Les Croisés, Weber
DE LA BOMANCE.
La romance ne diffère de la chanson que par les sujets qu’elle traite, par les sentiments affectueux et tendres qu’elle exprime. Elle se compose parfois d’un récit dont les détails servent à l'exposition du drame lyrique. Les romances de
lesepb, de Ccudrillou , de Zarapa, de Gnldo et tilnevra , les COUpletS de ta Dame blanche, de Fra-Diavoio, placés dans les premières scènes de ces opéras, n’ont pas d’autre destination. Une pensée philosophique présentée avec art, et qui ne tient point à l’action scénique, donne le sujet d’une romance chantée au repos dans une fête ou placée dans le dialogue; par exemple : Femme sensible, d’Ariodant (Méhul) ; Voyez dans mon champêtre asile, d’épieure (Cherubini). D’autres fois la romance ra conte une aventure, touchante, tragique môme; telles sont les romances Quand les moutons sont dam la bergerie, de Florian, Près de Barra, sur le nuage, d’cibai (Méhul). Dans cette dernière le poète reproduit, sous d’autres noms, l’épisode tragique de ia nenriade, où d’Ailly tue son fils dans une bataille pendant la guerre civile.
Six cent mille romances ont été composées en français, et, pour en citer une dont les vers soient mesurés, dont les couplets, s’accordant entre eux, s’unissent parfaitement à la musique; pour en trouver une seule! il faut que j’aie recours à
L'ART DES VERS LYRIQUES, l’ancien répertoire de l’Opéra-Comique. Tout le reste est un mélange affreux de mots discordants, assemblés au hasard, aussi maladroitement fagotés, entassés que ceux de la délicieuse romance de Bicbard-cœor-de-uon, U | nëu fié | vrëu bru | lânle, que ceux de la Marseillaise, du Chant du Départ , de la Parisienne, etc.
Voici donc la romance du secret, opéra comique d’Hoffman et Solié (1796), tant de fois citée parce qu’elle était unique dans son genre.
Jë tê | perds fügï | tive ëspë | rance.
L’infidèle a brisé tous nos nœuds;
Pour calmer, s’il se peut, ma souffrance,
Oublions que je fus trop heureux.
Toi qui perds un amant si sensible.
Ne crains rien de son cœur généreux ;
Te haïr, ce serait trop pénible,
T’oublier est encor plus affreux.
Qu’ai-je dit? Non, jamais de mes chaînes Nul effort ne saurait m’affranchir :
Ah! plutôt, au milieu de mes peines,
Conservons un si doux souvenir.
Avec les vers de neuf syllabes, dont la cadence est charmante, il faut nécessairement aller au pas , suivre le rail; si l’une des trois césures vient à manquer, tout l’édifice ébranlé s'écroule. Voilà pourquoi nos paroliers n’useDl point de ce rhythme élégant et lyrique par excellence.
L’auteur des Djins aurait dû placer les vers de neuf dans le crescendo si bien conduit, partant d’une syllabe pour arriver à huit. Le mètre de neuf manque à la gamme ascendante et descendante de Victor Hugo, qui saute de tierce, et n’est plus diatonique lorsqu’elle prend et quitte le nombre dix.
Le vers de onze syllabes existe, j’en ai reproduit plusieurs exemples notables dans Molière musicien, tome I, page 129. M. Wilhem Ténint a cru le rencontrer à triple exemplaire dans La Fontaine, et voici comme il présente cette moralité de ia cour du Lion , fable :
Soyez à la cour, | si vous voulez y plaire.
Fade adulateur, | ni parleur trop sincère;
Tâchez quelquefois | de répondre en Normand.
Il est évident que le ni du deuxième vers signale au moins l’absence d’une première négation, si ce n’est de deux. Un acci dent typographique aura fait tomber les têtes de ces vers, privés chacun d’une syllabe. L’édition de Paris, Denis Thierry, 1678, ramasse, met en ordre les caractères perdus, égarés, et complète ainsi les alexandrins de l’illustre poète :
Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire.
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère.
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.
Cette moralité n’a -t- elle pas un air de famille avec le quatrain de Pibrac mis au jour en 1555?
Ne voise (vienne) au bal qui n’aimera la danse;
Ni au banquet qui ne voudra manger;
Ni sur la mer qui craindra le danger;
Ni à la cour qui dira ce qu’il pense.
rro«adle de l’école moderne, par Wilhem Tlotnt, CC titre me faisait espérer beaucoup; l’ouvrage qu’il annonce contient un chapitre bien raisonné sur la rime, et des préceptes ayant pour but le dérèglement de la prose rimée afin de lui donner une allure moins lourde. L’école moderne s’applaudit, je ne sais pourquoi, d’avoir inventé le vers brisé. Pour constater et s’approprier cette découverte précieuse, elle cite une infinité d’exemples tirés des œuvres de Racine, de Corneille, de La Fontaine, de Marot, de Molière, etc., autorités respectées, il est vrai , mais peu modernes. Le vers rompu , n’ayant pas de cadence intérieure, est de la prose trainante que l’acteur, que le lecteur doit pulvériser avec plus de facilité, voilà tout. Rendre la césure mobile, vagabonde, n’est-ce pas se plonger dans l’ablme de la prose? Pareil au mât d’un vaisseau, le vers rhythmé peut être impunément brisé, démonté sur toutes ses articulations. Les fragments de la prose rimée, dispersés à la suite de leurs césures fugitives, resteront dans leur inertie accoutumée ;
aucun principe de vie ne sera prêt à rassembler ces membres épars. Toutes vos brisures de vers offensent l’oreille parce qu'elles n’ont aucun dessin , aucune symétrie. C’est de la prose élégante, énergique, sonore quelquefois, mais toujours grimaçante. Vous parlez sans cesse de mètre, de cadence, de rhythme, d’harmonie, de musique du style, et vous négligez de mesurer votre discours 1 Savez-vous bien que la mélodie privée de cadence, de rhythme, de mesure, est du récitatif; et que le récitatif est de la musique en prose?
Vous scandez parfaitement ces anapestes de Racine ;
U süi | vâit toüt pën | sîf lë chë | min dë My | eënës; cl vous prêtez ensuite la même cadence à l’hexamètre de La Fontaine :
Deüx bë | lêttës â | pëine àurüient | pas, . . sé dë | front.
Si les poètes disent : auraient | passé, les musiciens chantent auraient passé. L’accent, déplacé brutalement sur ce point, et sans observation qui justifie ou vienne excuser une pareille dissonance, ne serait -il pas une précaution oratoire jetée en avant pour nous faire adopter les éloges donnés à la prose superbe, charmante, d’Alfred de Musset, de Victor Hugo, de Lamartine, de Béranger, de J. -B. Rousseau même? poètes qui semblent ne pas se douter de l’existence de l’accent. De l’accent, pierre angulaire, base solide, unique de la poésie française, sans laquelle nos vers ne sauraient où reposer leur tête.
Voici la notation musicale, vraie et seule admissible du vers de La Fontaine :
1 Dëux bë 1 lëttës â 1 peine âu | raient pës [ së dë | front.
Les anapestes de Racine ont à moitié disparu.
M. ’l’énint emploie le mot pied quand il devrait écrire syllabe. Un pied est composé de deux syllabes; les vers qu’il range parmi ceux de dix, de douze pieds, auraient donc vingt et vingtquatre syllabes. D’ailleurs, la prose rimée n’ayant pas de mesure, ne saurait que faire des pieds métriques; purement syllabique elle se compose de syllabes que le poète compte avec ses doigts ; le nombre voulu mis au point, l’auteur dit, sur un la de poi-
trine ; complet! en avant I et l’omnibus roule, boite, verse ou s’embourbe.
Citons, avec l’auteur de la Prosodie de F École moderne, ce fagot de versicules estimés de J. -B. Rousseau.
Jâi | vü mës 1 tristes jôur | nëës | Dêclî | nër vërs [ leur pën | chant ;
| Aü mî | dî dë | mes An | nëës Jë tôu | chais à | mon cou | chant.
Lâ | mort dëplôy | ânt sës | aîlës,
Côu | vrâit | d’ômbrës | ëtër | nëllës l La clâr | té | dont jë jôu | Ts;
Et | dans cëttë | nûit fü | nëstë,
Jë cher | chais ën | vain lë | rëstë Dë mës | jours ë | vâuoü 1 1$.
— Modèle admirable de rhythme et de rime! » s’écrie M. Ténint. De rime, j’en conviens ; mais où diable trouver et choisir un rbythme parmi les sept qui se croisent, se mêlent en dix vers! La césure ne se borne pas à s’y montrer mobile, on la voit courir, danser la polka, la valse, le cancan. A cet affreux mélange de cadences fausses, de mètres brisés, à ce désordre qui, certes, n’est point un effet de l’art, on reconnaîtrait volontiers une de ces cantates que l’Institut couronne pour les infliger à ses lauréats musiciens, un de ces fascicules de mots que le ministère de 1848 donnait à débrouiller aux jeunes compositeurs.
Et, cependant, M. Wilhem Ténint est un maître en gaie science, un digne successeur de Guis, seigneur de Cavaillon, digne surtout de n’être pas de l’Académie. Je voudrais assembler toutes les trompettes de Paris et les faire sonner huit fois pour célébrer sa gloire. M. Ténint nous a donné huit vers ; bien mieux! en les faisant il a voulu les faire, tandis que la troupe nombreuse et brillante de ses rivaux n’en a produit que quatre, et par hasard, sans y songer le moins du monde. M. Téniut serait-il un vrai prosodiste de l’École nouvelle. Son huitain le voici :
Pâr sâc | câdë, |
SOus 111 1 lée ën ër | câdë,
CÔmiue üii | brüit ëlôi | gué dé cas | câdë,
On ën | tend tôut ëu | loin tôn gë | 15p, cëvël | câdë;
Lës dë | tours du chë | min qu'ôn në | peut dceôu | vrïr Cômmë | l'eëu quï viën | drâit ë të | rïr,
Fônt cë | brüit s’ëmoïn | drïr Et môu | rïr.
Lorsque vous écrirez des vers ainsi mesurés, cadencés, il vous sera permis de mobiliser vos césures , de les faire valser comme des moines turcs, de briser les vers, de brouiller cartes et dominos , vous arriverez toujours d’aplomb sur vos pieds , et ne compterez plus vos syllabes.
Lorsque nos poètes alignent deux bons vers de suite, c’est, le plus souvent, parce qu’ils n’en ont fait qu’un : le second est l’écho du premier, l’auteur double de la même étoffe.
Je sais ce que je fus, je sais ce que je suis.
Je fais ce que je dois, je dois ce que je puis.
Ce distique en monosyllabes est de Guérin du Bouscal; il figure dans ciéomènr, tragédie, et mérite d’être cité. 1639.
Sic peut-il bien quitter après tant de bienfaits?
M’ose-t-il bien quitter après tant de forfaits?
Corneille, Médée.
O ciel ! quelle est la main par qui j’allais périr !
O ciel! quelle est la main qui vient me secourir I LaGRANGE-ChaNCKL, Amant».
Je n’ai plus qu’un désir, c’est celui de te plaire.
Je n’ai plus qu’un besoin, c’est celui de t’aimer.
Jouï, EsmÉnard, Fernand Cortei.
Si rien n’est moins rond qu’un arrondissement, moins utile qu’un nécessaire, moins commode qu’une commode, moins varié que des variations , rien n’est moins iambe que les iambes de nos poètes. Ils leur ont donné ce nom à cause du caractère acerbe, passionné, violent, d’une satire énergique, vivement colorée, faite à l’imitation d’Arkiloque, et d’après ce vers d’Horace :
Archilochum proprio rabies armavit iavibo.
Écrits en prose rimée, ces prétendus iambes se dérobent à toute espèce d’analyse prosodique.
Le Boi René, romance que je vais citer est écrit en iambes purs.
Aü | tëmps héu | reûx oü | là Pr6 | vcnce, etc.
i.a Flore <ran amoureux, est en iambes , ayant le premier pied libre :
Sous là plüs | frâichë | dès côu | leurs,
rhythme de la XIX e ode d’Anacréon.
Les poésies de Dante, de Boccace, étaient ordinairement accompagnées de musique et de danse. Telle est l’origine des noms de sonnetto, canzone, ballata. Cet accompagnement s’appliquait même aux pièces lyriques de métaphysique amoureuse et mystique. On le voit par la belle canzone du uonviio que l’ami, le maître de musique de Dante, Casella, lui chante, sur son invitation, dans le purgatoire, et dont il est si charmé :
Amor che nella mente mi ragiona,
Comincià egli allor si dolcemente Che la dolceiza ancor dentro mi suona.
Canto II, 112-115.
Pétrarque avait de la voix, il chantait ses vers en s’accompagnant du luth qu’il légua par testament à maître Thomas Bombasius, de Ferrare, son ami ; sa triste «rie* même était chantée à Vérone.
Hésiode, Dante, Arioste, brisèrent les pots ou les outils des ouvriers qui gâtaient leurs vers en les chantant : — Je l’ai brisé des pots, des outils pour deux sous, et mes vers, qui sont mes outils, valent beaucoup plus, sans comparaison, » dirent-ils.
Un muletier de Florence chantait n> owina commedia, et, de temps en temps, mêlait à ses vers quelques arri pour exciter ses mules à marcher plus vite. Dante, qui le suivait, ne put retenir sa colère. — Brigand! lui dit-il, ces arri, qui viennent à chaque instant rompre la mesure de mes vers , ces arri je ne les ai pas mis! Ma quell’ arri non celo posi io! » Sacchetti, Novella CAT.
De sonnetto, que la poésie s’était réservé, les musiciens firent sonata, sonnerie, pièce devant être sonnée, jouée sur les instruments.
De sonate à romance la transition n’est pas difficile; sans recourir à l’enharmonie, je reprendrai le fil de mon discours en vous disant que je ne puis vous donner d’autres exemples de romance qu’en les tirant de mon sac. Applaudissons-nous d’avoir découvert une romance présentable, le répertoire français, dans son immensité prodigieuse, n’ayant pu fournir un seul couplet de chanson , de cantique I