‹ L'art des vers lyriquesChapitre 8 sur 72 · LA COMTESSE D ALLES · texte numérisé non relu

LA COMTESSE D ALLES

In | j /rat, j'ai por | té dàns lôn | finie | lin fëu qui | va | të dëvO | rër.

Ce dernier vers est parfait, mais il devient forcément de la prose; le rhythme, une seule petite fois rompu, ne saurait être rajusté. C’est le coup de sifflet du chasseur frappant à faux ; la caille est partie, croyez qu’elle ne reviendra plus. Le vagon est dérayé, patatras!

Le rhythme est comme une île escarpée et sans bords,

On n’y peut plus rentrer dès qu’on en est dehors.

Je suis étonné que Hoffman, poète souvent régulier, n’ait pas corrigé cette faute grossière, immense, Ingrat , j'ai por ! qu’il pouvait faire disparaître en disant :

| Oüi, mâ fü | reûr | livré tôn | Ame | Aü fëu qüi ] vA | të dëvô | rër.

Attaquer et tenir la note avec autant de grâce que de justesse, triller et lancer des roulades pleines de vigueur et de légèreté, n’est pas l’œuvre d’un jour. Le travail le plus opiniâtre a seul pu conduire le chanteur au point culminant où vous le voyez arrivé. Sa belle voix, son intelligence musicale, ses exercices le rendent audacieux, infaillible. Exercez donc votre oreille, faitesla vocaliser, afin qu’elle devienne sensible à l'harmonie du langage poétique, soyez certain que cette précieuse harmonie vous aidera, vous soutiendra, vous inspirera môme! et qu’elle ne vous laissera pas écrire, pas môme penser un vers faux! Bien mieux ! l’exercice de cette harmonie que l’habitude va rendre facile autant qu’agréable, vous portera sans étude, sans dessein arrêté, sans intention môme, à purger rigoureusement d’hiatus, d’accrocs et de cacophonies la prose la plus simple, à lui donner une allure agile, coulante et musicale. Témoin les huit volumes in-8 que j'ai publiés depuis 1852.

Votre oreille civilisée se révolterait s’il vous prenait la fantaisie de dire : J'ai été à Avignon, la politique que, avec tout le monde; chacun un, avec Boileau; car le cardinal, avec Racine ; la musique qu’on compose, avec J.-J. Rousseau ; et mortelle était ton épée, avec Chateaubriand; par le parlement, avec M. de Lamartine, etc., etc., etc. Tous nos prosateurs, et les plus illustres en tête, sont des musiciens exécutant des compositions admirables sur un clavecin qui n’est pas d’accord; musiciens sans oreille, innocents, mais atroces cacophonistes. Voyez Molière musicien, tome II, pages 223 à 238.

— Aujourd’hui les arts sont le coté faible des Anglais. Leur langue

met en fuite la mélodie; ils nous rendent le service d'avoir une oreille plus barbare que la nôtre. J.-J. Ampère, de l’Académie française, Espagne et Angleterre, Revue de* Deux-Monde*. 15 février 1850.

Paroliers infiniment précieux, que l’espoir d’un lucre facile, que l’ardeur, la fougue de la chasse aux piécettes, aux écus d’or, cèdent aux nobles sentiments de l’amour-propre national ; que vos livrets d’opéras, parfois bien conduits au regard de l’action dramatique, mais toujours raboteux, discordants, affreux, abominables, s’il s’agit de leur poésie, cessent d’être un objet de constante risée, de vitupère sanglant de la part de nos voisins dès longtemps civilisés; faites que vos livrets de six liards deviennent enfin, enfin! des poèmes dignes du prix de trente, de cinquante mille francs qui leur sont bénévolement adjugés. N’est-ce pas honteux que le galimatias rimé de Guillaume t*ii et la sublime partitipn de Kossini, mis dans la balance financière, la tiennent dans un parfait équilibre? Si vous mesurez vos stances, vos couplets, croyez qu’ils seront poétiques dans toute la force du mot, Goethe vous l’a dit, et dès lors vous aurez fait la moitié de l’œuvre du musicien. A l’exemple des Italiens, des Provençaux, des Allemands, des Espagnols, des Anglais, des Slaves, des Kabyles, nations poétiquement civilisées, vous pouvez même vous affranchir quelquefois du joug de la rime, qui fait dire tant de bêtises aux versificateurs français les plus célèbres.

Soyons justes, il le faut, et disons que les mille et mille iniquités prosodiques dont nos opéras sont diaprés n’appartienneDt pas toutes aux paroliers. Les musiciens doivent en réclamer une part, beaucoup moindre, il est vrai, mais leurs fautes peu nombreuses n’en sont que plus dures à supporter. Prosodier les paroles est chose si simple et tellement facile que le musicien ne saurait être loué de son exactitude. Il mérite d’être plus sévèrement critiqué s’il se trompe et s’égare dans une fausse route, lorsque son parolier l’avait d’abord mis dans le droit chemin. '

| Dôucë ma | glfi Des lieux chéris,

Qui par Julie Sont embellis.

Viens, mon amie.

Viens, à mon cœur, Rendre la vie Et le bonheur.

Ces vers sont excellents. Boieldieu les chante d’une manière correcte dans son adagio, mais il frappe à faux dès que le mouvement s’anime; et, dans Y allegro, prenant le rhythme des vers à contre-temps, il écrase les e muets avec une insigne brutalité.

Dôucë ma | gîë

devient

Dôu | cë ma I gîë ;

et

| RPndrë la | vïë 1 Et lë bôn | hCur

se change en

Rën | drë lë | vîë Et | lë bôn | hëur.

Par un remords de conscience louable, Boieldieu va restituer sa véritable prosodie à ce distique en le ramenant sur la cadence finale. Cette satisfaction tardive accordée à l’oreille ne la consolera point des affronts qu’elle a reçus de

Dôu | ceti ma | gîë...

Rën | dreu lë | vïë

Et | /eu bôn | hëur.

Revenons sur nos pas.

Nôn | rîcn n’ë | dü chën | gër sôn | âme.

— Non | rien n’a | dû chan | ger sa | foi.

Voilà des iambes parfaits. Il leur faudrait une réponse exacte, symétrique, et le parolier va s’embourber deux fois, après avoir si bien débuté.

— El | leu për | tâge ën | côr më | flâmmë.

— Elle | ëst ën | côr fôl | leu dë | môi.

sfi l art des vers lyriques.

Ici le musicien s’cst vu contraint d’écorcher deux fois l’oreille, afin de ne pas briser son rhythme d’une allure franche et décisive.

Vous le voyez , quand il y a discordance entre les paroles et les notes, il faut nécessairement que les unes ou les autres soient

cruellement défigurées.

Vous direz que je m’attache à des minuties; d’accord, si ces bagatelles réunies en faisceau de préceptes, ne devaient pas vous faire conquérir un jour cette poésie lyrique autour de laquelle vous pataugez académiquement depuis des siècles, sans pouvoir la saisir et l’étreindre ; si la réforme que je propose ne devait pas élever l'opéra français au rang suprême où sa fortune lui permet d’aspirer, au lieu d’être la risée de l’Europe et des Français euxmêmes. Spectacle le plus ridiculement somptueux qu’on puisse imaginer où ledrame en prose inerte et brisée par la musique ne saurait être compris, spectacle enchanteur pour les bambins et les brutes, où les rogatons délaissés parles théâtres subalternes sont remis sur table au grand désappointement du public. Admirer les édifices du Louvre, de Rivoli, des boulevards, en sortant de l’Opéra qui vient d’étriller si cruellement vos oreilles, n’estce pas jouir à l’instant du précieux contraste de la sauvagerie la plus barbare opposée au progrès avancé de la civilisation? Fautil aller chercher ce contraste au delà des mers? Une représentation des Huguenot» ou d’un autre opéra lacéré, massacré dans le même goût doit suffire.

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