‹ L'art des vers lyriquesChapitre 7 sur 72 · ABU · texte numérisé non relu

ABU

La vendetta! oh! la vendetta! etc.

— Dawer. — Parla sù, dunque oro a dtscreuone.

— Oro a biseffe, aiu'mo, via!

— Son pronto, ah! non sapete

Simpatici affetti prodigiosi

Che ad appagare, il mio signor Lindoro,

Produce in me la doive idea dell’ oro.

BCETTO.

AU' idea di quel métallo ! etc.

Les paroles sont versées avec un tel désordre sous notre musique vocale , que nos graveurs , typographes et lithographes se croient, en conscience, obligés de les munir de la ponctuation grammaticale. Le chanteur, désappointé par les mutilations

faites à la prose rimée, pourrait-il arriver à la comprendre au premier coup d’œil ? Précaution burlesque, accusatrice, et qui serait parfaitement inutile si les paroles était mesurées en vers.

La ponctuation sert à distinguer les périodes les unes des autres par des points, et les divers membres de période par des virgules. Elle marque aussi l’interrogation, l’admiration, la parenthèse, l’interruption.

La musique fait-elle autre chose ?

Si la mélodie a marqué ces repos, ces accents, pourquoi vous donner le soin, la peine de charger vos pages de signes inutiles et souvent nuisibles? Vos points égarés n’iront-ils pas se caser près des notes et changer ainsi la valeur ou l’accent des sons attaqués?

Si le compositeur a négligé de peindre ces repos, ces accents, croyez-vous que vos points et virgules arrêteront la marche de la cantilène? Vous mettriez vingt points d'exclamation après cet ah 1 si drôlement expédié par Boieldieu, AA! 1111 1 quel plaisir d’être solda t\ que vous ne l’empêcheriez pas de galoper sur sa double croche. Si le musicien n’a point exprimé l’interrogation, la parenthèse, l’interruption, omissions à peu près générales aujourd’hui , vos signes feront apercevoir les fautes du compositeur sans les réparer en aucune manière. L’interrogation, l’interruption partent de l'orchestre et sont plantées sur l’harmonie.

Une trainée de points ajoutée à ce versicule barbare :

Lorsque au courroux des dieux sacrifiant tes jours...

n’empêcheront point Oreste de tomber sur la tonique, au lieu de rester, le pied en l’air, sur la dominante, afin de livrer la conclusion de la phrase à Pylade qui l’interrompt, lui coupe la parole, disant :

Ils veillent sur les tiens, ils protègent leur cours.

Je remplis leurs décrets suprêmes.

Pylade a seul le droit, la mission de terminer la période grammaticale ou chantée. La chute ferme, la cadence parfaite sur 1 ’ut que son ami vient de faire entendre, est une faute réelle.

En réunissant par un tiret ces deux mots souvenez-vous, on révélera la faute du musicien. Vous est uni si bien à souvenez qu’il ne forme plus qu’un seul mot avec lui. Vous s’empare de l’accent, et souvenez se change en trois notes d’attaque, dont la deuxième ne peut admettre l'accent qu’elle devrait porter: sôuvmëz-voüs. Soüvë frappe à faux.

Au lieu de trois syllabes d’attaque, en voici quatre : Në të rëpëns point. M. Meyerbeer, trouvant le prélude trop long, s’est

reposé sur le premier accent qu’il a rencontré : Në të rëpêns

point noble fille; et, séparant ainsi deux mots inséparables, il ajoute un contre-sens énorme à la faute de prosodie. Je ne

dois plus t’entendre : accent faux et cacophonie tantan.

Souvenez-vous, repens point, dois plus, sont des mots qui doivent marcher accouplés. Séparez-lesjd’abord, j’y consens; mais hatez-vous de les réunir, disant : Je ne dois, ne dois plus vous entendre; s’il vous plait d’être compris par vos auditeurs, en évitant la cacophonie.

Ces points , ces virgules semés sans raison comme sans discernement parmi les mots de notre musique vocale, apprêtent à rire à ses dépens et révèlent son irrégularité monstrueuse. Rien d’inutile, rien 1 ne peut être, sans péril, introduit sur le tableau que le musicien présente à L’œil. Aussi disais-je à l’un de nos plus habiles inciseurs d’étain : — Il faut absolument nous cotiser pour commander et payer une bride superbe , ornée de points et de virgules en or, en diamants, et nous irons en coiffer la fougueuse locomotive du courrier de l’Inde. Ce frein que l’on cherche depuis si longtemps, le voilà trouvé. »

Nos graveurs en musique ont des mains d’ange gouvernées par une tête de singe. Il est juste d’ajouter que la tête de sapajou repose le plus souvent sur les épaules des éditeurs et même des musiciens, ignorants et routiniers en calligraphie, laissant courir huit ou dix fautes d’orthographe littéraire ou musicale sur chacune de leurs pages charmantes. On devrait condamner à l’amende ces écrivains, ces inciseurs adroits mais ineptes : des prix leur sont décernés solennellement. Rien n’est plus naturel, nos jurys se composent d’académiciens.

BD RHYTOMB ET BB SBS FIGURES.

L’accent est la base sur laquelle reposent les différents pieds du vers. La disposition régulière des accents établit les repos, les césures, et la combinaison des césures amène les dessins, les figures du rhythme.

Nous pouvons reproduire en français toutes les formes, les coupes de la poésie grecque ou latine, avec l’énergie et la douceur que l'observation de la quantité vient leur imprimer. Nous le pouvons; mais il serait inutile et même nuisible de nous imposer cette contrainte. Le mélange de vers d’espèces différentes, agréable dans les odes d’Anacréon et d’Horace, serait en opposition flagrante avec l’uniformité de cadences que réclame notre poésie lyrique. Une strophe de trois sapphiques suivis d’un adonien, de deux asclépiades suivis d’un phérécratien et d'un glyconique, ou bien de trois asclépiades et d’un glyconique, etc., etc., cette strophe ainsi mélangée, bariolée, serait une monstruosité pour notre chant vocal. Le musicien se tirerait peut-être de ce mauvais pas ; mais il vaut mieux encore que son adresse ne soit point mise à l’épreuve.

Nul au monde ne pouvant musiquer régulièrement les strophes d’Horace ou de Santeul dans lesquelles plusieurs rhythmes sont introduits, combinés, pourquoi faire un travail inutile en cherchant à reproduire les dessins, pour nous vicieux, de ces odes ? Si notre mélodie avait formé le désir, éprouvé le besoin de s’emparer de ces rhythmes bizarres, fracassés par les en-

jambements simples ou d une strophe sur l’autre, croyez qu’elle a irait fait sonner ses hautbois, ses violons pour les réclamer d’une voix claire, précise et parfaitement intelligible. Je montrerai plus tard, au chapitre VI, que nous lui avons donné tout ce qu’elle demandait.

On croit généralement que les stances destinées à la musique doivent être composées de petits vers; c’est une erreur immense. Les vers de toute longueur, de douze à trois syllabes sont également bons, pourvu qu’ils soient munis de la cadence intérieure, qui seule, peut constituer le vers lyrique. Les vers les plus longs seront les meilleurs parce que la rime obligée , cette lèpre des vers français, va s’y montrer plus ra remeut. Avec toute la broutille des vorsicnles de nos chansonniers, vous n’atteindrez jamais la vitesse de ces longs hexamètres :

Lü cfi | non â cës | sé dë lün | cêr là mï | trâille;

Sous la tente assemblés, grenadiers et chasseurs,

Voyageons en esprit sur nos champs d • bataille.

Glorieux souvenirs et si chers à nos cœurs.

Nos vers de dix, ayant la césure au deuxième pied, le repoa au cinquième, sont inégalement coupé6 Cette irrégularité de 2 figurant contre 3, peut être admise pour un andante dans ie genre de la romance d’Arfouant,

1 Femme sën | sïble, ëntënds- | tü le rft | mage ;

mais s’ils’agit d’un mouvement leste, énergique, on doit couper le vers de dix en deux parts égales, en lûr&tâniàrà, comme disaient nos anciens : quatre brèves suivies d’une césure.

1 Belle aux nôirs chë | veux, j ëntënds lës fàu | vëttës.

Un chœur ainsi mesuré frappe fort et juste; il produit un effet merveilleux sur des auditeurs que la véhémence du rbythrae doit nécessairement entraîner.

Nos grands vers épiques sont munis d’une césure, et nos petits vers, destinés à la poésie prétendue lyrique en sont dépourvus, ils n ont d’autre repos assigné que celui de la rime. Le hasard seul amenait les césures, maintenant elles seront ré-

glées par la distribution symétrique des accents. Les exemples que je vais donner feront connatlre le mécanisme des césures et les diverses places qu'elles peuvent occuper dans les vers de huit, de sept, de six et de cinq syllabes. Nos législateurs auraient-ils pu s'imaginer que le vers de huit devait parfois admettre une triple césure, plus le rppos de la rime?

Le meilleur de tous nos vers lyriques est celui de neuf syllabes, mais il faut absolument qu’il soit coupé de trois en trois. Sa mesure est alors si bien accentuée, que le poète est forcé de marcher au pas, en suivant une route flanquée de garde-fous. Racine emploie ce vers dans l’idyiie sur ia Pai*. et le fait broncher, trébucher comme toutes ses autres lignes rimées. Il faut désespérer d’un rimeur lyrique s’il est insensible aux cadences énergiquement décisives de ce mètre anapestique forcé, contraint. C’est un soldat qui tricote lorsque vingt tambours battent la charge à son oreille. Beati lourdes, quoniam ipsi Irebuchaverunt, aurait dit Rabelais, en son latin burlesque, à Racine, à Voltaire, s’il avait pu connaître leurs vers.

Dé cës | lieux l'Mit | et lé- ât | tià:fs

Sont dés | dons dé sés | mains biéntâi | santés.

Le premier vers frappe à faux, le second est bien rhylhmê; Des dons de me semble pourtant duriuscule, la même observation va s’appliquer au Des des suivant.

Voltaire se montrera plus maladroit que Racine : en deux vers, ii va broncher deux fois.

Dés dés | tins là eliil | ne rêdtiu | table Nôus ën | iràine à d ë | fernëls rë | grêts.

Comment se fait-il que nos paroliers n’aient jamais employé ce vers lyrique par excellence? La raison en est toute simple; c’est que, ne le comprenant pas, ils lui donnaient une coupe vicieuse, et ne pouvaient s’abandonner aux charmantes ondulations de ses trois repos. Un poète souvent lyrique, Hoffman, leur en avait cependant fourni l’excellent modèle.

Jë të | perds, fügï | tïve ëspë | rânee,

L’inOdèle a rompu tous nos nœuds.

JS

— Le meilleur de lous nos vers lyriques est celui de neuf syllabes, » ai-je dit. En m’exprimant de cette manière, je pensais à Racine, à Voltaire, à nos paroliers qu’il fallait brider, garotter, pour les enclore et les maintenir dans les rails de la mesure; et certes nul vers ne pouvait mieux guider ces aveugles sourds. Mais tous nos vers sont les meilleurs , tous nos vers sont également bons entre les mains d’un poète sensible à l’harmonieuse cadence des mots. Tous nos vers , môme ceux de onze syllabes, seront excellents, admirables, pourvu que vous les fassiez concerter avec leurs sosies, coupés sur un môme patron.

Ajoutons une troisième césure, un anapeste de plus, aux vers de neuf syllabes, et nous ferons galoper à son tour cet alexandrin, que des prosodistes ignorants voudraient bannir de nos stances lyriques.

Cën ëst | fait, jë të | perds fügî | tïve ëspë | râncë .

Vous desirez écrire en vers et vous vous arrêtez dès la seconde ligne. Vous arrivez rarement à la troisième sans avoir oublié, rompu le mètre choisi. Voire dessin poétique cesse d’exister s’il n’est plus suivi régulièrement. Le tourtereau meurt quand il a perdu sa tourterelle; votre vers isolé, n’ayant aucun rapport de mesure avec celui qui le suit ou celui qui l’a précédé, ne peut pas même donner signe de vie. Vous faites des solitaires, des sentinelles perdues, des moines réfraclaires, insociables, et qu’il est impossible de réunir en communauté. Vous admirez le somptueux équipage d’un souverain, huit chevaux ayant même taille môme poil, môme allure, couverts de harnais, de housses, de panaches exaclements semblables, y figurent : c’est un couplet, une strophe de huit coursiers. Quatre-vingts attelages aussi bien ajustés défileront sous vos yeux dans un jour de grande cérémonie. On les a trouvés ces quadrupèdes qui charment vos yeux par leurexquise symétrie; pourquoi seriez vous moins heureux en cherchant huit vers prêts à séduire l'oreille par une aussi complète régularité?

Les vers ne seront des vers que s’ils marchent de compagnie; ils doiveul être de môme structure afin de marquer le môme pas.

Un àtie, un bœuf, un caniche, placé parmi les sept nobles coursiers va déshonorer l’attelage, troubler sa marche, et prêter à rire au populaire le plus indulgent. Témoin le chœur de Guillaume Teii dont je vous ai parlé. Vous y signalerez sans peine le caniche, le molosse boiteux et trapu.

Ouvrez les cent mille volumes écrits par nos prosateurs rimants, et vous rencontrerez partout les mêmes irrégularités. Vous compterez des solitaires, rien que des solitaires, ne pouvant trouver deux ou trois compagnons prêts à faire route avec eux. Un poème français ressemble parfaitement aux voies de bois que l’on cordait, mesurait dans nos chantiers. On y remarquait des bûches de toute forme, droites, courbes, tortues, triangulaires, roulées en spirale, qu’il était impossible d’empiler sou* la toise, sans que des vides énormes ne vinssent irriter l’acheteur lésé. Toutes ces irrégularités disparaissaient à l’instant sous la main de l’ouvrier sciant et divisant chaque bûche en six ou huit fractions. C’est l’opération que l’acteur ou le lecteur doit faire subir à votre prose rimée , il est obligé de la pulvériser afin de masquer ses défauts, afin de la présenter d’une manière moins désagréable à l’oreille. Un édifice où mille bévues étaient signalées tombe sous le marteau démolisseur, la critique est sur-lechamp désarmée; pourrait-elle en effet s’exercer, trouver ù mordre sur un las de décombres et de platras? tel est le misérable résultat de votre prose rimée, dont la diction, la lecture seraient insupportables si l’acteur, le lecteur intelligents ne se hâtaient de renverser de fond en comble l’œuvre du prosateur rimant.

Ne sortons pas encore du chantier; je veux vous y montrer à coté du tas de bois lorlu, des piles de bûches droites et rondes, colonnelles de choix que l’on peut corder, mesurer, sans que le moindre vide se laisse apercevoir dans les rangs. Tout est d’aplomb, la ligne directe s’y multiplie par elle-même. Telle est la poésie complète et réelle; une suite, une agglomération de vers mesurés sur un type donné, concertant à merveille ensemble, ayant un air de famille, dont la diction est d’avauce réglée et la musique à moitié faite par le poète. Il parle et le

L’ART DES VERS LYRIQUES, mouvement de ses vers imprime à son discoyrs le sentiment, le charme continu de la mélodie.

Même quand l’oiseau marche, on sent qu'il a des ailes.

l.FM IKRBF.

S’il vous plaisait de faire l'application de ce vers charmant à votre prose rimée, un parodiste académicien serait prompt à vous répliquer avec autant de raison que de justesse :

Môme quand l’oison vole, on sent qu’il a des pattes.

ÀNCtLOT.

En Francè, un lecteur excellent est plus difficile à trouver qu’un chanteur de première force : il faut que ce lecteur détruise et recompose à l’instant; la prose rimée l’exige. Dans les pays où l’art des vers est connu, pratiqué, tout le monde lit naturellement, avec une parfaite élégance et sans étude préliminaire. La route est tracée, aplanie, on n’a qu’à suivre le rail. Distribué sur toute l'étendue du discours, le sentiment de la mesure prête son charme à la diction , en soutient l’harmonie, tandis que les repos de nos alexandrins, tombant de trois en trois pieds, laissant des vides affreux, des trous comblés par des éléments privés de forme et défiguré, sont d’un résultat si désagréable que nos poètes s’ingénient pour déplacer, annuler môme cet unique repos, afin de ne plus fatiguer, offenser l’oreille par son retour importun.

Ils font et défont. L’un délie et l’autre coupe.

L’un est la vérité, l’autre est la force. Us ont

Leux raison en eux mê....me et sont parce qu’ils sont.

Victor Hugo, Heriuni.

Ce n’est pas ainsi qu’il faudrait procéder; le repos au troisième pied n’aurait plus rien de vicieux et de choquant, si les vides étaient remplis, si les trous étaient comblés par des fragments d’une mesure exacte et sympathique, offrant les points d’appui que le discours réclame ; piliers sur lesquels reposerait votre plancher qui s’ébranle ou retentit d’une manière fatigante et désagréable lorsque vous le frappez à de trop longs intervalles, de six en six pas.

Quelques exemples rendront plus sensibles l’effroyable discordance, l’antipathie constante, que les vers français montrent les uns pour les autres.

C'ëst en | vain qu’ëu Par | nâssc tin | të-më | râire Su | têur | Pënsë dë | l’ârt dès | vërs Si | tôindrë | là hëu | leur.

En | lîn voüs | lempôr | lëz, ët | là fë | vënr dü | rôi Voùi ë | lève ën An | rang | qui n’ëtëit | dû qu’ë | moi;

Il vôus | Ait goüvër | nëur dü | princë | de Cës | tille.

Cë | lüi qtii | mët tin | frëin ë | la fü 1 rêur dës | flBts Sftit ëus | *1 dës më- | cliânts anë | 1er lës cftm | plots.

Si le premier de ces deux vers trotte, le second s’élance au galop ; mais nous allons reprendre le trot en boitant légèrement pede claudo, pour galoper ensuite à fond de train.

Soü | mis ë | vëc rës | pëct 5 | sâ vflltin | të | salntë,

Jë crains | Dieu, chër Ab | nër, ët n’âi | point d'ëutië | crâintë. Je në | m’attendais | pas, jeune ët | belle Z ë | ï-re,

Atix nftu | veaux sënlï | mênts que cë | lieu vtius lus | pire.

Qtiel ës |. pôir si flët | leur, oti | quels heü | rêux dës | lins Dë vôs | joürs tënë | brëux tint | lait dës | joürs së | reins?

Vous voyez que les éléments dont celle prose rimée se compose n’ont entre eux aucune sympathie; le dessin harmonieux donné par la première ligne est effacé, détruit par la seconde. Ces prélendus vers sont des solitaire» qui ne sauraient être groupés et présentés en compagnie sans molester, déchirer l’oreille qu’ils devraient charmer. Le hasard me fait rencontrer deux vers parfaits dans le début de Zaïre, mais l’auteur a bientôt changé de gamme; il dhague dès la troisième ligne en nous donnant deux autres vers qui, s’accordant ensemble, sont en opposition avec le premier distique.

Si je vous ai montré la structure bizarre, informe, grotesque de nos alexandrins, ce n’est pas avec l’intention d’en faire la critique. Dieu m’en préserve! Je redoute un peu trop la colère, de nos académiciens. Les Français veulent bien se contenter de cette prose consonnanteet vagabonde, je ne les troublerai point dans l’illusion que la routine de l’Uuiversilé leur a faite. Lé-

40 L'AKT DES VEKS LYRIQUES,

popée, la tragédie, la comédie, l’épltre, la satire, l’apologue, le poème didactique, sont étrangers au sujet que je veux traiter. Les Français les ont écrits jusqu'à ce jour en prose rimée, l’habitude a pris chez eux force de loi , possideo quia possideo, laissons-les barboter en paix. D’ailleurs, n’ont-ils pas un argument victorieux à m’opposer? — Si nos vers sont d’une irrégularité monstrueuse, disent-ils, nous avons des lecteurs adroits, d’ingénieux acteurs qui savent admirablement les pulvériser, les réduire en vile prose, et tous les défauts de notre versification s’évanouissent à Pinstant. — Oui sans doute, excepté les sottises que la rime vous a forcé d’écrire. Votre édifice poétique ressemble trop à ces châteaux de sucre bâtis pour les desserts princiers, élégantes constructions, dont l’utilité ne sera reconnue qu'au moment où quelque jolie main les démolira pour en offrir les décombres à de nombreux convives. Toutes les œuvres que je viens de citer, et que nos voisins écrivent en vers mesurés, ne sont faites chez nous que pour être lues ou récitées, c’est-à-dire pour être réduites en prose; les vers, cessant d’exister, doivent échapper à la critique. Nous distinguerons avec raison la prose rimée, faite pour être lue ou parlée, de la poésie lyrique destinée au chant vocal, tel est ici l’unique objet de notre sollicitude.

Cette poésie doit être invariablement écrite en vers mesurés, rhythmés, d’une cadence parfaite; en vers réels, persistants, coulés en bronze; leur structure ne devant subir aucune altéraration. Ce sont des types offerts au musicien, types sur lesquels il va régler ses chants, que la mesure doit soutenir, que le rhythme doit animer. C’est la statue modelée par le poète et que le musicien va couvrir d'une harmonieuse draperie. Le nu se montrera, se fera du moins pressentir à l’œil sous le voile mélodique, sous les dessins de l’orchestre. Si la statue est boiteuse, bancale, bossue ou manchote, croyez que la musique présentera les mêmes défauts. Au lieu de les corriger, elle va les exagérer.

On ne peut pas obtenir une belle mélodie dans la musique vocale, si le poète ne l’a préparée d’avance par une belle mé-

lodie de mots. C’est un axiome que je pose; le combattra qui pourra.

Après avoir donné pleine licence aux rimeurs français d’écrire en prose tous les prétendus poèmes qu’ils destinent à la simple diction oratoire, voyons comment ils se sont gouvernés jusqu’à ce jour en fabriquant ce qu’ils ont cru, ce qu’ils croient encore être de la poésie lyrique. Examinons ces fagots de versicules boiteux et tortus que, naïvement, ils désignent sous les noms de cantate, ode, opéra, chanson, romance, cantique, ballade, chœur, vaudeville. Toutes ces compositions appellent, attendent la musique; voyons si elles peuvent la recevoir sans l’obliger, la contraindre violemment à rompre Ba mesure, à détruire son rhythme, ses cadences, à lacérer enfin l’ingénieux tissu de ses dessins, de ses images.

Grând | Dieu, vôtrë | main rë | clame Lës | dons qùe j’ën | aï rë | çüs :

| Elle | vient côu | pêr lâ j trame Dës | joürs qu ellë | m’a tïs | sùs.

| Mon dër | nier sô | lëil së | levé,

| Et vôtre | soufflé m'ën j lève | Dë lâ | terre j dës vï | vânts;

| Comme lâ | fëuillë së | chëë,

| Qüi dë sa | tige ârrâ | cbëë,

Dë | vient lë joü | ët dës | vënts.

Trois rhythmes bien caractérisés sont jetés au hasard dans cette belle strophe, une des moins boiteuses de J. B. Rousseau. Voilà pourtant comme nos poètes lyriques manœuvraient! voilà de singuliers modèles à proposer à nos jeunes rimeurs I Au lieu de laisser ainsi la corruption se propager, au lieu de l’encourager par une impunité déshonorante, le gouvernement ne devrait-il pas mettre un impôt sur la prose rimée comme il en a mis sur les animaux dangereux?

Dans la simple récitation de leurs vers les Italiens font sentir une cantilène que les accents, toujours bien placés, impriment à leur poésie. Aussi tous les Italiens un peu lettrés disent-ils parfaitement leurs vers. La raison en est simple : ces vers

L'ART DES VERS LYRIQUES, sont réellement des vers mesurés, cadencés. Prompts à se moquer des nations qu’ils ne peuvent imiter, les Français critiquent cette diction musicale, ondulée, agréable à l’oreille; ils lui reprochent son emphase. Priez les trois ou quatre lecteurs excellents que nous comptons sur trente-huit millions de Français, dites-Ieur de mettre un peu de celle emphase éminemment poétique en récitant la prose riniée que je viens de citer, celle que je vais reproduire; et vous jugerez de l’atroce discordance de la chanson, répudiant l’air dont on voudrait l’affubler. Vous croirez être à l’Institut lorsqu’on y croasse de prétendus vers français.

Lës | cieüx ïns | truisënt là | terre | A lévé | lër 1 Icür au | tëur :

| Tout cë 1 que leur | glôbë en | serre Cé | lëbre ün | Diëu ciëâ J tëur.

| Quel plus su | blïmë ràn | lï-/!/e | Que cë cün | cërt | mâgnï | fîque Dë 1 tous lës cë | lêstës J corps!

| Quëllë grân | deür ïnfï ( nie !

| Quëllë dï | vîne hârtnO | nie Rë | sültë dë | leurs Se | tords!

Voyez Molière musicien, tome U, page 221. Sëi | gnëur, dàns tâ | gloire à-dô j i âblë Qüel mûr | tël ëst | digne d ëu | liër?

Lë | Nil à | vü sur J sës rï | vâgës Lës | noirs liâlA | lânts des de | sërts.

Si le musicien prend la coupe du premier verset pour type de sa caulilène, et c’est ce qu’il doit faire naturellement, il sera forcé d’abandonner son ihythme dès l’arrivée du second versicule. S’il persistait dans son entreprise en suivant l’impulsion donnée par les dactyles ou les iarnbes, il serait contraint de chanter :

Sëi | gnëur, dàns tà | gloire â-dû | râblé Quël | moi ....

Lë | Nil à | vu sur | sës ri | vâgës Lës j nous hâ | bi...

Voyez-vous ce mor, ces noirs habi de deuil qui se présentent pour égayer l’auditoire? On dira que le musicien peut allonger ou raccourcir sa canlilène afin de ne pas estropier les mots. D’accord, mais alors, c’est la mélodie qu’il estropie, et la musique est blessée à mort. Ces prétendues rectifications obtenues au moyen des entorses que le chant a subies, mettront au supplice l’oreille la moins exercée.

Sâ | voix rëdôu | fable Troublé | les en | fërs.

Un | brii.t fôrmï | dâblë Grondé | dans lës j airs,

Un | voile ëfliôy | âblë Coüvrë | l'ünï | vëis.

Lft | têrrë trëm | blântë Fré | mit dë lër | rëur:

L’ôndë | türbü | lënlë Mii | gît de fü | rëur :

La | lüi.ë sën | glântë,

Rë | cûlë d’hôr | rëur.

Trois vers excellents terminent cette strophe qui débute par neuf lignes de prose incompatible avec toute mélodie régulière. Et pourtant elle est citée comme un chef-d’œuvre de poésie lyrique, malgré ses rimes où foisonnent les épithètes 1 | Rois, chtU | fêz lit | cilôm | nie :

| Ses ciïuiï | nëls àtlën | (ils

| Dës plus pili | tî-biës E | tàts ...

| Troublent | t'bëiuéu | se bârmô | nie.

— Ces strophes (il y en a quatre) sont remarquables par l’élégance et la grâce, par une heureuse facilité de style. » Sur ce point je suis de l’avis du commentateur Geoffroy; quoique poursuit partout, fraude adroite, me paraissent bien raides pour fléchir sous la mélodie. Après avoir examiné les 309 lignes rimées, qui dans i»mer, doivent être chantées, et les 231 qui, dans Ainaiie, ont la même destination; lorsque l’œil du musicien a jugé que ces amas de lignes courtes, longues, moyennes, que l’auteur a mélées, brouillées, au hasard sur le

papier, ne sauraient en aucune manière devenir le texte d'un air ou d'un chœur; cet œil se souvient qu’il a vu, dans E»in*r, quatre stances qui se dessinaient agréablement en tête d'une page. Il revient à cette oasis verdoyante au milieu du désert, s’applaudit, se réjouit de sa conquête. Mais hélas! quand il veut s’emparer de ce butin précieux et rare, il s’aperçoit que le mirage l'a trompé; il reconnaît que, sous une apparence de régularité, ces strophes, privées de mesure, de rhythme, de cadence, comme tout le reste, ne valent pas mieux pour la mélodie, et qu’elles ont en outre le défaut capital de Unir par une rime féminine, par une rime sur laquelle on ne saurait terminer le discours musical sans langueur et sans gaucherie. Les stances commençant et finissant par une féminine sont d’un effet plus que désagréable à la simple lecture, faut-il s’élonner que les musiciens les réprouvent? Ce qui n’empêche pas la Clé du Caveau de proposer à nos coupletiers le timbre de Femmes voulez-vous éprouver, finissant par Ah! rendez grâce à la nature.

Les chœurs de Racine étant écrits en prose élégante, sonore, sublime, ne peuvent point s’unira notre musique disposée en vers rhythmés. Du temps de Louis XIV, lorsque tout se chantait sur l’air des vêpres, on emballait, on emmagasinait facilement la prose, rimée ou non, sous une psalmodie complaisante au dernier point; plain-chant dont * Malade imaginaire nous a conservé des restes curieux. Rameau n’offrait-il pas de mettre en musique la Gazette de Hoiiaude; et Lemière de Corvey n’a-l-il pas musiqué, publié la sommation de rendre Mayence faite à Beaurepaire, et l’admirable réponse de ce général ?

U | lac, 1 6 | chers mü | ëts, | grottës, fô | rêt ôbs | cure !

| Vous que ;ë | temps ë | pàrgne uü qull j peut rëjeü | nir,

Gôr | dëz de j cët-të | nuit gâr | dëz, | bëltë nà | lüre.

Au | moins lë | sôuvë | nir.

Qué lë | vent qui gë | mît, lë r6 | sëau qui soü | pire.

Que 1 les pàr | füms lë | gërs dë t6n | air émbiu | mè,

Quë | toùt cë | qu'ôn ën | tend, l'ôn | voit oü | l’on rës | pire, Toüt | dise : Ils | ont aï | më.

En voyant la marche incertaine et boiteuse de celle prose charmante, on n’est pas étonné que Niedermeyer ait été forcé de composer six musiques différentes, pour adapter son élégante mélodie à chacune des six strophes de Lamartine.

Le contrefacteur de billets de banque est forcé de copier sa condamnation. En écrivant une musique différente pour chacun des trois, quatre ou cinq couplets d’une chanson d’une romance, le compositeur met au grand jour l’insigne maladresse de son parolier. Il y a preuve par écrit, le tribunal peut condamner en sûreté de conscience.

Un fort joli poème de Voltaire est composé d’un seul distique, dont les deux vers n’ont entre eux aucune sympathie de rhythme.

Qüi que tü | sois, vôi | ci tôn 1 mâitre.

Il | l’ëst, lë | fût | oü lë dôit | être.

Et c’est après avoir vu, lu, récité de la prose ainsi bâtie, que Boileau triomphant s’est écrié :

Enfin Malherbe vint, et le premier en France . Fit sentir dans ses vers une juste cadence.

— Voilà, certes, une justesse bien injuste,» nous dirait M. de Pourceaugnac.

| Nymphe | qui jà | maïs në sôm | mëilles |

Et | dont les mes | sages dï | vers En | ün mô | ment | sont aüx 6 | rcîlles Des | peüplës dë | loüt l’ftoï | vers.

Cherchez et trouvez, je vous prie, la juste cadence de ces lignes de Malherbe, et de toutes les odes, cantates, chansons, de ses trop nombreux imitateurs.

C’est Desportes que Boileau devait nommer au lieu du coriace Malherbe; Desportes visant beaucoup mieux à la cadence, que pourtant il n’attrape jamais. Ses charmantes et nombreuses chansons ne présentent pas un couplet dont le rhythme soit régulier.

Quelle somme de préjugés moisis, de pédantesque manie, de

L’ART DES VERS LYRIQUES, routine décrépite, d’orgueilleuse opiniâtreté, d’outrecuidance aveugle et brutale! ne faut-il pas avoir encroûté, mastiqué dans sa tête pour oser présenter comme des vers ces additions de syllabes, ces brochettes de mots antipathiques et discordants? prose rirnée excellente 1 admirable, sublime quelquefois par la beauté, le charme, l’énergie des pensées, à la bonne heure! mais des vers, Dio santo, des vers lyriques !

Et vous ave* le front de scander cette prose!

Dans votre croassement de corbeau, retrouverons-nous le langage des dieux?

L'Europe, l’Asie et l’Afrique nous sifflent en chœur depuis trop longtemps; en attendant que lesAméricains se joignent àce concert peu flatteur, afin d’en compléter l'harmonie, comme Pradon, nous nous sifflons nous-mêmes. Lisez les rhylhmes que vous chante l’Université, la fille ainée des souverains français!

Aux trouveurs occitaniques Le Ciel fit un court destin,

Et leur musc, aux tons lyriques,

N’eut de voix que le matin.

Reine et gaie en sa Provence, liais muette et serve en Fi ance,

Elle meurt dès le berceau :

Sœur, ainée aux autres muses,

Chantant, quand leurs voix confuses Bégayaient, dans l’art nouveau.

A la Lyre l’Italie,

Héritant des troubadours,

Ajouta sa mélodie,

Dans la langue des amours.

L’Allemagne qui sommeille,

La dernière, enfin, s’éveille ;

Et plus riche en tons divers,

Ses sons âpres, mais rhythmiques.

Des sirènes italiques

Rivalisent les concerts.

Apollon fut plus avare Pour nous, fils déshérités :

De l'art notre vers b irbare N’a que les diffieullés.

A la Lyre il se refuse;

Noire o> cille, qu’il accuse.

En ignore les accents;

* Et, restés seuls en arrière,

La routine est notre ornière,

Qu’en aveugle suit le Temps.

Quand Thalie et Mclpomèue Font parler les passions.

Sans rivale, notre scène Fait envie aux nations.

Mais sa lyre méprisée.

De l’Europe la risée,

N'a qu'un ton d'aigre fausset;

Bien que douce elle résonne.

Sous le rbylhme qui détonne.

Elle jure sous i’archet.

Sachons rompre les entraves Du caprice et du hasard;

Ne restons libres esclaves Que du beau, du vrai, de l’art.

De leur voix enchanteresse.

Lorsque charment le IVrmesse Les beaux cygnes d'Hélicon,

La corneille en vain croasse,

La grenouille en vain coasse.

Dans les mares du vallon.

Que Midas, juge excentrique,

Seul préfère l’aigre son Des pipeaux du dieu rustique A la lyre d’Apollon;

Mais le dieu de l’harmonie.

Infligeant l’ignominie k l’oreille de ce roi.

De son nom fit une injure

Pour qui, sourd à la mesure.

Méconnaît sa juste loi.

Sous ses cordes tout usées,

Notre vieille lyre dort;

Et, ses sources épuisées.

L'art languit, frappé de mort.

Que le vers, nu, syllabique.

Chante enfin, riche, harmonique,

Nous tirant d’un long sommeil;

Du silence, que, confuse,

Le réveil pour notre muse Du lion soit le réveil.

J. A. Dccondut, Essai de Rhythmique française, page 288.

Arrivons à notre chansonnier par excellence, dont les couplets scintillants de pensées, d’images lancées, conduites avec une verve entraînante, peuvent être lus, récités et non pas chantés. La prose rimée de Désaugiers ne vaut pas mieux que celle de Quiuault, de Racine, de J. B. Rousseau. L’opulence des idées et de la rime ne sauraient compenser le défaut de rhythme et de mesure.

1 L’ômbrë | s’ëvà | pore, j Et dë | jâ l'âu | rôre Dë | ses myôns | dore Lës | toits d’âlën | tour.

Ces couplets étant réglés sur un air connu dont le rhythme est régulièrement énergique, il suffit d’examiner les deux paires de vers de structure différente pour juger que si le premier distique s’unit à la mélodie, le second doit se refuser à la même association. Pris séparément, ces distiques paraissent également bons, le second semble vouloir s’adapter à la canlilène choisie. Le premier, suivi de deux vers mesurés par deux iambes amenant une césure, marcherait fort bien sous une autre musique. Ceux qui chantent ce couplet tel que Désaugiers l’a composé sont forcés de faire tomber l’accent sur un « muet l'ütn | brê, et sur la première syllabe de déjà : Et | déjà , ce qui

change les brèves en longues, coupe les mots de manière à les rendre inintelligibles.

Pris à contre-temps, le mot rayons, iambe, frappe à faux; il ne peut donc figurer à la place du trokée sollicité par l’oreille.

Dans ce quatrain , un seul vers est bon , le dernier. Voici le plan figuré des mots , des syllabes , que la mélodie réclamait impérieusement :

Lâ | nüit s’ëvâ | pôre Et | la belle au | rore De | ses flammes | dore Les | toits d’alen | tour.

Notez, s'il vous plaît, que Désaugiers, fils de musicien compositeur, était lui-même excellent musicien, chef d’orchestre par occasion , et pourtant il n’a jamais fait marcher ses couplets d’accord avec les airs qu’il choisissait. Nos musiciens-paroliers, écrivant les mots et les notes des chansons , cantiques ou romances qu’ils fabriquent, négligent la mesure et le rhythme au point que leur prose rimée est en divorce complet avec leurs cantilènes. Ils ne peuvent chanter leurs couplets sans lacérer la mélodie ou les paroles , bien qu’ils aient la précaution de faire une musique différente pour chacune de ces strophes.

— Et l'on s’étonne, après cela, que les paroles françaises, interprètes des idées dans l’expression du sentiment, mais irrégulières, étouffées ou estropiées par l’accent musical, soient bien moins entendues, comprises, dans le chant, que les paroles rhythmiques des Italiens! Et l’on s’en prend à nos désinences féminines, qui n'y sont pour rien, ou pour peu de chose, au lieu d’accuser le défaut de rhythme, ou le déplacement de l’accent logique, qui seul constitue le sens avec l’unité du signe. Est-ce donc la faute de la langue, si de ses finales féminines et enclitiques, qu'elle nous donne pour faibles et levées, nous faisons des notes fortes et frappées, et si nous plaçons des tenues sur des syllabes nulles et fictives? Je ne parle pas des fades quolibets si fréquents dans nos chansons et que produit inévitablement la mutilation des mots, après des syllabes malencontreuses dont les Femmes savantes de Molière voulaient purger la langue. Mais il n’est pas nécessaire de les retrancher, il suffit simplement de ne pas les mettre en relief en les

détachant, c’est-à-dire de ne pas faire tomber absurdement le frappé de la mesure au milieu des mots.» J.-A. Ducondut, ancien inspecteur d’académie, Essai de Rhythmique française; in-18; Paris, 1856; p. 36.

MOTS COUPÉS DONT LES FRAGMENTS TOMBENT A FAUX SUR l’aCCENT.

A | mis, lë | so lëil | vS pà | raïtrë |

Aü | mar ché | qüi viënt | deu s’oü | vrlr.

N&n sôus les | /au riërs | deu là | glôirë.

A | pëinë | là sûuf | fràncë

Vient | tour men | ter mon | cœur,

Qu'aus | si tôt | l’es pé | rance

Me | pro met | leu bon | heur.

A. Duval, Béolowtky.

Que dirait-on d’un musicien connaissant assez peu la portée des instruments pour écrire des ré, des fa , des la , des si médiaires surdes parties de cors, en indiquanl/orte, fortissimo pour l’exécution de ces notes bouchées? L’instrument les refuse, on ne peut les obtenir qu’en introduisant la main dans le pavillon. Semblable à la gamme du poète, la gamme du cor se compose d’accents énergiques et de sons faibles que l’artiste sait employer dans les chants suaves. Une attaque vigoureuse , en écrasant ces notes , les réduirait au silence. Ré fa la si médiaires sont les e muets du cor ; ils parlent cependant, ils parlent, mais avec douceur et modestie.

E muets écrasés par l’accent.

Un | mi....gârd | deu mà | belle.

Rën | dre «.... lë | vie ët | leu bftn | hëur.

1 Quoi, | quoi! c’ëst | vofls qu’ël | leu prë | fërë?

Et c’est avec de pareils éléments, avec cette agglomération , ces tas de mots discordants , privés de mesure et de rhythme , que les Français croient faire de la poésie lyrique 1 Bien mieux I c’est avec un semblable gâchis qu’ils osent et croient traduire Anacréon, Horace, Catulle, etc. ! sans se douter que leur prose rimée , lourde masse informe , condamnée à ramper comme le chat éreinté de Jocrisse ou bien à marcher en avant, en arrière, à droite, à gauche, comme les crustacés, ne peut pas même indiquer les coupes élégantes, les rhythmes lestes, les tours éner-

giques, les cadences harmonieuses, les dessins d’une régularité charmante et pourtant mathématique d’Horace et d’Anacréon. A quoi servent ces traductions?

— C’est une idée malheureuse que de traduire les anciens ; c’est une idée plus malheureuse encore que de traduire les poètes; mais il n'y a point d'idée plus malheureuse que de les traduire en vers. » Nodier, Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, page 285.

Ils devraient, ces auteurs, demeurer dans leur grec,

Et se contenter du respect De la gent qui porte férule.

D’un savant traducteur on a beau faire choix :

C’est les traduire en ridicule Que de les traduire en françois.

Perrault.

Et nos poètes qui s’évertuaient, mordaient leurs doigts, se brisaient le crâne pour composer des sonnets sans défaut qui ne valaient pas un long poème, des quatrains, desépîtres à rimes uniformes ou senées, des tercets au sens suspendu, proscrivant tout mot répété, des rondeaux qu i vont ajouter à la contrai n te de la rime identique l’obligation de ramener deux fois, à point nommé, les mots de leur début, en donnant à ces mots un nouveau sens! pour combiner l’acrostiche, plaçant toutes les lettres d’un mot diatoniquement, à la tête des lignes rimées, ou les syllabes du nom de leur héros à la fin de leurs vers; la ballade et son envoi, les triolets, la villanelle et ses refrains, le lai, le virelai, les rimes en échos, équivoquées, le redoutable chant-royal avec ses ripostes forcées; les bouts-rimés donnant la torture au bon sens par la tyrannie de leurs rimes étranges, baroques, saugrenues; la glose simple ou redoublée; et nos poètes qui gaiement se dévouaient à ce rude labeur, à ces difficiles nugœ, n’ont jamais, jamais! eu l’idée heureuse et toute simplede mesurer un coupletde chanson! Un seul, entendez-vous? un seul II!

Les 473 rondeaux que Benserade a rimés sur ie« MKamorphose* d’Ovide, parmi lesquels beaucoup sont très-bien tournés, ces 1 ,319 refrains amenés plus ou moinsspirituellement, neprésenteraient-

l.’AR'r DES VERS LYRIQUES, ils pas à nos poètes contemporains une somme d’effrayantes difficultés bien plus fortes que la cadence, la mesure, le rhythme que je les invite à donner à leurs vers lyriques?

Si l’on veut que ces vers soient réellement des vers, il faut avoir soin de les grouper, de les faire marcher en plus ou moins nombreuse compagnie. Ils reproduiront ainsi les figures du rhythme adopté, rhythme que l’on doit suivre avec une fidélité complète, scrupuleuse. Une seule faute arrivant au milieu d’un air, d’un duo, d’un couplet, dont le rhythme s’était d’abord franchement dessiné, va porter le désordre dans le discours vocal et le frapper de paralysie. Cette faute introduit un élément hétérogène parmi les figures régulières, anneaux symétriques de la chaîne du rhythme ; tout est perdu , ruiné. C’est le loup tombant au milieu de la bergerie; c’est le glaive coupant le jarret d’un cheval au galop.

Méhul était Français, littérateur, il observait la prosodie autant qu’il le pouvait ; rencontrant une ligne de prose mélée h trois vers mesurés, l’auteur d’Eupuronine refuse de chanter Ingrat, j'ai por, abandonne son rhythme énergique, véhément, pour se plonger dans une psalmodie inerte, insignifiante, qui lui permet de réciter en grosses notes le verset discordant et boiteux. Méhul a respecté la prosodie, il est vrai; mais quel désordre affreux cette déférence n’a-t-elle pas jeté dans son admirable duo?

COftADIS.

| Ffiiblë rï | vil, | përfïdë | lëmmeî | Je süurki | bien | vous sëpâ | rër.

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