‹ L'art des vers lyriquesChapitre 31 sur 72 · ROMANCE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

ROMANCE HISTORIQUE

Aü | têmps jà | dis ôù | là Prô | vënce Du bon René suivait les lois.

Régnaient la paix et l’abondance;

Heureux le peuple d'autrefois!

Chacun, auprès de son amie,

Sans trop songer à l’avenir.

En grand soûlas passait sa vie A | banque | têr, dân | sSr, rïre | ët dftr | mir.

Aux doctes nymphes du Permesse René consacre ses loisirs;

Il chante dans sa douce ivresse Et les héros et les plaisirs.

Ami constant de la nature.

Des rois il quitte l’appareil.

Et , quand arrive la froidure,

Se va mirer, chauffer au grand soleil.

René préside à la justice,

Mais il y règle des’ couplets Que, pour un amoureux caprice.

Un page audacieux a faits.

S’il tient sa noble cour plénière Et s’il convoque les États,

C'est qu’aux gourmands il cherche à plaire En leur offrant délicieux repas.

Deux voiles s’élevant sur l’onde,

Le phare en a donné signal ;

René, de dire à tout le monde :

— Ma flotte vient de Portugal.

Dieu soit loué, bonheur extrême !

J’aurai, par l’expédition,

Pruneaux, raisins pour mon carême Et du vin blanc pour ma collation.

Le fier clairon s’est fait entendre,

Aux armes ! vive les combats !

Au champ d’honneur on va se rendre, René harangue ses soldats :

— Enfants chéris de la victoire,

Prêts à venger la nation ,

Songez encore à votre gloire.

Marchons, amis,... à la procession. »

Sans attaquer châteaux, murailles, René , pourtant , s’est fait un nom ;

Il n'est point mort dans les batailles.

Mais bien d’une indigestion.

On a gardé la souvenance D’un roi qui fut cher aux humains;

Le galoubet de la Provence Redit encor ses chants, joyeux refrains.

Le beau berger Tircis,

Près de sa chère Annette,

Sur le bord du Loir assis.

Chantait dessus sa musette :

— Ah! petite brunette,

Ah ! tu me fais mourir. »

Tel est le début d’une romance mise au jour vers 1585, dont le succès fut si grand, si populaire, que l’on donna le nom de brunette à toutes les chansons rimées sur un sujet plein de tendresse et de sentiment. Je dois faire connaître que les deux derniers vers, dont le final est sans rime, formaient le refrain de tous les couplets. Le mot brunette, ayant cette signification, est venu presque jusqu’à nous.

Nous avons en France un menu peuple dilettante pour qui les chansons, les romances, les vaudevilles, sont la musique entière et par excellence. Il ne broute que cette herbe, et, comme sa pâture est peu substantielle, il est vorace et consomme beaucoup. Ce populaire nombreux est exploité par des fabricants et fournisseurs qui le servent selon ses goûts modestes et vulgaires. Ils le servent en conscience, et font l’étalage de leur marchandise avant de la livrer aux chalands. Aussi les journalistes ne craignent-ils pas de convoquer solennellement

la gent chante-menu , le troupeau des serins, des serinettes à voix de basse, de faucet (1) ou de soprane à l’exposiliou publique d’un album de romances nouvelles, et rien n’est moins nouveau que les méfaits de ce genre. N’importe, on ne paye pas, la foule se presse autour des roucoulants, et déguste les prémices de ces vieilleries replâtrées. Chaque dilettante fait son choix, étudie sa chanson et la colporte dans le monde. Si quelques parents, amis ou galants, applaudissent la virtuose grasseyante ou coassante, et disent : — Comme un ange! délicieux! » que d’angoisses ne fait-elle pas éprouver au reste de la société? C’est à Paris seulement que j’ai vu lacérer avec autant d’aplomb et de succès les plus minces cantilènes. Les provinciaux ne souffriraient pas une telle injure. Ils sont en voie de civilisation.

Et les chanteurs auteurs de romances, campés devant un clavier qu’ils n’abandonnent pas sans avoir dégoisé toute leur broutille, sans vous faire grâce des cinquièmes et sixièmes couplets! Braves provinciaux, qui n’avez jamais goûté les douceurs d’une soirée parisienne, serez -vous capables de prendre votre mal en patience? Ne direz-vous pas comme Phèdre :

O douleur non encore éprouvée ?

Les couplets de romance, n’ayant point de mesure, ne peuvent s’adapter à l’air fait pour le premier groupe de vers, type offert au musicien et sur lequel il a dû régler sa mélodie. Une infinité de cacophonies, de contre-sens, d'équivoques, naissent de cette discordance. On s’efforce de les prévenir, en écrivant une mu-

(1) En musique rien de Taux n’est et ne peut Stre admis. Faucet, vox formata inter fauces, tel est le nom que les musiciens donnent^ la voix mixte, voix de te te, qui succède au registre de poitrine. L’orthographe de fuucet a pour fondement l'origine de ce mot, ayant figuré dans une infinité de vers épiques i vox faucibut hxsil. Lorsqu'elle écrit fausset, l’Académie se trompe d’une manière aussi lourde qu’en écrivant arpège an lieu de harpège, trait favori que les harpistes exécutent sur la harpe ; en écrivant faisan au beu de phaisan , oiseau du Phase, etc. , etc. Libre aux poètes do suivre la gamme fausse de l’Académie. On a pu voir aux pages 3 et 47 de ce livre que nous respectons leur orthographe en les citant. .

sique différente pour chacun des couplets , et l’on n’y réussit

pas toujours. On a chanté pendant un demi-siècle :

O ma Zélie, à l'amant qui t’adore,

Donne un regard, un sou. . . pir, un baiser I

De fort jolies dilettantes se plaisaient à moduler :

Lise chantait dans la prairie.

En faisant pétrir son troupeau.

Près de trois pâmera solitaires

J’adressais mes vœux au Seigneur.

Ces variantes fort originales ne me semblaient pas aussi ridicules , aussi stupides que le galimatias de nos chanteurs de romances.

Dans les petits concerts, j’ai soin de me caser dans la région des parapluies, où la retraite est facile. J’abandonne les honneurs de la stalle où je pourrais être impunément flagellé par des romances dont une musique, niaisement brutale, brise, tiraille, fracasse les mots. Je n’ose m’exposer à ce double supplice. Dès le premier vers estropié d’une romance, apparaît à mon esprit un malheureux gisant sur la roue, tête, jambes et bras pendants après l’effroyable opération qui vient de lui briser les os. Jugez de l'horreur que m’inspirent ces productions de la barbarie française 1

— Il n'y a pas moins d’éloquence dans le ton de la voix, dans les yeux et dans l’air de la personne que dans le choix des paroles. » La Rochefoucauld, Uaximes, 249.

— Dis-moi ce que lu manges et je te dirai ce que tu es. » Cet apophtegme du gastronome Briliat-Savarin dicte le compliment que l'on droit adresser aux mangeurs de romances.

— Les Français ont-ils une musique? Le plus élégant des paradoxistes a prétendu que non : celte négation équivalait à celle qui nous refuserait la faculté d’exprimer nos passions. Toutes les nations, toutes les langues ont un accent, une musique. Il fallait que J. J. Rousseau fût de mauvaise humeur ou de mauvaise foi, peut-être l'une et l'autre, pour nous refuser un accent et une expression musicale. Mais quelle est cette expression pour les Français? — C'est le vaudeville

dans toutes ses nuances , qui sont infinies, » Rétif de la Bretonne, im Contemporaines , les Arietteuse , Opéradienne-comique et dromiste, tome XXXX1, 178b. *

Le vaudeville corrige maintenant le thème de nos théâtres lyriques , et semble les pousser vers la bonne voie. Plusieurs de ses drôleries, de ses chansonnettes veulent courir à grande vitesse, et cette agilité ne peut s’obtenir qu’au moyen des vers. La prose rimée a toujours entravé l’allure de nos airs d’opéras comiques. Ces airs se traînent péniblement; ils marchent par fois, mais nos paroliers leur ont interdit la course. Voici des vers que j’ai saisis au passage, bien qu’ils fussent lancés à toute vapeur dans le salon de M"' Fodor, en présence de Rossini.

Vôi | là Païl J âssë!

Passant qui passe.

Troupier cocasse.

Arrêtez-vous;

Et qu’une masse l)e populace Coure et s’amasse Autour de nous.

— Voilà du français qui galope à fond de train , s’est écrié le maître; il s’émancipe. — Oui, sire, il n’en fait jamais d’autres quand on a soin de le mesurer en vers. Croyez qu’une seule petite faute de prosodie eût coupé le sifflet à son joyeux et rapide vaticinaleur Maurice Lévy. »

Si nous avons maintenant beaucoup de musiciens instruits, dont le style est irréprochable, élégant môme, c’est au Conservatoire que nous devons cet avantage. Mais aussi que de praticiens stériles , d’aligneurs de notes insipides , cette école n’at-elle pas jeté vers nos théâtres? Que d’honnêtes couturiers, maçons, doreurs ou perruquiers ont abandonné leur état pour se livrer à la fabrication de la musique! s’imaginant que l’on alignait des notes avec autant de facilité que les points d’une couture ou les moellons d’un mur. Voltaire leur aurait dit : — Faites des perruques, et iterum des perruques. » Des musiciens privés d’une éducation littéraire suffisante doivent se

montrer peu difficiles à l’égard de la rimaille de nos paroliers. Us l’acceptent avec reconnaissance, heureux de pouvoir l’éparpiller sous leurs cantilènes vulgaires. Tout leur paraît excellent, admirable; pourquoi demanderaient-ils une réforme dont ils ne comprennent pas la nécessité?

Autrefois la fièvre du génie, l’impérieux besoin de produire, l’affluence des mélodies qui voulaient s'échapper, jaillir d'un jeune cerveau, poussaient vers la science de rares disciples, êtres privilégiés ayant reçu du ciel la secrète influence, musiciens créateurs, nés pour inventer, qui, souvent, n’attendaient pas l’avis du maître; et, guidés seulement par leur instinct heureux, donnaient un libre cours au torrent de leurs pensées. Achille saisit, brandit l’épée qui vint briller à ses yeux, son instinct en fit un héros. Le Conservatoire apprend la charge en dix ou douze temps à des centaines de tourlourous, qui seraient d’excellents fusiliers, mais qui, malheureusement pour nous et pour eux, veulent tous commander une armée.

Monsigny, Grétry, Dalayrac, de Zède, Boieldieu, Bellini, Rossini même, ont commencé par écrire de la musique sans savoir ce qu’ils faisaient, mais ils savaient fort bien ce qu’ils voulaient faire. Le génie pressent, devine ce que le praticien n’apprend qu’à force d’attention, de soins , de labeur opiniâtre. Ces compositeurs façonnés, guillochés à la mécanique, ces bœufs à qui la nature a refusé la faculté de créer, de rossignoler comme les virtuoses de nos bois, entasseront de bizarres mais réguliers accords sur des lambeaux de phrases déjà connues, sur une lourde et triviale psalmodie, et croiront avoir fait un opéra quand ils auront dessiné correctement les pages d’une longue partition. Quarante-sept ans ont défilé, presque un demi-siècle, depuis que Boieldieu mit sur jeu quatre airs charmants et complets dans un petit opéra , Jean de paris; tous nos conservatoriens réunis ont-ils, depuis lors, doublé cet enjeu? Ces jeunes maîtres ont-ils produit quatre airs dont on ait conservé la mémoire? Et pourtant que de succès proclamés! succès de piécettes obtenus à la faveur d’un gosier rossignolant, de superbes décors, mais dont le génie musical n’avait aucun droit de tirer vanité.

Serait-il plus mal aisé de faire un bon acte d’opéra que d’élire huit membres de l’Institut? Le Conservatoire inonde la France de compositeurs médiocres ou mauvais, d’ouvriers sans imagination, et cette majorité formidable par ses intrigues se coalise, s’empare de tous les postes éminents, hélas ! trop peu nombreux chez nous, et s’y maintient, grâce au pouvoir discrétionnaire de ses inhabiles fabricants de livrets.

Si nos paroliers n’avaient pas en tous temps, en tous lieux , donné des preuves de leur insigne maladresse, de leur ignorance profonde et miraculeuse du rhythme et de la mesure; si nous ne les avions vus, académistes et beaux-esprils, reculer, briser leur plume et mettre bas les armes devant les sept versicules anglais du cod *ave me oneen, nous croirions qu’ils affectent de rompre leurs mots, de les rendre inintelligibles pour faire passer dans l’ombre, incognito, des sottises que le public situerait s’il pouvait les entendre; des platitudes qu’un homme d’esprit, trop indulgent de sa nature, s’est vu forcé de livrer aux lecteurs de son feuilleton. S’il les a recueillies, croyez que c’est sur le drame imprimé, le diable en personne tenterait vainement de saisir au vol ces inepties couvertes de l’égide impénétrable du charabia. Pourquoi n’a-t-on pas mis en ballet un cheval de Bronze qui méritait cette faveur aussi bien que Mare» spada? Nos oreilles n’auraient pas été cruellement affligées par les rimes suivantes :

Je respire, et de la terre Enfin j'ai touché le sol.

Ce sol de poitrine ou de tête avait déjà sonné dans un air de la Flanrfe.

Hélas ! en fait d’image,

11 suffisait à ma douleur De celle gravée en mon cœur.

Quand on est femme.

On parle, et je parlerai ,

Sans que je réclame Yanko que je charmerai.

Yanko que d’œuf, de noix, de navire, etc.

IG

0 divin lo-Li-Fo,

Des amours porte-falot.

De nos vœux sois l’écho Près du mandarin d’en haut.

Oui, ne nous fais jamais défaut.

Et si pour toi je fus dévot.

Sur ton céleste chariot Emporte mon ame là-haut.

Ce livre est écrit pour enseigner le mécanisme des vers, et non pas l'art de les nourrir de pensées nobles, comiques ou spirituelles. Aussi voit-on que je cite peu de ces bêtises mémorables, exemplaires, qui , depuis cent ans, ont affublé nos paroliers d’une célébrité grotesque. Mille pages ne suffiraient point si je voulais rapporter ici les plus piquantes de ces naïvetés. Journalistes qui n’avez jamais rien lu , qui même ne sauriez pas lire une partition, et n’en brossez pas moins de longues pages sur nos opéras sans les connaître, s’il vous prenait la fantaisie de feuilleter les œuvres de nos paroliers et traducteurs de l'ancien régime, tels que Ducongé-Dubreuil, Lebœuf, Lescène- Desmaisons et sa femme, Dubuisson , Parisau , Dercy, Fillelle- Loraux, Desmaillots, Bouquier, Audoin, Brade, Gourbillon, Lépidor, Boissel, et vingt autres ; si vous examiniez cet effroyable galimatias avec attention, vous verriez que nous sommes en

progrès sensible de sottise et de stupidité. Rien, dans tout

le fumier de ces barbouilleurs, rien n’approche des traductions que vous applaudissez journellement au théâtre, sans les entendre, il est vrai ; mais que vous repoussez avec indignation quand elles sont offertes à vos yeux.

— Il n’y a pas bien longtemps que les poètes français ont compris la coupe musicale des vers, et c’est un contemporain, M. Castil-Blaze, qui, le premier, leur a ouvert cette voie. » Adolphe Adasi , Souvenirs d’un Musicien, in-18, 1857, page 207.

Ont compris est d’un musicien qui veut flatter ses paroliers ; je vous ai montré, page 79 de ce livre, la manière dont ils avaient profité de mes leçons. Sourds de naissance comment pourraient-ils comprendre l’harmonie des vers? Un aveugle juge-t-il des couleurs ?

Hier, 4 octobre 1857, Rossini s’est mis au clavier et m’a

joué quoi? le chaos de ta création du monde, de Haydn, et

chanté les quatre premiers morceaux de ce chef-d’œuvre. Il le sait par cœur, et son répertoire mnémonique est prodigieux. Après m’avoir régalé du «ontrabandtsia, de Garcia, de fragments italiens, allemands, espagnols, la société s’étant réunie au salon , il nous a dit l'air du vautre

Jeu suis sergent brave et galant.

Et jeu m bueu tambour battant Et la gloire et le sentiment.

en appuyant sur les eu qui foisonnent en cette cavatine et l’amusent beaucoup. Il en aime la musique tout en riant des versicules dont elle est empêtrée. La réplique était donnée, je l’ai saisie pour exécuter un chœur de Robert-ie-mauie orné des apartés que les suivantes d’Isabelle improvisent afin de remplir les trous, les silences trop longs pendant lesquels on peut se livrer au plaisir de la critique.

O prin-

— C’est décidément le vieux du balcon.

ces seu

— Vois, comme il la tient dans son télescope.

chérie

— Et ce mantelet de dentelles, mis au jour-ce matin, etc.

Blessé par un éclat d’obus au combat naval d’Ouessant, patron Polycar était rentré dans sa famille aux Martigues. Il voulut y reprendre son métier de pécheur; mais, n’ayant qu’une jambe valide, incommodé par sa blessure, Polycar voyait son habileté, son audace enchaînées au rivage. Comme il ne pouvait aller chercher au large le poisson , il fallait bien se résigner à l’attendre, à gouverner près du bord, à se contenter de rares mais belles captures. Le patron s’empressait de les offrir au chirurgien Toutare, qui lui promettait une guérison prochaine, complète, et lui donnait des soins constants, affectueux. Depuis dix

mois, tous les onguents, caustiques et linimenls de la pharmacopée attaquaient en vain la désespérante inertie du mal. S’il empirait un peu, Toutare savait le remettre au degré qu’il venait de perdre, et qu’il ne dépasserait point. Absence de progrès, calme plat, équilibre peu consolant. Les tron de l’air que le patient faisait sonner avec toute l’énergie provençale, amélioraient peu son état. Polycar les redouble en apprenant que son docteur est obligé de se rendre à Marseille.

— Quoi ! vous m’abandonnez !

— Pour quelques jours seulement.

— Que vais-je devenir?

— Sois tranquille, je te confie à mon neveu Séroun ; j’ai réglé le traitement qu’il doit te faire suivre, tout ira bien. D’ailleurs, j’apporterai de Marseille un remède nouveau que l’on dit excellent. »

Toutare parti, le jeune praticien examine la blessure, voit que son oncle s’est grossièrement trompé, se réjouit d’une pareille découverte, et, sans avoir égard à l’ordre prescrit, change de remède et guérit en deux jours le boiteux. Polycar enchanté s’empare de la haute mer, et va jeter ses filets sur les côtes d’Espagne.

Retour de l'oncle. Destinant sa première visite à Polycar, il se dirige vers la maison du pécheur, lorsque Séroun l’arrête, disant : — Vous ne le trouverez pas.

— Il est donc mort ?

— Rien au contraire, il tend ses filets dans les eaux de Minorque.

— L’imprudent ! et tu ne l’as pas retenu I

— Pas nécessaire, puisque je l’ai guéri.

— Guéri?

— Radicalement , en deux jours ! et je n’ose vous dire que vous vous étiez trompé.

— Je m’étais trompé! comme si c’était possible 1 Je m’étais trompé! butor, imbécile, triple sot! tu l’as guéri ce malade précieux qui versait dans notre cuisine tous les fruits de sa pèche! Un client, vache à lait que j’entretenais avec le plus

grand soin! Ces dorades exquises, ces larges soles, ces merlans, ces loups de taille colossale, va-t’en voir s’ils 'viennent, Jean? Un siccatif administré par un niais vient de mettre à sec notre vivier, de ruiner à jamais notre cantine 1 Gouverné par un fou, l’élixir de vie se change en instrument de mort. Val’en, je te déshérite, sors de ma présence, et que je n’aie plus le chagrin de voir un indigne réformateur de mes ordonnances. » C’est ainsi que l’on traite, en France! tout Français généreux qui veut guérir ses compatriotes de l'abrutissement où nos paroliers s’efforcent de les retenir, disant : — La prose rimée s’accrochant à la musique en dépit de la mesure, de la raison et du goût, ne peut être supportée que par un peuple barbare, en dehors de toute civilisation poétique. Par un bonheur inouï , sans autre exemple dans le monde, la corruption existe chez nous; il ne s’agit que de l’entretenir. Source honteuse, mais opulente de nos profits , redoublons d’ardeur et d’efforts pour que cette corruption précieuse ne reçoive aucune atteinte ; notre intérêt l’exige impérieusement. Qu’importe l’honneur national pourvu que sa ruine ajoute à nos deniers. »

Laissez faire la bande noire, elle démolira la colonne Trajane; des clous de bronze y sont cachés sous le marbre, et le bronze se vend assez bien par le temps qui court.

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