Tonnelé
est beau. C'est que la laideur morale empreinte dans notre âme^ en face du beau qui se découvre au regard, offre un contraste dont le sens intime blesse la vie dans son fond. C'est comme une splendeur de Tordre qui accuse notre désordre et nous inflige cette étrange douleur : voir d'un même regard et la beauté qui est hors de nous et la laideur qui est en nous. Aussi rhomme qui porte en lui, à un certain degré, la dépravation morale, réagit, au détriment du sens artistique, contre la douleur que lui inflige ce contraste de la laideur en lui et de la beauté hors de lui. Ou il nie sa propre laideur en glorifiant ses désordres ; ou il prend en dégoût la beauté qui le blesse ; et Fon a vu les hommes même les mieux doués arriver ainsi peu à peu, sans même le soupçonner, à amortir en eux cette fibre intime qui fait vibrer, dans un concert ravissant, toutes les facultés du génie artistique. C'est qu'on ne peut impunément se mettre en antagonisme avec l'harmonie des choses ; c'est que le beau et le bien sont frères ; c/est que la vertu et l'art sont solidaires ; c'est que la chasteté et la beauté s'attirent; et dans les dévastations que la volupté fait dans une vie impure, rien ne peut empêcher les délicatesses du sens artistique de périr avec les délicatesses du sens moral.
Et avec les délicatesses du sens artistique^ avec Tinstiiîct et Tamour de la beauté^ la mine de la pureté enlève aussi peu à peu les grandes aspirations qui font les vrais artistes. Les âmes pures, on ne saurait le méconnaître^ ont des aspirations que n'ont pas les âmes impures. L'impureté dans les mœurs renverse ^ ou du moins obscurcit Fidéal dans les arts. Au lieu de communiquer à la matière le rayon de Tesprit^ elle fait tomber sur les clartés de l'esprit les ombres de la chair: elle voile comme d'un épais rideau aux regards de 'artiste les splendeurs de son idéal. L'idéal? mais en est-il encore pour l'artiste tombé dans les derniers bas-=fonds^ et^ si je l'ose dire^ dans la dernière fange de l'immondice humaine? L'idéal ! mais qu'est-ce que ce soleil de l'art vu à travers les fumées de l'orgie^ ou cherché avec un regard terne, avec une âme émoussée, avec des facultés atrophiées par les outrages de la débauche? Quel idéal peut demeurer à l'artiste qui ne sait pas même, par une vertu vulgaire, sauvegarder dans sa vie une pureté quelconque ?
Ainsi vous le voyez, Messieurs, tout se tjent dans les choses au fond d'une admirable unité : le Vrai tient au Beau, le Beau tient au Bien, le Bien tient au Pur, le Pur tient au Parfait dans la sphère de l'art comme en
toute autre sphère. La loi en estportée^ entre le beau et Fimpur Falliance ne peut tenir; et le génie de Tart répudie avec l'impureté des mœurs une association qui ne saurait durer. Un moment sansdoute^ le vice et le génie peuvent se rencontrer comme une monstruosité dans le même individu. MaiS;, tôt ou tard^ Fun des deux triomphe de Fautre : ou le génie de Fart^ s,uivant ses inspirations généreuses , anéantit la pratique du vice^ ou la pratique du vice^ suivant ses instincts destructeurs^ anéantit ou du moins humilie le génie de Fart. Mais le génie laissé à lui-même aime le pur et Fimmaculé ; il admire comme les plus beaux reflets de Fidéal dans Fhomme les splendeurs de la chasteté ; et les œuvres qu'il crée sous sa propre inspiration ont je ne sais quoi de chaste et de pur comme lui-même. 11 imite ce grand maître de Fharmonie^ qui^ alors qu'il se sentait arrêté dans une création^ invoquait la Yierge immaculée^ et lui demandait de faire descendre sur son œuvre un reflet de sa pureté virginale. La médiocrité seule rêve les faciles succès en surexcitant les instincts sensuels et les curiosités lubriques. Mais le vrai génie laisse tomber sur ces faciles triomphes ses dédains superbes et ses mépris glorieux. Si parfois Fhomme de ^énie lui-même ne rougit pas d'avoir pour ces goûts dépravés
de lâches condescendances, ah ! croyez -le bien^ il ne le doit pas à son génie : seule la convoitise^ osons le dire^ la bête humaine en est la cause; mais lui-même et par lui-même, il est comme Tange des saintes pensées et des inspirations pures; il suit le souffle qui est le sien; il plane d'un vol libre bien haut par-dessus les basses régions de la chair et des sens ; il dédaigne avec toute impureté une union deux fois adultère; et fixant son regard d'aigle vers le soleil de la beauté idéale, il proclame, en déployant ses ailes et en prenant son naturel essor, son immortel hymen avec la chasteté.""
Ahî peut-être, en entendant ces paroles, quelques hommes trop intéressés à répudier cette sainte alliance auront la tentation de réclanier; ils s'écrieront : Exagération sacerdotale î ascétisme ! monachisme! fanatisme ! et peut-être ils ajouteront : cléricalisme ! — Mais non, Messieurs, croyez-le bien , tous ceux qui défendent cette alliance de Tart et de la chasteté ne sont pas des prêtres, des moines, des cléricaux. Ecoutez entre autres le témoignage d'un auteur vivant qui échappe par ses œuvres mêmes à tout soupçon de monachisme ou de cléricalisme; témoignage d'autant plus irrécusable, que l'auteur connaît mieux le monde dont il peint les mœurs et signale les égarements.
« Fouillez la vie intime de ceux qui méritent véritablement le nom d'artistes; vous les trouverez tous hommes de bien^ tous religieux, et quelquefois purs comme des saints. Quant à ces hommes débraillés et corrompus qui prennent le nom d'artistes, je les ai vus traînant le matin dans les ateliers, le soir dans les estaminets, la nuit partout. Ils sont toujours à la veille de produire une grande œuvre; et après avoir toute leur vie hurlé contre ce qui leur est supérieur, ils disparaissent sans laisser fl'autre trace de leur passage sur la terre que la fumée qui s'évanouit. Ces gens-là ne sonf pas plus des artistes que les déserteurs ne sont des soldats, et que les banqueroutiers ne sont des commerçants. Toutes les classes ont leur écume; ceux-là sont la nôtre. »
Messieurs, nous prenons notre bien là où nous le trouvons, et j'adhère de toute mon âme à ce témoignage ultra-profane, proclamant avec nous la parenté naturelle du beau et du pur, le mariage sacré du grand art et de la chasteté.
Tels sont, Messieurs, avec toutes les diversités et toutes les nuances que mille choses expliquent, les rapports intimes qui unissent l'homme et l'artiste, la valeur de la vie humaine et la valeur de l'œuvre ar-
tistique. Oui^ Messieurs^ çroyez-le bien, étant supposés le travail et même le génie^, pour monter haut dans la sphère de Tart, et pour se maintenir sur ces hautes cimes d'où Fon emporte les sympathies générales et les admirations légitimes^ voilà ce qu'il vous faut : il faut que vous soyez tout à la fois hommes de religion^ hommes de foi, hommes de cœur^ hommes d'abnégation et d'enthousiasme^ et par-dessus tout^ il faut que vous soyez des hommes de chasteté;
0 Dieu^ écoutez la prière que mon cœur fait monter jusqu'au vôtre pour mes frères les artistes. Faites qu'ils vous connaissent^ vous aiment et vous cherchent avant tout^ vous^ le centre vivant de toute beauté : faites qu'à force de religion, de foi et d'amour^ ils portent l'abnégation et l'oubli d'eux-mêmes jusqu'à cet enthousiasme qui les transporte en vous. Faites luire surtout dans les réalités de leur vie, avec une pureté immaculée, cette beauté qu'ils cherchent et qu'ils ont l'ambition de reproduire par la puissance de leur génie. Faites fleurir^ au centre de leur cœur, la rose céleste de la chasteté; que cette rose en s'y épanouissant embaume d'un même parfum et leur vie et leurs geuvres^ et que l'humanité en passant devant leurs chefs-d'œuvre s'écrie avec une admiration pleine d'amour et de reconnaissance : Oh ! qu'elle
est belle la génération des chastes^ et quelle splendeur Tenvironne : 0 quam pulchra est casta generatio cum claritatel Ses œuvres sont embaumées de ses propres parfums; elles sont belles de sa propre beauté; et moi^ rhumanité^ je leur prépare dans la perpétuité de ma mémoire une gloire immortelle : Immortalis est enim memoriaiilUus.