‹ L'art des vers lyriquesChapitre 28 sur 72 · CHANSON DE ROLAND · texte numérisé non relu

CHANSON DE ROLAND

Première chaînon écrite en vers français depuis sept cents ans.

Vë 1 nez, à | mis, dï | sait RO | lând.

Courons, volons à la victoire ;

Pensez toujours à votre gloire.

Bravant la mort, allons chantant :

| Tërrë chë | rië | O mâ pa | trïë !

A | toi, mâ | vîë,

A 1 toi, mOn | cœur.

| Hëurëusë | Frâncël Noble alliance De la vaillance Et de l’honneur !

Vive la France,

Et l’empereur!

Un traître insulte à notre honneur,

Roland soudain punit l’offense ;

Comme un éclair, il part, s’élance,

11 voit, il frappe, il est vainqueur.

Terre chérie, etc.

— Combien sont-ils? — Pourquoi douter?

Le nombre ici n’importe guère;

Quand ils seront couchés par terre.

Chacun de nous les va compter.

Terre chérie, etc.

Au champ fatal de Roucevaux ,

Roland termine sa carrière;

Déjà privé de la lumière.

Sa faible voix disait ces mots :

Terre chérie, etc.

Tremblez, perfides Sarrasins!

Viendra le jour de la vengeance;

Roland, tu veilles sur la France!

Ton glaive reste dans nos mains.

Terre chérie,

O ma patrie !

A toi ma vie,

, A toi mon cœur.

Heureuse France !

Noble alliance De la vaillance El de l’honneur.

Vive la France,

Et l’empereur !

Dans le troisième et le quatrième vers du refrain, j’ai recours au spondée pour donner à la pensée plus d’ampleur et de solennité; ces deux vers concertent ensemble, ainsi le rhythme est changé sans être rompu.

Maintenant, sur vos dix-huit cent mille chansons, prenez la plus belle, un chef-d’œuvre scintillant de pensées nobles, ingénieuses , charmantes, d’une élégance exquise. Choisissez un air qui lui convienne ou faites-en écrire un nouveau par le premier musicien de la terre; qu’un Duprez le chante fidèlement, sans en altérer, dégrader la mélodie par des variantes, des mutilations, des entorses déplorables; je dirai ma Chanson de Roland, et nous verrons qui saura l’emporter. Dès le premier couplet , votre chef-d’œuvre littéraire sera torturé, fracassé, démoli ; plus de sens, d’harmonie, d’esprit, de forme, et partant plus de poésie, un mélange de syllabes inintelligible. La musique vous aura terrassés, aplatis; la musique va m’élever sur son pavois : elle m’a chanté, me voilà devenu poète : Goethe vous l’a dit. Toutes mes paroles, frappant d’aplomb, sonnant à merveille, l’auditoire surpris, enchanté de comprendre enfin le texte d’un air français, applaudira celte nouveauté, ce prodige, hélas! bien vulgaire et pourtant inouï jusqu’à ce jour : la première chanson française écrite en vers, depuis sept cents ans!

Voyez, cherchez, feuilletez, et soyez assez aimables pour me dire si vous en connaissez une autre, dont la date soit anté-

rieure au 10 juillet 1856, jour du dépôt de ma Chanson de Roland fait au ministère.

Nos opéras contiennent beaucoup de chansons, de romances, dont les airs ont été composés pour leurs paroles, ce qui ne veut pas dire qu’on puisse chanter ces mots ou les comprendre lorsqu'on les entend chanter, te Pré-x-aux-cicre» est représenté depuis vingt-six ans, tout le monde connaît cet ouvrage charmant, et je défie le monde entier de me dire deux mots de la chanson à boire du troisième acte. Il faut nécessairement recourir à la partition si l’on veut avoir enfin l’explication de l’énigme. On voit alors ces deux versicules ébouriffants :

Ils vont jou er leur vio,

Nous jou ons leur argent.

Quand on a fourré cet hiatus régulier jouer dans un vers, comment ose-t-on le reproduire à l’instant? Et ces paroles devaient être musiquées, chantées, ou du moins bredouillées ! Une chanson doit pouvoir être dite sans accompagnement; celle-ci ne vous permet pas cette licence. Au bout de l’aune faut le drap ; n’ayant point assez de paroles pour sa mélodie , Hérold en a fait exécuter les premiers temps par l’orchestre. S’il avait supprimé toute l’incommode rimaille, sa musique instrumentale ne serait plus offusquée, assourdie, étouffée par les hoquets, les bâillements convulsifs des choristes forcés de mettre en pièces des mots pris à contre-mesure et devenus iroquois. Cette chanson de soldats est d’une originalité parfaite, d’un rhythme victorieux au point d’écraser les paroles, de nous en dérober l’atroce discordance; brutalement pittoresques, les harpèges des violonars renversent tout ce qui voudrait s'opposer à leur passage. Ces harpèges frappent à faux plus d’une fois; n’importe, la puissance du son générateur régularise tout.

Lorsqu’un air parolièrement barbare me ptait, me séduit par le charme, la beauté de sa musique, je me hâte de le dépouiller de ses haillons, afin de lui donner des vers bien sonnants écrits pour mon usage particulier. Voici comment la jolie chanson du pré-ï-aujt-cierï» figure sur mon répertoire :

Bü | vôns il | tiré- | làrî | gôt.

Plaisir, gaité, bombance.

Est-il gaillard qui puisse en France Autant que nous humer le piot?

Au choc de la bouteille.

Nouveau désir s’éveille.

Buvons à tire -larigot.

Plaisir, gaité, bombance.

Vit-on jamais en France Fluter ainsi le piot?

Dans le verre comme il brille.

C’est la mousse qui pétille,

Tourbillon délicieux!

Dans ce verre l’on se mire,

Quel délire ! il va séduire L’odorat, le goût, les yeux.

Buvons, etc.

Cette dernière partie est empruntée au trait des premiers violons.

Si je quitte un jour l'emploi de ténor pour celui de Belzy, de Dugazon-Corset, je m’ajusterai la chanson de soprane du môme Pré-z-aux-cieres, mélodie charmante, affublée de mots discordants, véritable mâchefer prosodique.

Le public est intelligent; s’il n’a pu comprendre encore ce que les buveurs du pré-i-aux-oierc* lui chantent depuis vingtcinq ans, c’est aux versicules du parolier qu’il faut l’attribuer. Aussi condamne-t-il ce galimatias pour exalter les couplets suivants des Mousquetaires de la Reine. Il les applaudit et les croit réguliers parce qu’il en saisit le sens, et que son oreille est trop dure pour en remarquer les dissonances. L’auteur y montre l’intention de faire bien, ses couplets ont une apparence de régularité qui séduit l’auditoire tellement ami du rhythme, qu’il accepte sans réflexion les informes essais tentés pour lui plaire. Critiquer les ordures des traducteurs ne mènerait à rien; mais l'examen raisonné d’une pièce que plusieurs acceptent comme bonne parce qu’elle semble l’être, ne sera point inutile à nos paroliers aspirant au titre de poêle.

Pâr | mi les guër | ricrs Et | les chëvâ | liërs Dû | brïl lënt tôur | nôi.

Le rhythme, si bien établi par les deux premiers vers, est brisé par le troisième. Les chevaliers du bril sont inconnus en France. Les chevaliers du Gril ont peut-être existé du temps de Philippe II à l’Escorial. Brillant est un iambe qui porte l’accent sur sa dernière syllabe, mettre cet accent sur la première, c’est couper en deux, ralentir un mot qui doit être vivement expédié. Le rhythme adopté demandait un trokée, tel que rude, richë, noble. Ce dernier mot peut être admis.

Du noble tournoi ,

Pour suivre la loi.

Pour suivre est une locution dangereuse en musique. Le chanteur ne saurait modérer son allure alin de marquer la nuance qui distingue ces deux mots du verbe poursuivre. Pour suivre est d'ailleurs très dur à l’oreille; essayons de l’adoucir, d’enlever l’amphibologie.

Du noble tournoi.

Soumis à la loi ,

Nous al Ions choisir...

Faute déjà signalée. Allons, autre iambe qui ne peut être coupé sans déchirer le sens auditif. On n’a jamais dit : Nous al Ions au bril lant tournoi. Rentrons dans le droit che-

min en écrivant :

Allons-y choisir.

Halte-là 1 je vois poindre un hiatus de vers à vers, le rhythme est ternaire, pressant, loi allons nous jouerait certainement un mauvais tour; doublons le pas afin d’éviter l’écueil,

Courons-y choisir.

Armée d’un triple acier, une oreille universitaire, académique, ne s’alarme pas du tout de l’hiatus le plus fracassant, lorsque les deux voyelles, prêtes à se donner l’accolade, sont séparées pour l’œil ! et fictivement, par les deux marges blanches de la page. O musiciens de mares et dejonquiers, tritons bour-

beux d’eau douce, vous qui rimez pour l’œil, qui jugez à l’œil d'abominables hiatus, on devrait bien vous payer d l’œil! Mille pardons si je me sers d’une expression vulgaire et non encore enregistrée dans le bulletin des lois académiques.

— Le roi est mort, vive le roi?

« Cette phrase est consacrée, vous ne pouvez la mettre en vers avec cet hiatus. Comment ferez-vous? Imaginerez- vous, comme Casimir Delavigne, d’écrire :

u Le roi n’est plus, vive le roi?

«Vous changez une phrase à laquelle on ne peut toucher, et, qui pis est , vous détruisez l’antithèse. Il faut donc absolument :

« Le roi

Est mort, vive le roi!. . . »

Et c’est la Prosodie de l'École moderne qui nous propose cet expédient! Une facétie en appelle une autre. Le prince Talleyranddit: — Je viens de chez le bailli de Ferrelte (maigre et fluet de sa nature), il était dans sa chambre, où je le cherchais en vain depuis un quart-d’heure. — Où diable s'était-il caché? — Derrière sa canne. »

Mais revenons au tournoi des Mousquetaire».

Courons y choisir.

Au nom du plaisir.

Celui qui desire Nous aimer, nous servir.

Cette dernière ligne est tellement antipathique à ce qui la précède, que le musicien n’a pu conclure sa phrase d’aplomb ; il s’est vu forcé de rejeter hors du cadre ce personnage bossu, tortu qui dégradait l’harmonie de son tableau. Ce malencontreux versicule reste le pied en l’air, quand tous les baliérins sont revenus à leur place.

Celui qui desire Aimer et servir.

eut complété la période à la grande satisfaction de l’œil et de l’oreille. Continuons, en attaquant le second couplet.

Tout | dépend sôn 1 \ënt,

est abominable, effroyable, exécrable, c’est à faire dresser les cheveux d’un Apollon de marbre, et pourtant l’auteur a trouvé les mots, ils y sont, mais il ne les a pas mis à leurs places.

Tout dé pend au ül qui l’attache.

Tout dé ne sert pas également pour broder, coudre, piquer ou border un feutre, des souliers.

Tout dé pipé ne sert pas le fripon sans erreur.

Tout dais n’est pas conforme aux lois de l’étiquette. Celui d’un souverain sera plus riche que le dais élevé dans le salon d’une duchesse ou d’un poète.

Tout dé....biteur peut être conduit à Clichy, etc.

Déplacez l’accent et vous tomberez dans un abîme d’erreurs, d’équivoques, de contre-pelleries, de cuirs, de pataquès, inimaginable. Vous pourrez même arranger vos couplets de telle sorte, qu’un Laubardemont vous fera condamner au feu sans autre preuve que vos chansons.

Une intinité de couplets drôlatiques et satiriques n’ont d’autre résultat malicieux que la séparation d'une syllabe lancée isolément avant de la joindre au reste du mot dont elle fait partie.

C’est un grand so, c’est un grand so.

C’est un grand solitaire.

Sur la rou, sur la rou.

Sur la route de Chatou.

Ce jeu de mots, que l’accent frappé sur la syllabe détachée et formant un sens particulier rend incisif, viendra se glisser dans vos phrases les plus sérieuses; il y sera produit par une raison tout à fait opposée, le déplacement de l’accent.

On dira que je m’attache à des bagatelles; ne vous ai-je pas montré que ces minuties devenaient des colosses, et qu’elles seules marquaient l’immensurable distance qui nous sépare des nations poétiquement civilisées ? c’est-à-dire du monde entier. Toutes ces nations, les sauvages mêmes ! chantent d’aplomb, et les Français bredouillent au point de n’être pas compris de leurs parents, amis et connaissances.

T6ut | dë pënd sôu | vent

est horrible à l’œil comme à l’oreille ; en faisant un chassécroisé, nous devenons à l’instant clair, limpide, énergique, harmonieux au suprême degré. Chantons :

Sôu | vent tout dë | pend

D'ün | coüp d’œïl së | vânt.

Ici le rhythme choisi nous force de séparer deux mots, boulets rames ne formant qu’un seul vocable. La mesure voudrait

Souvent tout de'pend D’un œil attrayant.

Ou bien de deux mots Qu'on lance à propos.

Rhythme parfait, j’en conviens, mais de deux est dur, qu’on lance est d’une sonorité peu satisfaisante. Si nos amants parlaient italien ou provençal, deux mots suffiraient: V’amo ou t'amo, v’ame ou t'ame. Comme ils s’expriment en français, trois mots sont nécessaires : Je vous aime ou je t’aime, et nous en profiterons afin d’éloigner de deux. Nous chanterons plus lestement, avec plus de grâce :

Souvent tout dépend D’un œil attrayant,

Ou bien de trois mots Lancés à propos ;

Sachons avec art Et comme un hasard Surprendre un sourire,

Un regard.

Même irrégularité de cadence, même trouble dans la conclusion de ce couplet; il fraternise avec le premier, ce sont deux jumeaux tortus et boiteux. Malgré ma répugnance pour les mots surprendre, entreprendre , comprendre , etc., que je voudrais bannir de toute poésie chantée, n’ayant pas le temps de trouver mieux que saisir ou gagner, je proposerai cette finale :

Surprendre un sourire,

Un mot, un regard.

Sept vers se mêlent à neuf lignes rimées dans ces deux couplets, c’est un progrès sans doute; mais nous sommes encore trop loin du but. Un vers bien sonnant frappe de ridicule ou de mort les lignes barbares qui le suivent ou le précèdent. 11 faut absolument que tout marche au pas. C’est la partie à suivre que nous jouions au billard, et dont les vingt-quatre points devaient être pris d’un seul coup de queue ou du moins sans quitter cet instrument. Interrompue sur le vingt-troisième point, la série était annulée, on recommençait par un. Tout ou rien, et ce tout est bien facile quand on veut se tirer du bourbier académique.

Alignons nos iambes, nos anapestes impatients de s’élancer au pas accéléré sur le six-huit allègre d’IIalévy. Comme surprendre est inchantable et que saisir s’accommoderait mal avec sourire, nous aurons recours provisoirement à gagner. Fiai jus et pcreat mundus, il faut absolument que la musique du chant puisse être chantée.

Pâr | mï lës guër | riers Et les chevaliers Du noble tournoi,

Soumis à la loi,

Courons y choisir.

Au nom du plaisir,

Celui qui desire Aimer et servir.

Souvent tout dépend D’un œil attrayant,

Ou bien de trois mots Lancés à propos;

Sachons avec art.

Et comme un hasard.

Gagner un sourire,

Un mot, un regard.

Vous voyez que je ne prends aucun souci de la rime, accroc nuisible ou meuble parfaitement inutile dans les vers mesurés. Les amateurs de cette consonnance trouveront l’objet de leur

affection casé régulièrement à la fin du septième vers du premier couplet, où désiré prépare l’arrivée un peu tardive de sourire.

Les vers privés de rimes, qu’on appelle vers blancs et dont nos voisins font un fréquent usage, n’ont pu s’accréditer en France parce qu’on n’a pas eu soin de les rhythmer. Privés de rimes et de mesure , ces vers ne peuvent être que de la prose sans harmonie et sans mouvement.

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