toujours, s’il est assez heureux pour ne franchir jamais, jam ais I le seuil d’un collège.

Écoutez les chansons des enfants, des drilles (1), des soldats, des paysans, des bûcherons, des garçons de tous les devoirs, gavots ou dévorants, des piqueurs, des valets de chiens, de tous ces poètes nés, que le typhus des collèges et des traités de versilication n’a point gâtés, maléficiés; vous verrez avec quelle désinvolture, quelle franchise élégante, fringante, entraînante, irrésistible, tout cela procède, marche, défile, court, s’élance à la volée. Le rhylhme poétique s’unit si bien à la cadence musicale, que le défaut de rimes s’enfuit inaperçu. Comme l’Alceste de Molière, je pourrais vous citer une infinité de ces chansons d’invention enfantine ou populaire, et l’honneur français, compromis par l’ignorance de nos instituteurs en versification, serait à l’instant réhabilité. Je me bornerai donc à quelques exemples, en les faisant précéder par un couplet de Guis (dit Guy) , seigneur de Cavaillon, troubadour du xi e siècle, composant les mois et les notes. J’emprunte cette expression au roi poète et musicien Richard Cœur-de-Lion.

Quâtid | te ma | rï-tltt | ras, 1 ^

A | visa | quâu prôn | drüs; j La | prendras | joüina,

| LoO coüguïeu | c5nt& | rlj Lft | prêndrâs | vîeia,

| Oflià d& | gêà c&n | ta.

1 t’ai, fai, | faï tô lôu | tSgnë | blû, piln | liirlS,

| Faï, fai, | fai le lôu | tégnë | blfl.

Sir rente sur h mariage.

Cette chanson , d’une originalité merveilleuse à l’égard des paroles et de la musique, est maintenant allongée; et, parmi les nombreux couplets, trois seulement appartiennent à Guis; ils nous ont été conservés par la tradition, de portefaix en portefaix ; les autres couplets sont d’une époque Yécenle. La musique,

(1) De soldat on avait fait soudard; de soudard, soudritte, qui, par aphérèse, devint drille , et cette dénomination fut appliquée aux soldats les plus joyeusement spirituels et galants, aux loustics de chaque régiment, dont ils étaient les bardes , improvisant des chansons de circonstance, inspirées à l’instant par toutes sortes d’aventures et de sujets.

d’une admirable cadence, d'une mélodie étrange, incisive, porte la signature du xi* siècle. On la trouvera dans le Recueil de musique, formant le cinquième volume de mon Histoire des Théâtres lyriques de Paris, sous le numéro 13.

J’ai supprimé deux vers drolatiques servant de prélude à tous les couplets, la traduction en eût trop facilement soulevé le voile. Le refrain, en deux vers qui les termine, est, comme ceux d’Olivier Basselin, sans rapport avec le texte; c’est une espèce de la faridondaine, la faridondon. Voici le mot à mot du couplet cité :

Quand te marieras, j 6(s Avise qui prendras ; J La prendras jeune.

Le coucou chantera ;

La prendras vieille,

Aura déjà chanté.

Fais te le teindre bleu, coureuse.

Fais te le teindre bleu.

Aün de ne pas laisser perdre ce monument curieux de la musique des troubadours , j’en ai mis le prélude, la cantilène et le refrain sur d’autres paroles. En la faisant chanter aux aventuriers que Du Guesclin conduisit en Espagne, je ne m’éloigne pas de l’époque où Guis l’écrivait, et je conserve à la mélodie sa franchise, sa couleur moyen-âge. Soyez certain que les Grandes-Compagnies ont chanté le sirvente de Guis.

De Guesclin et les Grandes-Compagnies, 1306.

Prélude.

| C'ést l’ïns | tant dé pàr | tir,

Ü’âl 1 1er, dë ebu | rîr Aux | camps, à là | gflerrë;

| Ils nous | dorment sur | têrrë Hôn | nëurs ët lôr | tüne, à | moürs ët piài | sïr. |

Couplets.

Dë | la jôy 1 eüse ën | tiëë Qu’on | fait àu | bâtait | lOu,

Lâ | fcte ëst | cê-lë | brëë Aü | compté | dtl tàil | ton.

Chè | re ëxcël | lëntë, |

| Vins dë tous | 16s pà | ys,

Gai | té brïi | làntë | Et choëur dë | bons â | mis.

| Glôirë! |

1 Afl tavô | ri dë | lâ vîc | tollé! |

| Dü vïn, |

| Et vïvë | Dü Guës | clin!

Du soin de la cuisine Faut-il nous occuper?

Là fume la cantine Où cuit un bon souper.

D’un air affable,

11 faut, la dague en main,

Nous mettre à table Auprès du châtelain.

Gloire!, etc.

Demain forçons l’étape,

Allons à-n-Avignon,

Pour obtenir du pape Un absolu pardon.

Le très-saint père,

Touché de nos vertus,

Nous va parfaire Huitante mille écus.

Gloire!, etc.

Les Grandes-Compagnies, Quittant ces régions, '

Partout seront suivies De malédictions.

Mais notre guide,

A bon droit admiré.

Sage, intrépide,

Partout est vénéré.

Gloire!, etc.

L’Espagne nous appelle,

Allons-y guerroyer;

Périsse l’infidèle,

A mort jusqu'au dernier!

Et la couronne Qu’un assassin porta,

Bertrand la donne A qui la mérita.

Gloire!, etc.

Au favori de la victoire;

Du vin.

Et vive Du Guesclin I

C’est l’instant de partir,

D'aller, de courir Aux camps, à la guerre;

Ils nous donnent sur terre Honneurs et fortune, amours et plaisir.

Bien que les vers de Guis soient inégaux , le rhythme iambique est parfaitement conservé dans le sirvente de ce poète. J’ai reproduit ce rhythme avec exactitude. Un bis en tête d’un couplet le frappe de langueur, j’ai substitué quatre vers aux deux écrits dans l’œuvre originale, afin d’annuler cette répétition. Redit à la fin du sirvente, ce prélude y devient ritournelle.

Voilà pourtant comme nos troubadours mesuraient leurs vers, au xi” siècle! Dans les dix-huit cent mille chansons ou cantiques de nos prosateurs rimants, trouverait-on une pièce, un couplet chantable, un couplet rhythmé, cadencé comme ceux de Guis, seigneur de Cavaillon?

Chansons de Soldats.

Quând lë | bon prime' d’O | rângë Vil Bourbon qu’était mort,

Criant, saint Nicolas!

11 est mort, sainte Barbe!

Jamais plus ne dit mot,

A Dieu rendit son ame.

Sonnez tous à l’assaut,

Sonnez fifres, trompettes!

Approchez vos engins,

Abattez ces murailles;

Tous les biens des Romains Je vous donne au pillage.

— Les drilles de notre armée, soldais d’un certain génie qui n’épargne personne, lui firent à ce sujet une chanson. La voici : | Bolôn | de 5 sïé | gé Cô | ni,

Mais il en est déguerpi Sans tambour et san9 trompette,

Faisant laide pirouette.

Lam | pOns, lam | pOns,

CâmA | rades , lam | pOns.»

Courtilz de Sandras, Mémoires du marquis de Lawjallery, page 134.

Chanson de valets de chiens.

Ul | Lëte ëst sûr | cü.

Les chiens l’ont forcée;

Accourez, fanfare,

Allons la piquer.

Sonnez l’halali,

Pour que, galoppant,

Le chasseur arrive Ici promptement.

Mangeons les pâtés.

Buvons le maçon.

Trinquons, mes amis.

Vidons ces flacons.

Huez tous les chiens.

Alerte, piqueux!

Faisons la curée,

Offrons les honneurs !

De rares imperfections n’cmpêchent pas de reconnaître dans ces trois chansons, un sentiment précieux de la mesure poétique. Remarquez, s'il vous plaît, que, dans la dernière, les rimes féminines sont élidées afin de donner au rhythme plus d’énergie, d’aplomb et de vivacité.

Si le roi m’avait donné Paris, sa grand’ville.

Et qu’il me fallût quitter L’amour de ma mie ; le dirais au roi Henri :

Reprenez votre Paris,

J’aime mieux ma mie, ô gué!

J’aime mieux ma mie.

Si la rime n’est pas riche, comme le dit Alceste, elle est du moins à son aise ; et c’est ainsi que les poètes français devraient toujours rimer : ils diraient beaucoup moins de sottises.

Quitter et donné, mie et ville, sont des rimes assonnantes que nous devrions admettre. Les Espagnols les emploient fréquemment.

| Aü clair | de la | lflnë,

Mon ami Pierrot,

Prête-moi ta plume Pour écrire un mot.

Ma chandelle est morte,

Je n'ai plus de feu;

Ouvre-moi ta porte,

Pour l’amour de Dieu!

Je délie que l’on trouve dans nos Anthologies, dans tous nos Almanachs des Muses, Chansonniers de Grâces ou des Buveurs, dans les œuvres immenses de nos rimeurs de chansons, un seul couplet aussi bien mesuré. C’est un vrai chef-d’œuvre, on n’y rencontre qu’une faute ! Encore une chanson que la tradition nous a conservée , et qu’on n’oubliera de longtemps , parce qu’elle est d’un rhythme parfait. Si les cantilènes basques et béarnaises, que nous citante le ténor Pascal Lamazou, sont accueillies avec une si grande faveur , c’est qu’elles séduisent par leur cadence gracieusement sévère. Les meilleures de ces chansons appartiennent au poète Augustin Chaho, de Bayonne. L’idiome sonore des Basques ne ferait aucune impression agréable sur nous, s’il n’était mis en œuvre par un poète lyrique réel, un poèto inventeur, mesurant ses vers comme faisaient Pindare, Klopslock et Métastase.

Si je rappelle ici la chanson de Maître Adam, c’est pour vous en donner le début véritable, authentique, et sa rime fort originale, dont on usait encore au commencement du xvu' siècle.

Aussitôt que la lumière Vient redorer nos coteaux.

Pressé d’un désir de bouère.

Je caresse mes tonneaux.

Ce qui n’empôchera pas le même auteur d’écrire, en son SpUre à Gérard :

Puisque le grand abbé, l'appui de notre gloire.

Trouve un crime en disant quatre lignes sans boire.

Chanson de Paysan.

Il | était un p’tït | homme Qüi | s'âpp’lâit Güillë | ri,

CM | bi;

Il | allait à la j chasse,

A | la chasse aux per | dm,

CM j bi,

T6 | tO,

CM | bO;

Mar | chant CM | ban ;

C6m | pèrë Guïllë | rï,

Te | laîrrfts | tfl, të | Iairràs | til Te | lairrës | tü mou | ri’ T 11 monta sur un arbre,

Pour voir son chien couri',

Carabi ;

•> V’ià que la branche casse

Et Guillcri tombi,

Carabi, etc.

Béranger a fait son Petit homme gris sur ce modèle, dont il n’a pas suivi le rhythme. Le poète y frappe à faux comme dans ses meilleures chansons.

Citons enfin, citons les vers adroitement fabriqués, improvisés par des bambins :

Que leur astre, en naissant, avait formés poètes.

— Là | tôur, (1) prends | garde (Iris.)

De | te laisser à | bât’.

— Je n’aurai garde (6»s.)

De me laisser abat'.

J'irai me plaindre Au duque de Bourbon.

— Mon duc, mon prince,

Je viens me plaindre à vous.

Votre cher lisse Veut abattre la tour....

— Mon capitaine.

Mon colonelle,

Que me demandez-vous ?

— Uu de vos gardes Pour abattre la tour.

Direz- vous que ces mots abat’, duque, fisse, colonelle, prenant ou perdant tour à tour une syllabe afin de se caser dans le vers, ne sont pas des licences éminemment poétiques, inspirées par un sentiment naturel, instinctif de la cadence, de cette symétrie de temps que l’oreille desire, sollicite, exige à tout prix? Ces mots ainsi tronqués, allongés, rétrécis, étirés, cessent-ils d’étre parfaitement intelligibles? N’est-ce pas ainsi que les poètes italiens procèdent en leurs plus belles compositions ? Duc, abattre, fils, colonel, ne changeront de physionomie que sur le papier; l’oreille ne manquera pas de les reconnaître lorsqu’il faudra prononcer duque, abat', fisse, colonelle. Serezvous assez difficile pour demander que ces vers riment d’une manière plus riche et plus régulière ?

Un et | deux et | trois,

Cârô | lé mï | rOis ;

Qui s&nt | faites,

Cârô | lëttes ;

Mon petit chien blanc.

(1) La tour de Bourges, abattue pendant les troubles de la Fronde. Yoye* les Mémoires de il 1 -' de Montpensier, 1031.

Qui me vient devant.

Mon compère.

Ma commère.

Mon amant, va-t’en.

Ces couplets et ceux que j’ai pris aux soldats, aux paysans, aux valets de chiens, vous ont montré les artifices ingénieux de notre ancienne langue poétique. Com , hom , quel’, comic, tragic, pry, etc., par apocope, étaient substitués à comme, homme, quelle, comique, tragique, prie, et ne perdaient rien de leur physionomie sonore. Grand,' mère, grand’ messe, grand’ salle, pour grande mère, grande messe, etc., nous sont restés.

Laissera, donnera, vérité, dureté, hardiement, gaieté, conservant leur finale dure, portant l’accent, étaient abrégés intérieurement par syncope et devenaient lairra, donra, verté, dur té , hardiment , gaîté , d’où nous sont restés hardiment , gaîté, prîra, joûra, pair a, marîra , etc., pour priera, jouera, payera, mariera, etc.

Fallait-il une syllabe de plus pour compléter le vers? on allongeait le mot par diérèse ou par épenthèse, et l’on disait é-u, écu même, au lieu de eu, chaussé-ure, ro-ine, tra-iner, prairie, chaéne, pa-on ou pavon, derrenier, soupeçon, larredn, perde rai, renderai, sè-ovr, d’où nous est resté le participe séant.

Molière a pris une heureuse licence de ce genre quand il a dit dans les Fâcheux, acte II, scène VII :

Je pousse et je me trouve en un fort à l’écart,

A la queu’ de nos chiens, moi seul avec Drécar.

Un bon poète n’est pas plus utile à l'État qu’un bon joueur de quilles, » disait Malherbe; en France il l'est moins, puisque le joueur de quilles, ayant l’habitude, l’adresse de viser, de pointer, de tirer juste, on emploierait son talent à l’armée. Tous nos bons poètes n’ont pu réussir encore à faire une chanson que nos soldats puissent dire et marcher ; si nos braves en ont de chantables c’est qu’ils les ont composées. Le cuam nu Départ, de l’académicien Chénier, est une merveille d'ineptie prosodique ; tout est boiteux, rampant, estropié dans cette prose rimée. Le bel air de Méhul, ne pouvant s’accommoder en aucune

manière de ces hémistiches discordants, on le débarrassa bientôt des paroles qui le torturaient, et l'orchestre seul en fit sonner la mélodie belliqueuse et Hère. C’est à peu près ainsi que l’on exécute nos opéras aux théâtres : les paroles y sont restées, mais un orchestre officieux s’empresse de nous les dérober, en jetant son voile sur la rimaille grimaçante des bons poètes.

Nos orchestres militaires étaient fort mauvais en 1750; aussi, pendant la guerre avec le roi de Prusse, les paysans de Bohême, d’Autriche et de Bavière, tous musiciens ou sensibles à la musique, ne pouvant croire que des troupes réglées eussent des symphonistes maladroits, une harmonie discordante à ce point, regardèrent nos vieux régiments comme des recrues assemblées à la hâte et les méprisèrent. On ne saurait calculer à combien de braves soldats ces instruments faux et ces musiciens ignorants coûtèrent la vie. Et les Allemands ne pouvaient comprendre nos chansons et juger de leur barbarie I

Dans l’appareil de la guerre, rien de ce qui frappe les sens ne saurait être négligé sans péril.

— Si le roi de Prusse a dû quelques-uns de ses succès à la célérité de ses marches, il en doit aussi plusieurs à sa musique brillante et gaerrière, » dit Raynal.

Depuis Tyrtée, Alcée, Ossian, etc., jusqu’au poète des Chasseurs de Lutxow , Kœrner, dont l’illustre Weber musiquait les vers énergiques, tous les peuples ont eu des bardes composant des chants de guerre qui s’adaptaient à l’esprit , à la marche des combattants. Taillefer entonna la chanson de Roland à la bataille de Bouvines. Gleim, que l’on surnomma le Tyrtée prussien, était le barde élu, favori de Frédéric II.

— On a vu, pendant les campagnes du roi de Prusse en Allemagne, des essais de poésie lyrique approchant de celle des Grecs : ce sont des chants militaires, non pas dans le goût soldatesque, mais du plus haut style de l'ode, sur les exploits de ce héros. La poésie moderne n’a point d’exemples d’un enthousiasme plus vrai; et de pareils chants, répétés en choeur avant une bataille, après une victoire, même à la suite d’un revers, seraient plus éloquents et plus utiles que des harangues. » Msrro.ntel, Mélanges de littérature, au mot Pof*ie.

Pourquoi n’aurions- nous pas aussi des chants de guerre? — C’est , dira-t-on , parce qu’ils doivent être en vers , et que nos bons poètes n’écrivent qu’en prose. » La raison ne me semble pas suffisante. Si les poètes défaillent, un musicien se chargera de ce travail; il offrira même à nos armées une centaine de chansons de caractères différents, et plusieurs cantiques belliqueux pour les cérémonies où le chœur de nos soldats peut figurer avec le plus grand honneur. Ces airs, ces cantiques, dont la musique est empruntée le plus souvent à des chefs-d’œuvre, écrits pour deux ténors et deux basses , vont sonner, marcher avec un éclat triomphant, un aplomb militaire; et nos orphéons seront ébahis de chanter enfin, enfin! des vers mesurés, rhylhmés, cadencés, fraternisant toujours avec la musique.

Revenons au cnapt du Départ, nous le contemplerons dans toute sa difformité. Je ne veux pas que vous me croyiez sur parole.

Écrit en prose pompeuse et bien rimée, ses strophes renferment de. belles pensées, mais leur coupe est diamétralement opposée aux exigences de la mélodie. Les alexandrins ne sauraient figurer en entier dans une incise de phrase musicale, Méliul les a coupés en deux ; par ce moyen, que la nécessité lui prescrivait, ces versicules ne riment plus, et les chutes dures produites par ces tronçons de vers amènent des silences fâcheux, des trous dans la mélodie. Cette absence de vers féminins frappe de langueur l’ode que Rousseau (Jean-Baptiste) a tirée du psaume 145, Mon ame, loues le Seigneur. Deux féminines y sont maladroitement serrées entre six consonnances dures. Les vers les plus harmonieux deviennent de la prose rampante sous la plume du musicien , quand le poète n’a pas rhythmé ses stances.

LA Yïct | Oire ën chën | tant nôus | ottvrë | la bür | rlère,

LS Ltbër | lë | guîdë n6s | pas.

Et dû | nord âu raï | dî lâ | ti Ompët | té güer J rîère.

A sOnnë | l'hêu 1 ré dës c&tn | bats.

Le premier vers est bon, tout le reste est d’une effroyable discordance; la trou t... petleu, l'heureu, quelles cacophonies 1

On voit que rien n’est symétrique dans ce début, pas môme son irrégularité contrariée par le second distique. Un lecteur disant cette prose prendra des temps, observera les points et les virgules, afin de rendre l'idée du parolier en faisant sentir l’effet des rimes et des césures. Le musicien est obligé de se régler sur les lois immuables de son art, et, démolissant l’œuvre littéraire, il va chanter avec Méhui :

La Victoire en chantant (Un, deux trous.)

Nous ouvre la barrière,

La Liberté guide nos pas; (Un, deux trous.)

Et du nord au midi (Un, deux trous.)

La trompette guerrière A sonné l’heure des combats.

Il n’y a plus de vers, si toutefois il y en avait, plus de rimes, et les repos masculins qui foisonnent en ces débris tortus et boiteux, portent la langueur dans la partie vocale en laissant des mesures à moitié vides. Méhui a senti qu’il fallait remplir ces trous, ces lacunes vocales, avec des entrées d’orchestre, des imitations jetées largement dans la partie de basse; mais un air patriotique est fait pour être dit en plein vent et sans l’appui de la symphonie. Les voix sont alors isolées , privées d’un secours précieux, indispensable, et les trous se montrent de nouveau. Le gâchis poétique de Chénier aurait pu se diviser en versets d’une dimension plus petite encore, si l’auteur l'avait cadencé. Le défaut de rimes n’aurait point offensé l’oreille.

Il est juste de dire que tout l’hymne de Chénier est fagoté de cette manière.

Sur quel plain-chant, parisien, chinois ou caraïbe, charrierons-nous les mots suivants ?

Sur le fer, devant Dieu, nous jurons à nos pères,

A nos épouses , à nos sœurs,

A nos représentants, à nos fils, à nos mères,

- D’anéantir les oppresseurs.

La cbanson de Roland, musique de Méhui, était chantée par l’excellent comédien Micliot, dans cumanme ie conquérant, drame

sMO L’ART DES VERS LYRIQUES.

d’Alexandre Duval, 1803. Elle a fait le tour de l’Europe et d'une partie de l’Afrique avec nos armées.

Duval était aussi maladroit que Chénier en sa prose lyrique. Méhul s’est vu forcé d’abandonner dès le troisième versicule de cette chanson, le rhythme énergique, noble et fier qu’il avait adopté pour les deux premiers. L’ignorance du parolier contraint le musicien à débiter d’une manière ridicule, puisqu’elle est bouffonne, le second membre de sa phrase, réponse que l’oreille voudrait trouver identique avec le premier.

Ou | vOnt tôus cës | prSux chëvâ | liërs

L’hôn | nëur ët l’àp | pfli de là | Frâncë? ( Excellent .)

| C’est pôur dë | fëndrë t leurs fÔ | yërs,

Quë lëurs 1 bras 1 Ont rë | pris lâ j lancë. ( Exécrable .)

Après un début parfait, le parolier s’embourbe, patauge, et le musicien est obligé de le suivre. Vous voyez qu’il est impossible de rencontrer des éléments prosodiques plus opposés que ne le sont ceux des deux dernières lignes à ceux des deux premiers vers. Ces distiques inconciliables devaient pourtant concerter ensemble. Un paysan, un gamin, un valet de chiens, un caniche même n’aurait pas commis cette faute d’académiciens. Toute la chanson est aussi cruellement estropiée. Pour comble de misère, le parolier, ayant pris les rimes à contre-mesure, opère tous ses repos solennels, et le dernier par conséquent, sur des syllabes muettes, chevalerie , pairie, ce qui ne conclut pas, et sonne comme de la mie de pain dans un bonnet de coton. Péroraison flasque, languissante, pour un hymne de guerre, dont la fière énergie s’éteint au moment de frapper le grand coup.

Les chansons faites par les soldats, les ouvriers, ont un rhythme excellent que la nature dicte ; ces compositeurs incultes n’adopteraient jamais un groupe de versicules s’il ne leur offrait les chutes cadencées et bien sonnantes, le pas symétrique et réglé, qui pour eux sont le premier besoin d’une oreille sensible ; d’une oreille que le prosaïsme atroce de nos bons poètes n’a pas encore pu corrompre.

Les Français, dès longtemps accoutumés à l’effroyable dés-

ordre de leur musique vocale, s’animent en entendant les airs accoutumés, que l’orchestre militaire a régularisés en les privant des paroles qui les dégradaient. La mélodie de ces chants est pour nous pleine de souvenirs. Mais il faudrait se garder avec soin de compter sur la puissance de nos airs patriotiques si l’on voulait faire une révolution en Italie, en Allemagne; leur effet serait à l’inverse. Nous chanterions en vain : Marchez , marchons; les Italiens, les Allemands resteraient en place ou reculeraient, parce que dans le fait nos airs ne marchent pas. Voyez le Hourra des chasseurs de Lmzow, de Kœrner et Weber, que je confisque au profit de la Marine française, et diles-moi si cela file à pleines voiles, sur une hélice de mille chevaux.

La seule personne qui, s’étant avisée de la marche boiteuse de ia Marseillaise, ait eu recours au vrai moyen de faire comprendre la prose rimée de Rouget de l’Isle, c’est M 11 * Rachel. L’éminente comédienne l’a dite comme elle disait la prose de nos tragédies, en ayant soin pourtant d’y mêler des intonations musicales. Sa mélopée énergiquement expressive, son récitatif bien pensé, bien conduit, gouvernant le discours d’après le sens grammatical, évitant les ressauts, les cacophonies, et méprisant tout ce qui pouvait rappeler que l’auteur s'était proposé d’écrire des vers, cette mélopée obtint un succès prodigieux. Le public saisit l’intention de la virtuose et l’applaudit avec en • thousiasme. M 11 * Rachel s’éloignait de la diction de Talma , de M 11 * Dumesnil, pour s’emparer du chant récité des acteurs de notre ancien opéra. Tous les vers devenaient réguliers quand ils étaient modulés ad libitum, a piacere , à volonté par Jéliotte, Chassé , M lle de Fel ou M 11 ' Le Maure. Plus de rhythme, plus de mesure, n’ayant pour chef d’orchestre que l’inspiration du moment; avec de pareilles concessions, l’acteur a le temps de mettre d’aplomb la rimaille estropiée des Sedaine, des Duval, des Planard et de leurs émules. C’est ainsi qu’il faudrait réciter nos opéras, nos cantates, nos romances, nos cantiques; tout serait compris à merveille. Désaugiers ne disait pas autrement ses chansons.

Lorsque les Français auront accepté les bienfaits de la civili-

L’ART DES VERS LYRIQUES, sation poétique, sera-t-il possible de leur faire croire que les deux vers suivants d’une combinaison de pieds, de rhythme, de mesure si différente, que ces deux vers antipathiques s'il en fût jamais ! aient été composés pour être chantés sur un même début mélodique ?

Al | lOns, ën | fants dë | 15 pâ | trïë,

Qüel | le ëst cëtlë | hOrdë d’ës | clâvës?

Et c’est un musicien, armé de son violon, chantant et s’accompagnant pour ajuster sa prose rimée sur un magnifique lied allemand qu’il avait sous les yeux; c’est un musicien qui n’a pas reculé d’horreur en écrivant la réponse du sujet qu’il venait de noter, type choisi dont il ne devait pas s’écarter. Si la chanterelle de son violon était aussi fausse que son oreille, on devait s’apitoyer sur le sort de ses auditeurs.

Ces mots chantons, marchons, célébrons, tant de fois employés dans nos opéras, nos chansons, et tour à tour estropiés (1) ou présentés avec leur notation régulière, prouvent que nos paroliers sont d’une insensibilité complète à l’égard de la mesure et de la cadence des vers. Frapper d’aplomb ou bien toucher à faux est pour leur oreille une seule et même chose. Vous ignorez le mécanisme, l’anatomie de notre langue française, on doit vous le pardonner, indulgence plénière, nos académistes n’en savent pas plus que vous sur ce point capital ; et dans nos collèges aucun professeur n’a reçu la mission de vous en instruire. Vous êtes des routiniers, je le sais, on le voit; mais un routinier intelligent et malin fait souvent aussi bien que les plus instruits. 11 voit, il entend, il saisit et copie.

Après avoir entendu six cent mille fois le refrain de ia Marseit- »ise, est-il possible que vous preniez à contre-poil, à contremesure mdrehons si bien prosodié, lancé victorieusement avec

(1) Voyez, pages 139 et 132 de ce livre. L’emploi le plus grotesque et le plus réjouissant que l'on ait fait du mot chantons se trouve dans le superbe chœur en ut, La terre, le ciel, de la Création, oratoire de Haydn, traduit par le comte de Ségur. Cette misérable version jouit de la faveur de nos virtuoses, on la chante au Conservatoire! La traduction de Desriaux, édition de Pleyel, doit être préférée.

tant d’énergie par l’hymne de Rouget de l’Isle? Copiez, sachez copier, et dites-nous ce mot comme yous l’avez entendu prononcer. Les couplets de i« Marseillaise sont pitoyables à l’égard du rhythme et de la mesure : c’est de la prose dissonante, rampante et grimaçante; mais les iambes du refrain doivent être admirés, aussi tout l’effet de cette chanson célèbre était-il dans son refrain. Elle marchait alors et d’un pas ferme et vibrant, elle chantait en vers et frappait fort et juste. Si l’accord parfait de la musique et des paroles arrivait un peu tard, il éclatait du moins au bon moment.

Aüx | armes, | cï-tôy | êns, fôr | mëz vôs | bâtitil | 5ns;

Mâr | chôns, qu’un | sang ïm | pür & | bréuvë | nos sïl 1 15ns.

Sillons est une de ces drôleries que la rime commande et ne justifie point. Marchons, répété par la musique, devait être plus facilement remarqué; son excellente prosodie aurait dû laisser une empreinte ineffaçable dans la mémoire de nos paroliers.

De toutes nos chansons républicaines, impériales, royalistes, et pro secundâ vice, républicaines, impériales, une seule est en vers mesurés! c’est vous dire qu’elle est l’œuvre d’un homme du peuple. Ladret, chansonnier du pont Neuf, l’écrivit sur un thème donné par Franklin, apporté d’Amérique par La Fayette, et fidèlement! ajusta, calqua ses paroles sur une contredanse de Bécourt, ie camion national : contredanse que la reine Marie- Antoinette se plaisait à jouer sur son clavecin. Voici, pardonnezmoi l’exhibition, voici les trop fameux couplets.

Ali ! ça I | râ, çü ï | rit, çA i | râ !

Lés itrïstô | crât' 3 | 13 lân | terne;

Ah ! çS ï | r3, ça ï | r3, ç3 ï | r3!

Lës arïstô | cr3t' ôn | lès pën | dr3.

Si Ôn n’ lès pënd | pâs.

On les rôm | pr3;

Si ôn n’ lës rômp | p3s Ou lës brui’ | r3.

Ah ! çâ ï | r3, ç3 ï | râ, çâ ï | râ, etc. (t )

(1) Pour les faits carieux relatifs à nos chansons historiques, voyez MouèRE musicien, tome II, pages A30 1 469.

Ladret se moque effrontément de l’hiatus , et se permet une licence accordée à nos anciens poètes ; ils élidaient les pluriels lorsqu’il leur convenait d’en agir ainsi. Témoin les couplets suivants, où les pluriels, mis in extenso dans le premier, sont supprimés dans le second.

Adieu le champ, adieu les armes Adieu les archers et gendarmes.

Adieu sourdines (t) et clairons,

Puisqu’en paix nous en retournons.

Adieu tabourins et trompettes,

Adieu-s-enseignes et cornettes.

Adieu pistol’ et pistolets.

Adieu cuirass' et corselets. 1578.

Pistoles et, cuirasses et. J'écris la lettre euphonique s, adieuz-enseignes. Le poète ne l’indiquait pas toujours; il se fiait à l’intelligence du lecteur, du chanteur surtout, prompt à l’ajouter afin d’éviter l’hiatus. Voltaire reproche à nos anciens des milliers d’hiatus, qui n’existaient pas, grâce à l’artifice des lettres euphoniques. Feu après fumée dans la complainte de ta belle de Limeuii, 1558, se prononçait feu-s-après fumée ; comme on disait le Pré-z-aux-Clercs. Ces lettres euphoniques sont un des trésors poétiques de la langue provençale. Le populaire provençal évite, sauve l’hiatus même dans la simple conversation, au moyen de ces lettres.

Soldats de Charité,

Cessez votre rudesse ;

Le cano’ est préparé,

Et la fleur de noblesse;

11 n’y a plus d'adresse D’avoir rémission;

Car il faut faire escampe,

Quitter le bastion.

Chanson du sl#*c de la CUarlté-snr-I.oIre, 1577.

Comme les Latins , nos poètes élidaient alors les terminaisons en on. Le canon est, devenait en chantant, le canoest. La muta) Trompettes à voix douce.

sique doit nécessairement briser les syllabes qui s’opposent à la marche du rhythme adopté.

Vous voyez à quelles sources il m’a fallu puiser, pour vous donner quelque chose qui ressemblât au moins prosodiquement à des chansons.

Vous connaissez l’effet immense des battements rhythmiques du tambour, et leur pouvoir sur l’ame des soldats. Une troupe est-elle fatiguée à l’excès, son chef ordonne aux tambours de battre la charge, et tout le inonde se met au pas réglé par une mesure qui charme l’oreille, ranime la force et fait oublier la fatigue. Je' citerai d’autres exemples, que mes observations sur l’anatomie de la musique m’ont fait recueillir.

Allez vous promener dans la rue des Lombards, où le Berger fidèle et son ancien, le Fidèle Berger, préparent les douceurs et les devises du jour de l’an : écoutez ces pilons qui frappent en cadence; faites attention à ces droguistes qui tamisent le sumac et le safran; écoutez les chocs multipliés des tamis frappant sur une table ou sur un mortier. Chaque garçon a sa marche choisie, adoptée, son dessin rhythmique, et ce dessin sera conservé tant qu’il restera deux grains de poudre à passer. Ce jeu musical, cette batterie réglée, cadencée, amuse l’oreille et vient occuper l’esprit, que l’uniformité fastidieuse d’un pareil labeur laisse dans un calme plat. Les forgerons battent le fer en cadence, mais ils y sont obligés, afin que chaque marteau frappe juste et se relève pour faire place à eelui qui va le suivre; tandis que l’épicier n’a recours au rhythme que pour se procurer une distraction, un vrai plaisir de dilettante.

IsaacVossius, 1673, propose d’adjoindre des tambours maîtres à nos professeurs de versification française, pour leur apprendre enfin ce que c’est que la mesure, le rhythme, la cadence des vers. Il me semble qu’une commission, formée de garçons épiciers, suffirait; du moins, elle procéderait à ses enseignements avec moins de fracas.

Permettez-moi de vous offrir une chanson de soldats , écrite pour le 10” régiment d’infanterie de ligne, dédiée à son colonel,

M. le comte de La Serre, et publiée à quatre voix, deux ténors et deux basses. Vous savez que les chansons de soldats veulent être marchées. Celle-ci fait aujourd’hui sonner les échos du Luxembourg, où ce régiment est en garnison.

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