ARRIVÉE B UN AUXILIAIRE PRÉCIEUX
M. Ducondut vient de publier un livre bien raisonné, plein d’érudition, ayant pour titre Essai sur la Rhythmiqm française. Cet écrivain a fait preuve de talent , mais aussi d’une grande ambition. Il veut réformer notre poésie lyrique, c’est à merveille : nous travaillons à celte œuvre depuis trente-huit ans. Il veut encore étendre sa réforme sur les ouvrages en vers destinés au débit oratoire. J’applaudis à sa noble et courageuse entreprise et lui souhaite un plein succès. Faire entendre à des Français que leurs vers épiques, satiriques ou tragiques, ne sont que de la prose inerte et privée de toute cadence, que s’ils veulent avoir une épopée, des odes, etc., il faut qu'ils les écrivent en vers mesurés, m’a toujours semblé téméraire au dernier point. Plusieurs, comprenant fort bien les raisons données par le hardi novateur, feindront de ne pas les comprendre; d’autres lui diront ; — Nous avons fait jusqu’à ce jour de la prose rimée, notre public infiniment exigu, quoique rustre, veut bien s’en contenter, l’Institut nous applaudit et nous récompense, la nation a depuis longtemps délaissé toute prose rimée.
Le vase est imbibé, l'étoffe u pris son pli, à quoi bon recommencer des études qui , pour nous , seraient sans aucun résultat?
Musicien, j'ai dû négliger absolument ce qui, dans notre poésie, n’était point destiné pour le chant. Je m’incline, me pros-
L’ART DES VERS LYRIQUES, terne devant les œuvres sublimes de nos illustres prosateurs rimants, je les couvre de lauriers ; mais, cela n’étant pas de mon diocèse, je n’ai jamais voulu m’occuper d’un catéchisme qui vint prescrire la moindre réforme dans leur constitution.
En me bornant à la poésie lyrique, je pouvais sur-le-champ attirer, fixer l’attention de la France entière sur mon système, éveiller, éclairer son intelligence et conquérir son approbation. La musique bien connue de Grétry , de Méhul , de Boieldieu , d'Hérold, d’Auber, etc., était prompte à signaler à l’instant les bévues de leurs paroliers. Au moyen de ce contrôle précieux, je faisais de la morale en action ; c’était un problème offert et résolu d’une manière patente, inattaquable; c’était montrer la Vénus hottentote en face de la Vénus de Milo. Mon système a soulevé beaucoup de contradictions , comme en éprouvent en France toutes les choses nouvelles , même les plus avantageuses, et celle-ci compte de nombreux adversaires dans nos académies. Non que parmi les gens instruits elle ne puisse rencontrer quelques détracteurs de bonne foi, mais parce que la passion et la cabale portent leur influence sur tout, et que l’amour-propre combat encore avec opiniâtreté pour une mauvaise cause, môme lorsque l’esprit est convaincu.
Malgré ces oppositions, ou peut-être grâce aux attaques violentes que l’on a dirigées contre la réforme dont il s’agit, je dois m’applaudir des succès'obtenus; ils sont assez grands pour assurer une complète réussite. De nombreux disciples formés à mon école, et qui veulent bien me témoigner leur reconnaissance, marchent d’un pas ferme et sûr dans la bonne route; ils achèveront de sauver la patrie si cet honneur ne m’était pas réservé. Je dois adresser mes compliments affectueux à M. Ducondut, qui vient aujourd’hui se ranger sous notre bannière, et travailler ardemment au grand œuvre des vers lyriques demandés en chœur par nos musiciens.
Cet écrivain affirme, un peu trop légèrement, que les Français n’ont encore pour le chant que des vers purement syllabiques, et point de vers lyriques proprement dits. C’est uue orreur. Depuis les sirvcnles de Guis, dit Guy , seigneur de Cavaillon , et
les romances de Thibaut IV , comte de Champagne et roi de Navarre (xi* siècle) ; depuis i* Mystère de u ranwion. de Michel (1482), jusqu’au Richard en Palestine, de M. Paul Foucher (1844), je pourrais citer une trentaine d’opéras sérieux ou comiques dont la cadence est parfaite. Vadé, Favart, Collé, Baurans ont fait preuve d’une rare intelligence du rhythme comme parodistes; leurs couplets sont des modèles de grâce et de sévérité prosodique. MM. Th. Sauvage, Émile Deschamps, Paul Foucher, Henri Trianon, Crevel-Charlcmagne, suivant ma doctrine dès longtemps professée, ont obtenu des succès mérités.
Loyse de Montror*,' cantate en vers lyriques parfaitement Rythmés , de M. Émile Deschamps, musique de M. Bazin, est exécutée à l’Opéra le 7 octobre 1840, après avoir été couronnée par l’Institut.
Richard en Palestine, opéra en trois actes, en vers lyriques réels, parut sur le même théâtre le 7 octobre 1844.
Parmi vingt-cinq livrets d’opéras de ma façon, je n’en citerai qu’un seul dont voici le titre imprimé : BERNABO, opéra bou ffe en un acte, d'après Molière, paroles ajustées sur la musique de Cimarosa, Paisiello, Guglielmi, Salieri, Farinelli, Grétry, par CASTIL-BLAZE. Ouvrage écrit en vers lyriques pour l'Académie française, argument victorieux qu’elle peut diriger contre ceux qui doutent de la sonorité puissante et mélodieuse, de l’agilité, de l’accent, de la quantité même de notre langue française.
J’ai fait hommage d’une infinité de livrets et de la partition gravée de Brmabo (juillet 1856) aux bibliothèques de l’Institut et du Conservatoire de Musique.
Je ne puis mieux prouver que les Français connaissaient et pratiquaient l’art des vers lyriques depuis sept cents ans au moins, qu’en choisissant une grande part de mes exemples dans les œuvres de nos poètes anciens et modernes.