‹ L'art devant le christianisme, (conferences de Notre-Dame, 1867);Chapitre 10 sur 19 · Renan. Étude sur la Tentation du Christ de Ary Scheffer · texte numérisé non relu

Renan. Étude sur la Tentation du Christ de Ary Scheffer

m L'HOMME ET L'ARTISTE.

gloire, des allures philosophiques et artistiques, a la prétention de poser à la fois en philosophe et en artiste. Cette séparation systématique de la perfection de Tœuvre artistique et de la croyance de Tartiste nous paraît atteindre Textrême limite de l'absurde.

Quoi 1 c'est sérieusement que vous le soutenez ce paradoxe insolent qui outrage tout ensemble la religion^ la philosophie et Fart : Findifférentisme doctrinal de Fartiste devant les créations de Fart! Quoi! vous ne croyez rien de ma religion : et vous prétendez traduire^ sous une forme sincère et dans un verbe authentique, ce qu'il y a de plus intime et de plus vivant dans ma religion, ce qui est ma religion elle-même?

Quoi ! vous voulez faire revivre dans vos œuvres, avec Fauréole de leurs vertus, la physionomie de nos saints : et vous ne croyez ni à la vie surnaturelle, ni à la transfiguration céleste de nos saints? x\h! je comprends pourquoi, sous votre ciseau sceptique ou votre pinceau naturaliste, nos héros apparaissent vulgaires, contrefaits, pour ne pas dire grotesques et quelquefois tout à fait ridicules.

Quoi ! vous voulez peindre, avec toute sa beauté et tout son charme original, le type de la pureté, dans celle que nous nommons par excellence la Vierge, la

Vierge immaculée^, la Vierge-Mère : et vous ne croyez pas au privilège de sa conception immaculée? que disje? votre négation outrageante sourit devant la rencontre miraculeuse de la virginité et de la maternité dans cette femme sans égale : et vous vous flattez de mettre sur son visage et de répandre sur sa personne cette splendeur suave dans laquelle je me plais à contempler la Mère dè mon Dieu^ qui est ma mère aussi ?

Quoi ! vous ne croyez pas à la divinité du Christ que j'adore; vous ne saluez en lui qu'un homme idéalisé par la croyance des peuples^, type humain de la beauté virile : et vous osez bien^ de votre pinceau téméraire^ toucher à cette figure qu'un grand artiste chrétien laissait longtemps inachevée, parce qu'il désespérait de la faire jamais assez belle? Et vous vous flattez que je reconnaîtrai dans votre œuvre ce que j'aime^ ce que j'admire^ ce que j'adore dans sa personne? Vous ne voyez dans le mystère de Bethléem qu'une poétique et naïve légende^ comme vous la nommez; et pour vous^cet enfant n'est qu'un enfant. Vous osez le peindre^ cependant^ mon Christ naissant; vous l'osez : et vous vous étonnez de ne pas trouver^ dans les couleurs que vous mêlez pour éclairer son visage, le rayon divin qui surgit au

front de rEnfant-Dieu? Vous le représentez étonnant les Docteurs par le prodige de sa science et de sa sagesse incomprise; et, pour vous, ce divin enfant n'est que le fils vulgaire d'un vulgaire ouvrière Vous le représentez faisant des miracles; et pour vous le divin thaumaturge n'est qu'un homme habile^ surprenant par des prestiges la crédulité populaire. Vous le montrez mourant dans d'inexprimables supplices; vous essayez de rendre-, dans sa solennelle beauté^ l'ineffable consummatum est ; et pour vous ce mourant n'est qu'un supplicié qui a reçu des passions humaines un châtiment légal. Vous le montrez sortant de la tombe dans la splendeur de sa chair transfigurée, portant à la mort ses défis glorieux; ^et pour vous ce ressuscité ne fut jamais un mort, et sa résurrection n'est que le rêve d'une femme enthousiaste et de quelques disciples hallucinés! Ah! comment vous étonner^ après cela^ que^ malgré tous vos efforts de talents pour traduire dans vos œuvres l'idéal que ma foi découvre à travers les clartés évangéliques^ la beauté et la majesté divine manquent à cette tête de notre Christ^ découronnée^, dans votre pensée rationaliste^ de la gloire et de l'auréole du Dieu? Comment vous étonner, qu'en regardant ces figures de notre Christ^ tracées par un art incapable même de le com-

L'HOMME ET L' AUTISTE, 115

prendre, notre foi s'indigne et s'écrie^ en détournant la tête : non ce n'est pas lui !

Messieurs^ il m'en coûte de le dire; j'en rougis pour mon siècle et pour mon pays : de ces Christs mutilés, de ces Christs déshonorés^ portant un visage et un cos^ tume dont la trivialité révolte ensemble le bon sens^ le goût et la foi^ caricatures plutôt que portraits de mon Dieu^ j'en ai vu offerts par le scepticisme ou la négation artistique aux suffrages des maîtres et aux admirations des croyants eux-mêmes : en les voyant j'ai baissé les yeux de tristesse et de honte ^ et j'ai dit : mutilation ! sacrilège ! Hommes sans religion^ artistes sans croyance et sans foi, allez^ peignez et sculptez l'homme^ puisque vous ne croyez qu'à l'homme ; mais^ de grâce^ respectez notre Christ; de grâce^ épargnezmoi la caricature de Dieu ! . . .

Ce que nous disons ici des tableaux et des portraits , que l'art sceptique fait du Dieu des chrétiens^ ne pouvons-nous pas le dire aussi 'et des temples qu'on lui bâtit et des harnionies qu'on lui chante? Est-ce que ce n'est pas surtout de cette absence de foi que viennent ces édifices reUgieux qu'un écrivain a bien nommé les docks de la prière? Edifices bizarres qui signifient tout ce qu'on veut^ hormis l'idée chrétienne. 0 grands ar-

chitectes, vous ne croyez pas à la divinité de mon Dieu; comment dès lors lui élèverez- vous un temple digne de notre foi et de sa majesté? Comment forcerez-vous la pierre à respirer sa vie et à traduire son symbole? Et vous^ princes de Tharmonie^ vous entreprenez de faire planer sur Tautel, à Theure du grand mystère, le chant du sacrifice; et vous ne croyez ni à la réalité du sacrifice, ni à la présence du Dieu qu'on y adore? Ah! vous serez châtiés. L'âme sera absente de vos œuvres sonores mais vides; voire scepticisme sera la trahison de votre génie; et j'entends l'art et la foi vous crier d'une même voix : Arrière les profanateurs!

lïï, — Si la croyance de l'homme doit entrer dans Tœuvre de l'artiste, la croyance toutefois ne suffit pas; avec la foi, il y faut mettre l'amour : car, selon le beau mot d'un écrivain, a art veut dire amour, et artiste celui qui aime. »

L'amour ! ce mot trop profané s'impose ici à mon sujet. Je vous demande la permission de le prononcer plus d'une fois, mais dans son sens le plus rigoureusement chaste, et, si je l'ose dire, le plus divinement pur; et j'évoque en vous, pour y faire écho, la part la plus virginale et la plus angélique de vous-mêmes.

En quelque genre que ce soit^ il n'y a pas de chefd'œuvre de Tart qui ne soit une fleur ou un fruit d'amour. Un auteur fort profane de ce temps a écrit ces mots : « L'amour^ quel qu'il soit^ est le premier élément de l'art; c'est son souffle vital. » Le quel qu'il soit est ici de trop ; il fait jurer le faux au fond d'une formule vraie. Il est un amour renversé qui déplace le pôle et éteint la lumière de Tart^ en déplaçant le pôle et éteignant la lumière de la vie : cet amour retourné contre son but aboutit à la beauté satanique, c'est-àdire à la laideur voilée sous une splendeur factice. Non^ ce qui est le premier élément de l'art et son souffle vital^ ce n'est pas Famour quel qu'il soit^ mais c'est vraiment l'amour. L'amour dans le vrai, l'amour dans l'ordre^ l'amour le plus fort et le plus ordonné : voilà la vraie puissance artistique^ la puissance de créer et de faire éclater hors de soi l'ordre que Ton porte en soi.

Regardez le monde, ou^ si vous voulez^ les mondes^ c'est-à-dire l'harmonie et la beauté dans l'univers : partout et en tout, ce qui est beau dans un degré quelconque sort d'une création d'amour. L'amour, c'est-àdire le mouvement de la vie qui s'épand hors de soi, est le principe créateur de toute beauté qui reluit. La

118 L'HOMME ET L'ART tSTÉe

création du monde entier n'est qu'un fruit de Tamour divin : c'est Tamour de Dieu qui s'épand hors de luimême selon le penchant de sa divine bonté ; amor sut diffusivus. Oui^ Messieurs^ la création du monde, c'està-dire Tœuvre si admirablement harmonieuse du divin artistCj est l'acte de Famour incréé se manifestant dans ' la création : et cet acte d'amour, non pas fatal, comme le rêvent des doctrines insensées, mais généreux et libre, fait reluire dans l'ensemble des êtres créés Fordre général qui est la beauté de Funivers, et dans chaque être individuel Fordre particulier qui constitue sa beauté propre ; en sorte que, d'une extrémité du monde à Fautre, il n'y a pas un seul être portant un rayon de beauté, qui ne puisse et ne doive s'écrier : Je suis un enfant de Famour. Eh bien ! Messieurs, ce que Dieu a fait pour le monde, tout être créé le fait selon la mesure de sa propre énergie : il produit par Famour qui est en lui, dans un mouvement qui Fappelle hors de lui. Tous les vivants, sans exception, depuis le plus petit jusqu'au plus gigantesque, créent dans Famour et impriment à ce qu'ils créent FetFigie de leur propre beauté. Ce qui n'aime pas ne produit pas. L'égoïsme absolu est la stérilité absolue, parce que c'est la vie exclusivement en soi. La stérilité n'est pas l'absence de la vie, mais c'est

la vie retenue en soi. L'être vivant mais stérile est celui qui librement ou forcément retient la vie dans la captivité du moi . Mais partout où il y a une fécondité^ une création^ un fruit du bien ou du beau se montrant au soleil^ il y a une vie qui sort d'elle-même pour se répandre hors d'elle-même^ c'est-à-dire un acte d'amour.

Il fallait jeter de haut sur ce mystère profond un regard discret. Nous voyons mieux, dans la lumière de ce regard^ pourquoi et comment Tamour est vraiment la grande puissance et la grande vitalité de l'art. L'artiste^ avons-nous dit^ lui aussi^ est créateur ; il est le créateur humain de la beauté dans l'art. Dès lors^ on conçoit que pour lui surtout l'amour est principe de force et de fécondité^ et pourquoi cet amour bien ordonné est la grande puissance de son art. L'artiste qui n'aime pas peut encore être habile; il ne sera pas vraiment beau. L'artiste qui n'a plus de cœur peut encore avoir dii génie; mais cette puissance du génie sans le ressort du cœur ne fera rien de ravissant. Car dans l'art comme dans la nature^ l'amour est le grand ravisseur^ et le cœur est le moteur suprême. Voilà pourquoi l'artiste doit être un homme de cœur autant et plus encore qu'un homme de génie. J'aime ce mot qu'un auteur

met dans la bouche d'un artiste déjà célèbre^ parlant à un enfant bien doué qu'il voyait doucement ému au souvenir de sa mère : ce Vous avez du cœur^ dit-il en l'embrassant : je vous en félicite^ c'est une bonne chose même en art. » L'amour fait sur les œuvres de l'artiste quelque chose d'analogue à ce qu'il fait sur le visage de rhomme qui aime^ il y fait fleurir la beauté. La haine enlaidit^ Tégoïsme défigure; l'amour embellit et transfigure. Quelle qu'en soit la raison^ c'est un fait : tout visage épanoui par un amour virginal et pur s'empreint d'une beauté qui ne ressemble à aucune autre. Qui aime bien et dans Tordre est beau de son amour même. Ainsi en est-il à peu près de Fœuvre de l'artiste; on y voit, on y sent l'épanouissement harmonieux d'un cœur qui aime. L'homme ne trouve que dans un mouvement de son amour l'expression parfaite de la beauté ; et il n'atteint qu'à force d'aimer les sommets radieux de l'art.

Il y a en effet un rapport merveilleux entre le beau qui produit l'amour, et l'amour qui reproduit le beau. Ce beau une fois saisi par un regard lucide et une fois aimé par un cœur pur, l'amour éprouve cette généreuse ambition qui prépare la création des chefs-d'œuvre^ l'ambition de le faire briller d'une splendeur nouvelle.

Tel est le besoin naïf et charmant de tout ce qui aime sincèrement et purement : faire plus beau ce que Ton trouve déjà beau^ et^ s'il est permis de le dire^ embellir la beauté même, a Celui qui aime^ dit un auteur^ se [)iaît à tracer partout les traits du bien-aimé : » s'il a un génie à mettre au service de son amour et une habileté à mettre au service de Tun et de l'autre, il fera Uii chef-d'œuvre. Cette image de ce qu'il aime^ il ne kii suffit pas qu'elle soit belle^ il faut qu'elle soit trèsbelle; et si la réalité ne l'y autorise^ il invoquera l'idéal. Oui, comme tous ceux qui aiment vraiment, il idéalisera ce qu'il aime, afin de pouvoir aimer encore davantage: et, s'il le peut, sur un front obscurci par l'ombre terrestre, il fera briller un reflet de la céleste beauté. En un mot, non-seulement l'artiste embeUira ce qu'il aime, il idéalisera, il divinisera peut-être l'objet de son amour. Oui, s'il aime à l'adoration, son ambition ira jusque-là; il essayera d'en faire une divinité qu^il puisse non-seulement aimer, mais adorer; et si son cœur n'est monté jusqu'à Dieu, il mettra son art au service de son idolâtrie.

Aussi, heureux l'artiste qui a su se passionner tellement pour le céleste et le divin, que son amour de la

i )3auté peut devenir un culte sans devenir une idolâtrie.

122 L'HOMME ET UARTISTE.

Heureux du moins^ s'il a élevé assez son amour pour contempler les. beautés plus rapprochées du ciel et plus voisines de Dieu ! Heureux s'il a le cœur assez tourné vers son vrai centre^ et Famour assez incliné vers son véritable pôle^ pour ne recevoir de la vision de la beauté d'autre secousse que celle qui fait monter davantage du côté de Tinlini ! Heureux si^ en voyant passer sous ses regards saintement ravis^ ou à travers son âme chastement émue, la vision de la beauté^, il n'éprouve le besoin d'en suivre le rayon que pour remonter par lui jusqu'à son éternel foyer^ et puiser dans les apparitions de la beauté créée la sainte et sublime passion de la beauté incréée! Heureux enfin notre a^tiste^ s'il sait assez disposer dans son cœur ces ascensions sublimes qui font monter l'âme jusqii'à l'amour de la divine beauté, et l'élèvent^ disons le mot, jusqu'à Famour de Dieu! Je dirai plus tard ce que Famour de cette beauté divine incarnée dans FHomme-Dieu a fait de miracles dans la sphère de Fart chrétien. Mais, ne Foubliez jamais, même dans la sphère de Fart humain, il importe d'épurer son amour à la flamme de ce chaste amour de Féternelle et divine beauté. Donc, artistes; mes nobles et glorieux frères, aimez toute beauté dans Famour de la souveraine beauté; aimez Dieu enfin

plus que tout et par-dessus tout; et par la puissance de cet amour souverainement légitime et ordonné^ vous ferez des miracles : vous garderez îe culte de la beauté sans tomber dans Fidolâtrie; vous ne ferez pas de statues pour que Fhumanité les adore^ vous ferez des chefs-d'œuvre pour qu'elle les admire^ et monte par ses admirations jusqu'à Tamour de la divine beauté.

IV. — Mais^ Messieurs^ pour que cet amour dont je viens de parler obtienne dans Fart toute sa puissance et toute sa fécondité, il faut que^ par un effort généreuxj il devienne véritablement ce que nous disions tout à Fheure^ un amour hors de soi, un amour enlevé h lui-même par cette sainte et sublime chose que Fon appelle Fabnégation du moi^ ou le sacrifice personnel.

Eu toutes choses^ et particulièrement dans Fart, ce qui fait les chefs-d'œuvre^ c'est l'abnégation; Fabnégation artistique dont le premier degré est Foubli de soi, le second l'extase qui met hors de soi^ et le troisième Fenthousiasme qui transporte en Dieu . L'égoïsme est en tout, même dans Fart, une si monstrueuse chose, qu'on ne parvient à la gloire des grandes créations, qu'à force de réaction courageuse'

contre ses tendances désastreuses et ses instincts barbares.

La première chose à obtenir dans Fart^ c'est, avons ~ nous dit^ la vision lumineuse de la vraie beauté. Or^ nemarquez-le bien^ sans une certaine mesure d'oubli de soi^ il n'y a pas de vraie clairvoyance de la beauté. La première condition pour arriver à la claire vue de la beauté^ ce n'est pas le regard ramené sur soi^ mais le regard jeté hors de soi. C'est qu'en effet le véritable objectif de la beauté à contempler n'est pas dans l'homme; il est hors de l'homme ; il n'est pas dans le moi , mais hors du moi. Sans doute l'âme humaine ellemême est une beauté à voir, et quelquefois une beauté à ravir ; elle est le sanctuaire où réside la beauté morale. Mais cette beauté elle-même, alors qu'elle existe, n'est que le reflet dans l'homme d'une beauté supérieure à l'homme ; et quiconque s'arrête à contempler en luimême cette beauté venue d'un rayon d'en haut, sans remonter par le regard jusqu'au foyer divin, perd peu à peu le sens de la vraie beauté; il tourne le dos au vrai soleil du beau pour s'absorber dans un reflet; il renverse pour lui l'objet de la vision artistique : plus il s'arrête en lui-même, plus il obscurcit les clartés qui lui découvrent la vraie beauté ; et à mesure que son âme

s'isole dans la contemplation et Tadmiration d'ellemême, elle perd de plus en plus cette beauté qui n'a tout son éclat qu'à la condition de s'ignorer. La vraie beauté de l'âme ressemble à ces beautés candides qui se découvrent à tous sans se comprendre elles-mêmes^ et qui ne laissent voir dans leur pur éclat aucune de ces ombres que les retours d'amour-propre jettent sur toute beauté. Il faut^ en un mot, à l'artiste;, devant la beauté qui se montre pour provoquer sa contemplation^ un regard absolument désintéressé , aussi désoccupé et dépris de lui-même que préoccupé et vraiment épris de la beauté qu'il contemple. L'abnégation^ par l'oubli de soi, fait ce prodige; et, par là^ elle donne à l'artiste la première condition de sa puissance^ à savoir, le regard lumineux devant son objectif; en un mot, la vraie clairvoyance de la beauté.

Et avec la clairvoyance elle lui donne l'inspiration, une inspiration sincère : chose si rare dans l'artiste soumis à la tyrannie du moi. Le génie qui n'a rien su conquérir de la virile puissance de l'abnégation est voué tout entier au culte de cette divinité vulgaire qu'on nomme la renommée ou la popularité : divinité barbare, capricieuse, dévorante, qui prosterne devant elle

ses vaniteux adorateurs^ et, en échange d'un de ses sourires^ demande trop souvent au génie humilié Timmolation de ses plus belles prérogatives. Combien^ pour complaire à cette déesse Renommée régnant en des jours mauvais sur des peuples frivoles,, ont préféré le succès d'un jour à la gloire de Timmorialité ! Combien ont consumé^ dans des médiocrités encouragées par un goût dépravé, une énergie capable d'enfanter les chefs-d'œuvre!

L'homme qui, sentant se remuer en lui la forte sève qui fait les œuvres fécondes, a dit un jour : « Je vais célébrer mon nom; je vais faire violence à la gloire; je vais contraindre la renommée à me faire un piédestal, une auréole, une royauté; » celui-là^ croyez-le bien, n'est pas un vrai serviteur de l'art; c'est un serviteur du moi, c'est un adorateur de lui-même, c'est un esciave de l'égoïsme. Il ne sera pas l'homme du sursum corda; il ne sera pas le créateur des grandes choses. Sa préoccupation de soi, son égoïsme misérable jettera au vent de la popularité qui passe les qualités même les plus précieuses. Il nous devait des œuvres achevées, des créations immortelles; l'égoïsme l'a touché de son souffle; il ne nous donnera que des créations éphémères et des œuvres avortées. Pourquoi,

Messieurs? Vous demandez pourquoi? Mais parce que cette préoccupation exclusive du moi ferme pour lui les grandes sources de Finspiration. Ah! c^est qu'au lieu d'écouter, dans le silence de la conception^ avec un désintéressement absolu^ les éternelles harmonies de la vérité et de Tordre^ Tégoïsme artistique prête Toreille aux bruits enivrants de Tacclamation humaine et de Tovation populaire. Au lieu de relever dans ses créations des immortelles lois de la vie et de la fécondité^ il relève des caprices changeants de Fhumanité qui le regarde et du siècle qui Fécoute. Au lieu de chercher Tinfini, il cherche le fini ; au lieu de regarder en haut^ il regarde en bas; au lieu de s'inspirer du ciel il s'inspire de la terre ; au lieu de chercher ce qui élève^ il cherche ce qui flatte; au lieu d'aspirer à faire des œuvres vraiment belles^ il aspire à faire avant tout des œuvres applaudies; il demande au bruit de la renommée l'éclat de la réputation et peut-être la réalisation de sa fortune. Car^ une fois livré à la domination de régoïsme^ l'art tombe jusque-là : au lieu de travailler à élever les âmes par. la puissance de Fadmiration^ il travaille à s'enrichir lui-même par la puissance de la spéculation!...

Quoiqu'il arrive^ et quel que soit son génie^ cet homme

ne fera rien de vraiment admirable; et si^ à force de travail et de talent^ il peut encore passer dans le monde artistique comme un astre qui étonne^ il n^y passera jamais comme un soleil qui féconde. CarToubli de soi, Tabnégation du moi n'est pas seulement nécessaire pour avoir la vision de la beauté et la sincérité de Finspiration, elle est nécessaire aussi pour le travail de Fexécution. Les grandes choses de Fart^ comme les grandes choses de la vertu^ sont filles du sacrifice. Le génie porte avec lui partout cette loi de la fécondité qui atteignit Fhumanité au berceau : a Tu enfanteras dans la douleur. » Et quelle douleur quelquefois! Que de ^ larmes^ peut-être, Fartiste a laissées tomber sur ce chef-d'œuvre que le monde aujourd'hui couvre de couronnes d'honneur et de fleurs d'amour! Il en est ainsi; vos jouissances artistiques croissent. dans les larmes ou le sang de Fartiste; il vous fait par la douleur de créer le bonheur d'admirer; et chacune de vos joies est pleine de ses souffrances. Voilà pourquoi l'homme de Fart doit être l'homme du sacrifice. En vain Fidéal aura brillé dans son âme inondée de lumière ; en vain la beauté lui aura souri du plus céleste de ses sourires; en vain^ en lui révélant tous ses charmes^ l'aura-t-elle provoqué à reproduire son image; en vain l'idée de la

L'HOMME ET L'ARTISTE. m

création à réaliser se sera levée à Thorizon de sa pensée comme une étoile brillante de clarté : s'il répudie la souffrance, s'il repousse le sacrifice, Fidée ne fera pas sous sa main son incarnation splendide; s'il ne met dans son œuvre les larmes, la sueur et le sang, son œuvre n'aboutira pas, le miracle ne se réalisera pas; en un mot, s'il n'est sacrificateur, il ne sera pas créateur. Ainsi, nous retrouvons ici dominant le monde artistique, comme le monde moral, le monde social et le monde économique, la grande et féconde loi de l'abnégation et du sacrifice. Et cette abnégation montant à un certain degré devient plus que l'oubli de soi; elle transporte hors de soi; elle engendre Vextase artistique, c'est-à-dire le génie arraché aux étroites limitesMu moi, le génie enlevé par la contemplation absorbante et l'amour ravisseur de la beauté idéale. L'extase! Ahî Messieurs, je le sais, ce mot pourra faire sourire la médiocrité inintelligente et superficielle; mais, j'en suis bien assuré, le vrai génie de l'art ne s'en étonnera pas. Oui, Fheure, la minute, si vous voulez, où l'artiste reçoit de son idéal le coup qui le rend maître de son œuvre et triomphant de l'obstacle; l'heure, si pleine à la fois de lumière et de feu, qui fait jaillir Fétincelle, décide la création et

fait crier à Tartiste comme au philosophe : (c J'ai trouvé ; » oui^ cette heure est vraiment une heure d'extase ; car dans cette heure^ non-seulement Fartiste s'oublie^ mais, comme le mot même le révèle^ il est hors de lui; il est ravi à lui-même et enlevé, comme par miracle^ au sens norm-al de sa propre vie et aux étroites frontières de la personnalité égoïste. Et qui ne voit ici dans la lumière même des choses^ que cette extase artistique^ présage infaillible de l'avènement d'un chef-d'œuvre^ n'est que Tabnégation elle-même élevée à son sommet, c'est-à-dire l'amour complètement hors de soi? Qui ne voit comment ce sublime et généreux sacrifice du moî^ en arrachant l'homme alui-même^^ le met sur la grande route de l'art^ et brisant devant lui tous les obstacles qui le pouvaient arrêter^ lui donne des ailes pour l'enlever jusqu'au ciel des plus sublimes et des plus ardentes visions? C'est alors^ en effet^ qu'absorbé tout entier dans les clartés de son idéal^ l'artiste disparaît à ses propres regards ; c'est dans ce quart d'heure solennel^ où le ravissement l'enlève lui-même à lui-même^ qu'il oublie la forme qu'il engendre* pour rendre sensible l'idée qui le séduit ; et c'est en l'oubliant qu'il la crée la plus parfaite^ parce qu'elle naît d'elle-même sous le feu de l'inspiration, spontanée^ éclatante, belle

enfin de sa naturelle beauté^ comme un corps vivant avec râme qui Finspire.

Arrivé là, Fartiste connaît^ même sans sortir de Tordre naturel^ ce qu'il y a de plus divin dans Fhomme^ ce qui porte aux plus hauts sommets de Fart le génie artistique soulevé par son souffle puissant^ Yenthousfasme ; Fenthousiasme^ sans lequel jamais rien de tout à fait beau et de tout à fait grand ne se fait dans Fhu» manité ; Fenthousiasme^ comme si vous disiez V Emmanuel de Fartiste arraché à lui-même et transporté en Dieu^ du moins porté aussi près de Dieu que le permet la nature. Ah ! je le sais^ cet enthousiasme n'est pas encore celui qui transporte les prophètes ; il n'est pas encore ce commerce rigoureusement divin qui est en essence la vie surnaturelle^ la vie de la grâce telle que Fentend notre foi. Mais l'enthousiasme, ainsi que son nom même le dit^ est comme une apparition du divin dans Fhomme; c'est comme un contact de Dieu qui le fait tressaillir. Oui^ toutes les fois que Fâme hu-maine a senti passer en elle le souffle qui enlève^ la flamme qui féconde, avec cette rapidité prodigieuse qui semble Faffranchir tout à coup de la constitution normale de sa vie^ c'est que cette âme a eu comme une apparition de l'infini; c'est qu'elle a senti plus ou

moins au fond d'elle-même le passage de Dieu. C'est alors que Tenthousiasme^ prenant le génie haletant sur ses ailes de flammes, l'emporte dans les régions d'où il descend; c'est alors qu'aux regards de l'artiste les horizons s'élargissent et les perspectives s'étendent ; c'est alors que ce qui n'était pour lui que clair devient lumineux; c'est alors qu'il voit avec profondeur, réfléchit avec éclat et reproduit avec splendeur. Ah ! regardez en €e moment exceptionnel le grand artiste arraché à lui-même par l'absolu de son abnégation et par la contemplation extatique de la beauté qui le ravit. Le voilà transporté dans le voisinage de Dieu par la puissance de son enthousiasme. Ce qui l'enlève, le transporte^ le transfigure en ce moment^ ce n'est pas l'enthousiasme échevelé;, effaré, l'enthousiasme énerguménique, contrefaçon misérable du véritable enthousiasme; c'est l'enthousiasme vrai, sincère, harmonieux. Le voilà dans la lumière de son enthousiasme, beau lui-même de la beauté qu'il contemple et qu'il veut reproduire : son âme est pleine de visions, son cœur de tressaillements, sa poitrine de souffles, son regard d'éclairs, son visage de rayons et sa main de puissance : il va faire son chef-d'œuvre; il va réaliser sa plus belle création^ parce qu'il est porté par

L^HOMME ET L'ARÏISÏE. 13^^

son enthousiasme aussi près que possible de Dieu créateur.

Ah! je comprends, maintenant, pourquoi le rationaUsme et Tathéisme tuent le beau dans Thumanité^ comme ils y tuent le vrai et le bien; c'est qu'en détachant l'homme de Dieu pour le rejeter tout entier en lui-même et sur lui-même^ ils suppriment Tenthousiasme. Je comprends pourquoi un rationaliste célèbre a pu dire, que le dernier mot de la science^ telle qu'il la comprenait^ devait être l'extinction simultanée de la religion et de Tart. Je comprends enfin pourquoi la religion^ et surtout la religion chrétienne^ est la grande inspiratrice de Tart : c'est qu'elle réalise le véritable enthousiasme par l'héroïsme de l'abnégation , et que le sommet de l'art n'est que l'enthousiasme à sa plus haute puissance.

V. — Je pourrais m'arrêter ici; mais pour achever de vous montrer la part de l'homme dans les œuvres de l'artiste^ une chose demeure à vous signaler^ sans laquelle ni cette pureté d'amour^ ni cette sublimité de l'abnégation et de l'entiiousiasme ne peuvent guère subsister. Cette chose sainte et belle entre toutes^ dont les artistes ne peuvent abandonner le culte sans porter

à rhonneur de Fart et à la beauté de leurs œuvres des atteintes plus ou moins profondes; cette chose^ auxiliaire puissante et gardienne sacrée du vrai génie de Tart^ et qui a, comme ce génie lui-même^ des intuitions lumineuses et des aspirations angéliques; cette chose vous Tavez devinée; elle se nomme la chasteté, c'est-àdire^ selon la langue chrétienne et le vocabulaire de la conscience honnête^ la vraie pureté de Fâme.

Sur quoi se fonde cette admirable alliance de Fart et de la chasteté, c'est ce qu'il n'est pas difficile de faire entendre à des âmes pures.

Nous Tavons dit^ ce qu'il faut avant tout à Tartiste^ c'est un œil lucide pour découvrir la beauté^ et une sorte d'infaillible instinct pour la reconnaître et pour la deviner. Or^ voilà ce que fait tout d'abord la chasteté pour le génie de l'artiste : elle donne à son regard c|ueîque chose de cette lucidité tranquille qui caractérise les natures angéliques. Le vrai sens de la beauté ne pénètre nulle part plus facilement qu'au fond d'une âme pure. La clarté suave d'une lune sa réfléchissant sur la surface d'un lac^ un rayon de soleil traversant un cristal immaculé, ou brillant le matin sur une goutte de rosée, aucune image^ si gracieuse et si expressive soit-elle, ne peut peindre ce spectacle du monde

moral^ une grande beauté gravant son image au fond d'une âme pure. Les âmes chastes, outre la clarté du regard^ ont de plus comme un infaillible instinct qui les avertit de la présence du beau^ comme il les avertit de la présence du bien. C'est que la pureté virginale, la chasteté^ c'est la beauté de Tâme humaine ; c'est la beauté morale dans ce qu'elle a de plus pur et de plus immaculé. Or^ comme le bien devine le bien^ la beauté devine la beauté et lui dit en la reconnaissant : Je vous connais ; nous sommes deux rayons du mêm e foyer^ nous nous rencontrons au centre de toute beauté.

La chasteté fait plus que donner le tact de la beauté; elle en donne Tamour; elle est en sympathie naturelle avec tout ce qui est vraiment beau* Plus une âme a de lumière et de pureté^, plus elle se passionne pour toute vraie beauté. Ce rapport intime^ universel et constant, entre la pratique de la chasteté et l'amour de la beauté^ n'a pas lieu d'étonner ; car la pureté est la plus belle image du bien reluisant au fond de l'âme humaine ; et comme la beauté reconnaît la beauté^ elle aime^ pour la même raison^ la beauté qui lui ressemble. Et de même que la chasteté subit le charme de la beauté et l'aime d'un amour pur comme elle-même^ elle éprouve en face de la laideur une répulsion instinctive. Un

auteur en a fait la remarque judicieuse : « Plus une a âme est pure et éclairée^ plus la laideur lui est anti- « pathique] : toute âme que n'a pas pervertie une corc( ruption précoce est repoussée par la laideur ^ » Et ce qui démontre encore mieux combien est profonde Falliance qui unit à la pratique de la chasteté l'amour de la beauté^ c'est qu'en même temps que la pureté nous attire vers ce qui est beau^ ce qui est beau^ de son côté^ conspire à nous rendre plus pur. La noble passion du beau prédispose à la vertu; et quel qu'en soit le mystère, on dirait. qu'on se sent meilleur après avoir admiré.

Certes^ ce n'est pas moi qui conseillerai à une vertu tourmentée et à une chasteté militante de se contenter d'invoquer ce secours^ la contemplation du beau. Mais il est incontestable qu'il y a dans la contemplation de ce qui est vraiment beau Je ne sais quoi de purificateur. Et selon la remarque d'un jeune homme doué au plus haut degré du sens artistique , « on éprouve le besoin d'avoir la conscience pure pour s'approcher du beau ^ »

Au contraire^ ce qui se sent impur repousse ce qui

Page 1