QUATRIÈME CONFÉRENCE
Monseigneur^
Après avoir montré la nature et le but de Fart, nous avons vu ce que peut Fhomme pour le perfectionnement de l'artiste ; nous avons dit ce que sa religion, sa foi^ son amour, son abnégation;, sa pureté ^ ses mœurs personnelles^ font pour le progrès et pour la gloire de ses œuvres. Mais^ il faut le reconnaître^ l'artiste n'est pas un être isolé ; il vit dans une atmosphère intellectuelle^, morale et littéraire dont il subit les influences plus ou moins ^décisives ; et s'il est vrai de dire que la valeur de Fhomme influe sur les œuvres de Fartiste^ il est vrai de dire aussi que le siècle par ses tendances dominantes influe sur Fun et Fautre. Après avoir recherché le rapport qui existe entre
rhomme et Tariiste, nous avons donc à rechercher le rapport qui existe entre Tartiste et son siècle, au point de vue du progrès ou de la décadence artistique.
L'art contemporain est-il en progrès, ou est-il en décadence? Question délicate, qui touche à la fibre toujours vibrante des susceptibilités artistiques, et qui n'est pas directement le sujet de ce discours. Écoutez seulement sur ce point quelques témoignages qui peuvent donner à réfléchir. « Si Ton se recueille, d disait naguère un critique des dernières expositions, « pour porc( ter sur le caractère général de Tart à notre époque a un jugement consciencieux, il faudrait avoir Fesprit c( bien disposé à l'optimisme, pour ne pas éprouver un c( découragement attristé. » Voici, sur le même point, un jugement plus sévère encore : a Tout le monde est c( d'accord sur la décadence de Fart. Tous en convienc( nent tout bas; tout haut, c'est autre chose. La t( louange est de commande . Depuis que l'art s'est fait c( libre penseur, il ne veut plus entendre la vérité. » Enfin, voici des paroles venues de plus haut, et dont il est impossible de méconnaître la portée exceptionnelle : c< Le niveau littéraire et artistique n'est pas à la hauteur n où l'avait placé la sévérité du public gardien des saines c( traditions de l'art français. » Les artistes, qui trouve-
raient ce jugement inique^ peuvent demander justice au tribunal de ropinion contre le Livre bleu de 1866.
Quoi qu'il en soit de la valeur de ces témoignages^ la question de fait n'est pas celle que j'aborde directement dans ce discours. Il s'agit pour le moment de constater la cause plutôt que Teffet, le principe du mal plutôt que le mal lui-même; il s'agit de montrer non pas précisément ce qui existe^ mais ce qui doit naturellement se produire dans l'ordre artistique^ étant donné le milieu où respire et se meut la vie des artistes.
Or^ sans admettre ici la théorie grossière qui fait peser sur le génie artistique le milieu social comme une fatalité^ on doit reconnaître cependant que l'atmosphère intellectuelle^ morale et littéraire^ où se meut l'artiste, exerce sur le génie de l'art et sur le caractère de ses créations une influence considérable. L'artiste subit plus ou moins le contre-coup des idées, des mœurs et des littératures vivantes; et ces trois actions simultanées conspirent à créer pour l'homme les plus grandes tentations^ et pour l'artiste les plus redoutables écueils. Si, portées par un souffle heureux^ ces trois choses, entre beaucoup d'autres, vont de bas en haut, l'artiste, même sans y songer, participe à ce mouvement ascensionnel. Mais si ces trois forces d'impulsion vont en
sens contraire;, Fart dans son ensenable participe à l'universelle décadence; et il n'y a plus^ pour y échapper^ que de rares génies armés d'une force exceptionnelle, marchant intrépides et fermes, les yeux fixés sur Tidéal, contre le courant qui emporte tout en bas.
Il s'agit de savoir quelle est l'influence qu'exerce aujourd'hui sur l'art l'atmosphère que nous respirons^ et en particulier^ quel est le mouvement que tendent à imprimer aux œuvres de l'art contemporain les perversions intellectuelles^ morales et littéraires de notre temps,
I. — Et d'abord^ ce qu'il faut entendre ici^ c'est la dégradante influence que doivent inévitablement exercer sur le domaine de l'art les grandes négations philosophiques et scientifiques signalées dans les conférences de 1865. L'artiste vulgaire, l'artiste servilement imitateur ou grossièrement réaliste pourra demander en souriant : — Qu'y a-t-il de commun entre les erreurs philosophiques et les œuvres artistiques?... Qu'importent et le naturalisme et le panthéisme et l'athéisme et le matérialisme et le positivisme et le fatalisme et le scepticisme^ alors qu'il s'agit des choses de Fart? — - L'artiste qui a une main pour peindre avant d'avoir une tête pour penser pourra poser cette question niaise.
Mais Tartiste qui pense ne s'étonnera pas de voir la philosophie et Tart unis dans la solidarité des mêmes chutes et des mêmes décadences. Entre les négations de la science et les dégradations de Tart^ en etfet^ la relation est intime; elle tient au fond des choses^ comme au fond de Tâme humaine; et elle se produit au dehors par une marche régulière et un parallélisme con« stant.
La première négation que je signale comme le point de départ des dégradations artistiques^ c'est la négation absolue du surnatureL En supprimant de Fâme humaine la croyance au surnaturel^ le naturalisme ôte par ce seul fait à la royauté de Fart son plus beau diadème. Nous Favons fait remarquer dans la dernière conférence : supprimer le surnaturel^ c/est découronner Fart. Je n'insiste pas sur ce point.
Il y a une négation qui porte aux conceptions de Fart et à ses créations un coup plus décisif, c'est la négation panthéistique. Le panthéisme est^, de sa nature, destructif de Fart; il eh supprime la base fondamentale en niant la distinction substantielle du fini et de Finfini^ du réel et de Fidéal. c( Otez Dieu de la création^ » dit un écrivain célèbre^ « le beau n'a plus de type essentiel; (( Fart manque de raison et de viC;, et il n'en reste que
c( le cadavre; il s'évanouit au sein d'une unité incom- (( préhensible. » L'art, en efFet^ pour vivre de sa véritable vie^ suppose trois mondes : la nature^ l'homme et Dieu; le naturel j l'humain et le divin. L'art^ comme la science elle-même, ne peut atteindre toute sa perfection qu'en s'élevant par ces trois degrés jusqu'au centre de toute vérité et de toute beauté. L'artiste pas plus que le philosophe ne doit oublier que l'homme domine la nature et que Dieu domine l'homme. Jamais dans les grandes créations du génie ^ ni la nature n'absorbe l'homme, ni l'homme n'absorbe Dieu. Supprimer de l'art la beauté humaine^ c'est lui ôter sa vie; en supprimer la beauté divine^ c'est lui retirer son auréole : car c'est lui ôter son idéal^ l'idéal transcendant^ essentiellement supérieur à l'esprit qui le contemple et au génie qui le cherche. Que devient en effet l'idéal dans cette philosophie ambitieuse ? 11 tombe au niveau de l'homme; tout au plus il demeure à la hauteur de l'âme humaine. Toute idée qui surgit du fond d'une âme^ c'est l'idéal ; idéal purement personnel^ relatif à la capacité du sujet qui le conçoit. Chacun, dès lors , pose lui - même devant lui - même comme son propre idéal; l'art manque fatalement sa vocation; il ne tend plus à élever l'humanité au-dessus d'elle-
même : car l'art ne peut viser plus, haut que son idéal ^ et l'idéal désormais n'est pas plus haut que Fhumanitéé
Telle est Festhétique du panthéisme. Il y est encore question du divin^ mais du divin ramené à la mesure de rhumain. Pour lui, Fidéal n'habite plus un monde supérieur à la nature et à l'humanité; il ne vit plus éternel et immuable au sein de l'absolu; car pour lui l'absolu n'est que le monde lui-même. Cette théorie de l'idéal objectivé dans l'homme même, théorie qui tue ensemble la religion et l'art, est le résumé de l'esthétique hégélienne ; et c'est précisément le grand maître de cette théorie religieusement et artistiquement des tructive, qui n'a pas craint de prophétiser, comme nous le rappelions dimanche, la chute prochaine de la religion et de l'art devant la domination définitive de la science, seule capable, dit-il, de saisir et d'atteindre Vabsolu,
Une chute appelle une chute, et une dégradation amène une dégradation. Le panthéisme détruit la notion et la réalité du divin, mais il en garde le nom ; il déplace Dieu en le mettant dans la nature et surtout dans l'homme^ mais il prétend le maintenir : il conserve le nom, l'image, le spectre, la statue, le marbre
de Dieu. Mais voici une négation plus directe du divin^ et partant une chute plus précipitée de l'art dans une destruction absolue de Fidéal; c'est la négation athée.
L'athéisme nie Fart parce qu'il nie Dieu; il supprime le divin d'une manière absolue; il en retranche même le nom^ et en chasse même le simulacre. 11 renverse l'idéal par sa base en supprimant le sujet qui le porte, îl n'y a rien au-dessus de l'homme^ rien par-delà le grand tout^ rien en dehors de la masse visible dont rhomme fait partie : Vau delà n'existe plus. Au delà, c'est la chimère; au delà, c'est l'imaginaire; au delà, c'est le néant. Dès lors^ qu'adviendra-t-il de l'art? Il n'y a plus^ il ne peut plus y avoir d'élancement vers l'invisible et d'essor vers l'infini; le génie n'a plus besoin de chercher des ailes pour voler vers les hauteurs : il est muré dans la réalité palpable; il n'a plus qu'à se traîner^ pour ne pas dire^ à ramper à la surface du monde réel.
Il ne semble pas possible à Tart de descendre plus bas. Pourtant le matérialisme pur fait faire à l'art un pas de plus dans la voie de ses dégradations. Nous disions tout à rheure : Fart suppose trois mondes^ la nature, rhomme et Dieu; le naturel, l'humain, le divin. L'athéisme supprime directement le divin; mais le ma-
térialisme^ qui implique l'athéisme^ supprime même rhumain : du moins il supprime ce qu'il y a de plus humain dans Thomme^ c'est-à-dire son âme. Par là, il force Tart non-seulement à replier ses ailes d'ange pour retomber du divin dans Thumain; il le force à tomber encore plus bas; il le contraint à s'accroupir dans la matière. Et au bout de ces dégradations^, il y a^ comme résultat fatal^ cette chose artistiquement monstrueuse, dont nous aurons à parler^ et que notre siècle a nommé le réalisme, Représenter telle quelle la réalité et la réalité matérielle seulement : tel sera le suprême effort de l'art. Le reste ne serait plus que contradiction et mensonge. Pourquoi poursuivre un idéal? Il n'y a plus d'idéal. Pourquoi faire dans vos œuvres resplendir la lumière et la beauté de l'âme, puisqu'il n'y a plus ni lumière ni beauté de l'âme ?
Ici, Messieurs^ au confluent de tous ces courants d'erreurs philosophiques qui emportent le monde moderne aux décadences artistiques^ nous rencontrons le positivisme. Le positivisme est la négation de Tidéal et la mort de Yarty parce qu'il est le règne exclusif de la matière et du calcul. Tout ce qui éveille la passion de l'idéal, tout ce qui donne au génie le souffle et l'inspiration^ le vol et l'essor, est éliminé par le positivisme et chassé
comme des fantômes vides dans la région des chimères. Le sens religieux^ ôhimère; le sens de Tinfmi, chimère; le sens de Tinvisible^ chimère; le sens du bien^ la conscience morale^ chimère; le sens psychologique^ la science de Tâme^ chimère !. . . Et dès lors/que peut être^ je vous prie^ le sens artistique, si ce n'est une chimère jetant son prestige sur toutes les autres chimères?... Oh! mon frère le positiviste, dites-moi, comment Tart^ ce fils radieux du génie et de la beauté, sortira-t«il de ce mariage grossier de la matière et du calcul, qui résume tous les dogmes de votre symbole et tous les sacrements de votre religion? Comment ferez-vous pour peser, pour mesurer, pour calculer, pour chiffrer la valeur d'un chef-d'œuvre, et lui donner sa place marquée dans le temple de la science et de la religion positive? Vous avez du talent, voire même du génie; à la bonne heure. Vous pousserez jusqu'où elle peut atteindre la perfection des procédés techniques et de l'exécutionjmatérielîe; vous ferez manœuvrer, avec une régularité exacte comme le calcul, la machine de l'art. En bon positiviste, vous réaliserez des prodiges; mais quels prodiges? les prodiges du métier. En soumettant tout, et l'âme humaine elle-même avec ses élans spontanés et ses libres essors, à la froide loi du calcul, vous fermez devant
votre génie toutes les sources de l'inspiration . Et si quelques jours vous faites sortir d'une inspiration pro fonde une œuvre sublime^ ce sera pour infliger à votre propre système de glorieux démentis. C'est qu'à force d'être artiste, même sans le vouloir, peut-être même sans le savoir^ vous aurez cessé d'être positiviste. Mais soyez positiviste, soyez-le quand même, soyez- le partout, soyez-le toujours : eussiez-vous reçu en partage le génie de Mozart, de Michel-Ange et de Raphaël ; le positivisme, suivant ses instincts, vous poussera sur une pente fatale, sa règle dans une main et son compas dans l'autre, à l'abaissement progressif de l'idéal^ et finalement à l'extinction de l'art.
Il y a une erreur qui suit dans Tordre philosophique ces systèmes dégradants, comme l'ombre suit les corps; c'est le fatalisme. D'après une théorie qui ne prend même plus la peine de s'adoucir ni de se voiler, le monde est un ensemble de faits liés entre eux par la chaîne infrangible de la fatalité. L'univers est le mécanisme universel. Dans ce mécanisme chaque fait est rivé à un autre fait ou à un ensemble de faits, comme un rouage dans une machine tient à d'autres rouages, tiien n'échappe à cette loi du mécanisme universel^ ni le monde intellectuel , ni le monde moral, ni le
monde artistique. Vous comprenez^ tout de suite, Messieurs^ quelle étrange esthétique doit sortir du sein de cette philosophie monstrueuse. Une œuvre d'art dépend fatalement d'un ensemble de faits qui l'expliquent et la font exister telle qu'elle est. Quels sont ces faits?... Ecoutez la théorie. Une œuvre d'art dépend d'abord de l'œuvre totale de Tarliste^ chaque artiste ayant un faire détermine fatalement par Tensemble de ses facultés. L'œuvre totale de l'artiste dépend elle-même (toujours fatalement) de l'ensemble ou du groupe des artistes auquel il vient se rattacher. Mais ce groupe d'artistes contemporains n'est pas lui-même en fait isolé; il dépend d'un ensemble plus vaste, c'est-àdire du monde et de la société qui l'entoure. Cette voix des artistes^ composant tel oii tel groupe dans l'histoire de l'art^ n'est que l'écho agrandi du vaste bourdonnement populaire^ et de la voix multiple et infinie des peuples chantant à l'unisson. — Ainsi, d'anneaux en anneaux, vous suivez la chaîne des nécessités qui se lient les unes aux autres; et le premier d'où se déroule toute la chaîne, vous le trouvez dans la main de fer de la fatalité. Car, veuillez le remarquer, il ne s'agit pas ici d'une simple influence des faits contemporains sur les phénomènes esthétiques ou les créations de l'art.
ce qui n'est contesté par personne, et ce que je démontre en ce moment moi-même : il s'agit de causes qui déterminent et de faits qui nécessitent. L'auteur même de la théorie le déclare : là se trouve la raison dernière qui explique^ Isl cause primitive qui détermine tout le reste. De même que Fapparition de certaines végétations^ Faloès^ Toranger, la vigne, etc.;, s'explique par les zones où elles apparaissent : ainsi les productions de Vesprit ne s'expliquent que par leur milieu. Une œuvre d'art est un produit comme un autre : le milieu en détermine la croissance, la beauté ou la laideur. Comme le froid ou le chaud^ l'humidité ou la sécheresse^ éliminent d'un lieu certaines plantes et y font se développer les autres : ainsi les circonstances environnantes empêchent telle œuvre de paraître^ et multiplient les œuvres qui leur sont opposées. La température morale fait non-seulement à peu près^ mais exactement^ sur les œuvres d'art ce que la température physique fait sur les plantes; et les deux végétations parallèles^ mais soumises à la même loi^ leur milieu étant donné; sont également fatales et nécessaires.
Et voilà ce que l'on a bien osé nommer Is, Philosophie de l'art; une théorie qui tue ensemble et l'art et la
i58 LES CAUSES
philosophie!,.. On avait dit^ en appUquant à l'ordre moral cette théorie étrange : La vertu et le vice ne sont qu'an produit^ et un produit fatal^ comme le sucre et le vilrioL On dit maintenant en l'appliquant à l'ordre esthétique : L'œuvre d'art est un produit comme un autre^ comme un aloès^ un palmier, une plante quelconque; sa perfection, sa beauté, sa grandeur sont^ déterminées d'avance par le milieu où elle parait ; elle est fixé a priori par le coin de fer de la nécessité. Hommes de génie, voilà votre destin : vous êtes les serviteurs de la fatalité ! Ah ! vous avez beau plonger dans l'infini votre regard profond; vous avez beau vous redresser de toute votre hauteur dans le sentiment de votre liberté créatrice et féconde; vous avez beau tendre tous vos ressorts pour secouer ce vêtement de plomb que les circonstances font peser sur vous : vous ferez ce qu'elles vous imposent, ni plus ni moins, des miracles de beauté ou des prodiges de laideur, des œuvres accomplies ou des œuvres misérables !
Arrivé là, l'art, s'il existe encore, tombe avec tout le reste dans le grand abîme du scepticisme universel où il s'évanouit. Comme il n'y a plus de règle pour distinguer le vrai du faux dans l'ordre intellectuel, le bien du / mal dans l'ordre moral, il n'y en a plus pour distin-
tinguer le beau du laid dans Fordre artistique. Le système dont nous venons de parler^ il faut lui en savoir gré^ accepte toutes ses conséquences. L'ancienne théorie de Fart en donnait la définition et en prescrivait les règles. La méthode nouvelle exclut toute définition et tout critérium de Fart. Elle consiste à considérer Fœuvre d'art comme un produit dont il faut marquer les caractères et rechercher les causes. Rien de plus. Qu'est-ce que Fart? 11 n'y a pas de définition à donner^ mais seulement des faits à toucher^ c'est-à-dire les productions et les œuvres d'art rangées par familles, comme les plantes et les animaux dans un muséum. On applique l'analyse aux uns et aux autres ; on cherche ce qu'est une œuvre d'art^ comme on cherche ce qu'est une plante et un animal, et^ d'un côté comme de Fautre, il n'est besoin que de l'expérience. Ainsi comcomprise^J'esthétique ne proscrit ni ne pardonne^ elle constate et elle explique. Elle a des sympathies pour toutes les formes de Fart^ même pour celles qui paraissent les plus opposées. Elle les accepte comme de simples manifestations de la vie humaine. Pourvu que l'artiste ait un sentiment profond^ passionné et ne songe qu'à Fexprimer tel qu'il l'éprouve, sans hésitation^ sans défaillance et sans réserve , cela est bien.
Dès qu'il est sincère et assez maître de ses procédés pour traduire exactement son impression, son œuvre est belle, ancienne ou moderne, gothique ou classique.
Après ces citations rigoureusement textuelles, je le demande, est-il possible de dire plus clairement qu'il n'y a plus dans Fart ni beauté ni laideur intrinsèque ? que tout critérium esthétique est une chimère, et tout jugement sur la valeur artistique des œuvres du génie, uïiQ illusion? Et voyez-vous à quoi se réduiront désormais et la philosophie de Tart et la critique artistique ? Des constatations de faits, des classifications de produits, des divisions de genres, d'espèces, de familles, des notations de rapports entre le sujet qui exprime et Fobjet exprimé, entre Tartiste et son œuvre, entre le milieu social et le produit humain^ entre l'atmosphère et la plante, entre la température du ciel et la fleur de Tart. Que devient alors l'œuvre artistique sous le regard du contemplateur, du critique, de Tappréciateur et de l'admirateur ? Un produit naturel, un fait brut, placé en son ordre topographique, chronologique et spécifique^ comme un animal en zoologie, une plante en botanique, une pierre en minéralogie. Que devient l'étude de l'art? Un numérotage de phénomènes nécessaires. L'histoire de l'art? Un herbier de plantes
DE LA DÉCADP^^NCE ARTISTIQUE. 161
mortes. Le sanctuaire de Fart? Un muséum de chefsd'œuvre fossiles!...
Et voilà les erreurs intellectuelles semées comme la poussière dans l'atmosphère que vous respirez. Comment^ je vous prie, le souffle de ces doctrines passerait-il, sans en altérer Fidéal^ sur Fârne de nos artistes? Oh ! non^ mille fois non^ que le génie de Fart, sous le coup de tant d'erreurs^ demeure en lui-même inaltérable et pur^ sans en recevoir aucune atteinte et sans en garder la blessure^ non^ cela n'est pas possible. Un homme, peut-être un homme choisi^, un homme exceptionnel, élevé par la puissance de ses convictions et Fessor de son génie au-dessus de ce monde d'erreurs et de ce chaos de négations^ pourra échapper à ces influences; la masse des artistes^ jamais. Pris dans son ensemble^ le monde artistique marchera d'un même pas et sur un même penchant avec le monde philosophique; et toutes les chutes des intelligences marqueront d'étape en étape toutes les chutes de Fart.
II. — MaiS;, Messieurs^ si le courant de nos perversions intellectuelles doit exercer et exerce en efl'et sur la décadence de Fart une influence lointaine^ mais réelle le courant de nos dépravations morales en exerce
une autre plus visiblement et plus immédiatement désastreuse. L'art tient aux mœurs par des rapports si intimes, que, sauf quelques exceptions amenées par des causes accidentelles^ îe thermomètre de la moralité publique marque le niveau du progrès astistique. L'art est le réflecteur éclatant des mœurs populaires, et les mœurs populaires sont les moteurs tout-puissants de Fart lui-mêmco Vos créations artistiques reproduisent comme un miroir vos vertus et vos vices; et à leur tour^ vos vices et vos vertus réagissent avec toute l'énergie "d'un ressort vivant sur le mouvement des créations artistiques. Il y a entre ces deux choses action constante et réaction continue; action inévitable et réaction nécessaire. Considérée dans son ensemble, cette loi d'action et de réaction demeure inviolable et permanente. L'histoire de Fart, à quelque point de sa durée qu'on se place pour Fexaminer, proclame ce parallélisme constant des dégradations morales et des dégradations artistiques.
Lorsque, dans la Grèce antique, le règne des sophistes, des matérialistes et des cyniques, ayant succédé à la philosophie de Socrate, de Platon et d'Aristote, eut exterminé avec ses croyances les derniers restes de ses vertus ; alors cet art, qui fut dans ses beaux jours la
brillante couronne de la Grèce^ tomba avec les mœurs d'une chute précipitée. Aux types artistiques relativement élevés de Minerve et de Jupiter^ on substitua bientôt des types dégradants; types honteux^ que je ne puis pas même nommer. Aux chefs-d'œuvre de Phidias^ qui même en plein paganisme laissaient voir la matière elle-même brillant d'une beauté immatérielle, on vit succéder rapidement et se multiplier effroyablement, comme aujourd'hui^ les œuvres écloses sous un souffle impur^ et venant demander le succès à la satisfaction des curiosités lubriques et des grossières convoitises. Ce que Ton avait vu à Athènes se vit bientôt à Rome. Quand les doctrines sensuelles et les philosophies sybaritiques eurent amené dans Rome ces mœurs monstrueuses qu'on ne peut pas décrire, <( l'art frappé à mort, dit un auteur peu suspect, pencha rapidement vers sa fin ; abruti par la corruption, il n'enfanta désormais que des ébauches informes et des êtres avortés. »
Ce phénomène historique est d'une généralité frappante. Il est la manifestation sincère du fond des choses à leurs surfaces visibles; il est le résultat d'une loi qui gouverne le monde moral aussi sûrement que la loi d'attraction gouverne le monde physique : vérité
tellement élémentaire, qu'il paraîtrait superflu d'insister pour la graver dans vos âmes, si elle n'était tout à fait fondamentale et absolument décisive.
J'ai établi autrefois que, sans un progrès moral proportionnel et même supérieur, tous les autres progrès doivent périr ou se retourner contre l'humanité même qui les accomplit. Cela est particulièrement vrai du progrès artistique; et jamais on ne vous dira trop et vous ne comprendrez assez tout ce que peut la dépravation des mœurs, pour précipiter la chute de Tart et en retourner contre vous-mêmes l'instrument dominateur et la puissance redoutable. Que peut et que doit devenir l'art dans la triple hypothèse que voici ? Que doit-il advenir du progrès artistique, lorsque les âmes qu'il faut peindre sont généralement laides de leur laideur morale ; lorsque le siècle, qui demande des tableaux et des peintures où il veut se reconnaître, a les instincts dépravés par d'ignobles passions; et lorsque les artistes, qui doivent peindre les âmes et répondre aux exigences du siècle, sont eux-mêmes gagnés par cette corruption qu'ils aspirent comme l'air dans l'atmosphère où ils vivent?
Veuillez vous le rappeler, Messieurs, l'art est avant tout une expression du beau; non-seulement du beau tel
qu'il apparaît à la surface de la nature, mais du beau tel qu'il se réfléchit du visage de Dieu au fond de Tâme humaine. Si Fartiste ne peut ni ne doit dédaigner de peindre et de reproduire la beauté qui resplendit dans la nature^ il doit tendre bien plus à peindre la beauté qui resplendit dans Fhomme, La beauté morale^ la beauté de FâmCj doit faire surtout la noble séduction du génie de Fart ; c'est elle qui doit primer, dans ses contemplations^ ses amours et ses œuvres, toutes les autres beautés; parce que la beauté d\une âme est sur la terre le plus grand reflet de la beauté de Dieu,
Il résulte delà que la plus puissante cause d'élévation pour le génie artistique^ c'est de contempler de grandes et de belles âmes ; et réciproquement^ la cause la plus active de ses abaissements^ c'est de voir et de contempler souvent des âmes enlaidies par Fexcès de leur corruption. Ah! Messieurs^ lorsque^ à force de dépravation^ les âmesj, à tous les degrés de la hiérarchie sociale^ apparaissent^ aux regards du génie qui veut les peindre^ difformes et laides: comment voulez^ vous que cette laideur^ partout rencontrée face à face, n'arrive pas à s'empreindre dans l'imagination des artistes^ et de là^ à marquer leur œuvres au signe de son ignoble effigie ? Comment, avec une vertu et une énergie vulgaires.
l'artiste^ toujours en face delà laideur^ apprendrait-il à peindre et à reproduire la beauté? Comment, poursuivi^ obsédé tous les jours et à toutes les heures de sa vie par le spectre hideux de la laideur réelle^ trouverat-il en lui assez de vision^ assez d'amour, assez d'enthousiasme de la beauté idéale? Comment surtout trouvera-t-il en lui assez de puissance pour la peindre, et assez de courage pour la montrer à des générations qui ne peuvent plus ni se voir ni se reconnaître dans ces peintures de la véritable beauté? Sansdoute^ Tart n'est pas en essence Fimitation telle quelle des modèles vivants que Fartiste a sous les yeux. Qui oserait nier cependant que le besoin d'imiter n'entre dans le génie de Fart-, et que cet instinct inné ne doive subir du perpétuel contact de la laideur une influence désastreuse? Si l'on a constaté que même le ciel matériel^ vu par Fartiste au-dessus de sa tête^ déteint sur ses œuvres et leur donne^ selon la nuance des climats^ la couleur sombre ou radieuse^ grisâtre ou azurée : comment supposer que ce ciel du monde moral, où passent tant de figures difformes^ ne laissera pas dans les œuvres de l'art quelque chose de sa triste empreinte ? Et comment^ malgré tout le génie et le bon vouloir des artistes^ pourriez-vous empêcher cette conséquence fatale, que des
âmes généralement perverses^ c'est-à-dire moralement laides^ en posant devant les artistes^ suscitent dans leurs œuvres des images qui leur ressemblent^ c'est-à-dire *de laides et repoussantes images? Comment surtout échapper à cette conséquence^ alors que- ces générations perverties ne se plaisent plus à contempler dans les arts que ce qu'elles mettent dans leurs mœurs^ et que Fartiste^ pour arriver au succès, se trouve condamné à répondre à des aspirations dépravées et à des exigences malsaines^ par des représentations impures et des œuvres obscènes?
Ah ! quand le génie se sent en face d'une société qui regaMe en haut et aspire^ en toute chose^ le grande le beau^ le pur^ le sublime ; je comprends qu'alors un souffle divin remporte vers ces régions élevées où il se plaît à respirer lui-même. Le vent du siècle le pousse de bas en haut^ et ses propres aspirations le poussent encore plus haut. II sait que dans ces pures régions où brille la beauté sans tache^ la gloire viendra couronner son front demeuré virginal et ses œuvres demeurées immaculées. Mais^, quand le génie qui a Fambition de resplendir aux regards de son siècle et de le remplir des échos de son nom, sent autour de lui je ne sais quoi de pesant qui fait pencher les âmes vers
la matière^ le plaisir, la chair, la luxure; quand il se dit que pour voir la foule applaudir et saluer avec enthousiasme l'apparition de ses œuvres^ il faut répondre à des aspirations descendantes et basses; quand il* entend un peuple corrompu lui crier par toutes ses voix : c( Montrez-moi ce que j'aimC;, ce que je poursuis^ ce que j'idolâtre » ; grand Dieu î quelle tentation pour l'homme de descendre avec son siècle dans les basfonds de la dépravation^ et quel danger pour Tartiste de tomber avec ses œuvres jusqu'à ces abîmes où le beau disparaît avec le bien , où le goût meurt avec la conscience^ où Vart enfin périt avec la vertu!
Ah ! Messieurs^ si, non contents d'étaler partout aux regards de l'artiste par des mœurs dépravées des modèles immondes, vous l'imitez encore^ par vos faveurs et vos applaudissements^, à répondre par des œuvres
éhontées à des goûts babyloniens; si, pour orner vos
musées, vos salons, vos maisons, vos boudoirs^ vous lui demandez, à prix d'or, des tableaux et des statues qui eussent fait rougir même la pudeur païenne; si vous passez avec la foule, distraits et indifférents, sans même leur accorder l'encouragement d'un re gard, devant les œuvres moralement irréprochables, brillant des pures splendeurs de l'esprit et de la beauté
idéale; s'il vous faut, pour rassasier non Tadmiration mais la convoitise d'un peuple sensuel^ non pas ce qu'un homme a nommé la iiudité chaste, la nudité pudique, où le rayonnement de l'esprit fait oublier la chair; mais s'il vous faut la nudité honteuse^, libertine^ audacieuse^ provoquante; si vous demandez à l'artiste le nu pour le nu, le nu quand même^ le nu partout; si vous poussez ces exigences jusqu'à l'invraisemblance^, jusqu'à l'absurde et jusqu'à l'impossible : ou bieU;, ce qui revient au mêmC;, si l'artiste est convaincu que^ pour arriver à la renommée^ et surtout pour voir couvrir d'or ses œuvres fortunées^ il n'a qu'à vous montrer dans ses ta° bleaux des scènes de volupté et des débauches de sensualité : alors^ Je le demande^ que peut-il advenir de la grandeur et delà dignité de Fart? Que pouvez-vous, attendre et de ces mœurs dégradantes et de ces arts dégradés^, si ce n'est une marche deux fois accélérée vers une double barbarie^ vers l'extinction simultanée de la vertu et de l'art? Alors^ à la lettre, vous avez les artistes que vous méritez; ils vous créent les œuvres que vous demandez, que vous applaudissez^ que vous couronnez; ils disent, par l'exposition des œuvres écloses sous votre propre souffle : Ah! il vous faut du sensualisme; en voilàe Regardez, admirez, applaudissez ; mais
surtout payez^ payez bien cher ces audaces que nous n'eussions jamais montrées dans nos œuvres^ si nous n'avions eu pour les tenter la complicité de vos vices et F encouragement de vos mœurs! Ali! le parfum de vos louanges, la fumée de votre encens, le bruit de vos applaudissements^ c'est bien ; mais ce n'est pas assez : le sacrifice de votre or, sachez-le bien, ce n'est pas trop pour compenser ces sacrifices de notre talent et ces immolations de notre art aux idoles de la chair et aux dieux de la volupté ! » . ,
Âinsi^ même en ne tenant compte que de la laideur des âmes qui posent devant eux et des convoitises qui leur demandent de répondre à leurs goûts dépravés^ déjà vous voyez à quelles tentations redoutables la pu» • blique immoralité expose le génie des artistes. Pour comprendre cette influence artistiquement désastreuse^ il suffit^ au moins pour la plupart^ de les supposer faibles^ c'est-à-dire de les supposer hommes. Et c'est bien autre chose si vous les supposez tels qu'ils se rencontrent trop souvent dans cette capitale^ pauvres^ isolés^ luttant corps à corps contre la misère, qui vient^ pareille à un spectre menaçant, se dresser dans leur atelier en face des grandes choses incomprises^ et quelquefois même en face des chefs-d'œuvre exécutés par un génie
demeuré pur et désintéressé. Je vous le demande^ en voyant autour de lui la médiocrité exploiter par des hardiesses insolentes la mine d'or du sensualisme^, quelle tentation^ pour notre artiste, de sacrifier l'esprit à la chair et Fart au métier, afin de s'arracher soimême aux étreintes de la misère!
Mâis il n'y a pas seulement sur le génie des artistes^ dans la dépravation des mœurs^ une influence indirecte de décadence artistique : la dépravation en se généralisant les atteint eux-mêmes^ et directement corrompt en eux les vraies sources de Fart. Car ce que Fartiste met en ses œuvres^ ce n'est pas seulement ce qu'il voit dans son. siècle^ c'est surtout ce que sa vie ■réelle met en lui-même. Je Fai dit déjà, son art c'est sa parole; et sa parole c'est la manifestation de luimême, L'art^ la parole^ le style^ tout cela veut dire la même chose^ la révélation de l'homme. L'art dans les hommes dépravés^est donc forcément^ plus ou moins^ la manifestation de la vie dépravée^ c'est-à dire de la laideur morale^ la pire de toutes les laideurs. La première condition de Fart comme de la parole^ c'est la sincérité ; mettre au dehors par un signe authentique ce qui est au dedans : voilà la première loi de la parole et de Fart. Otez de la parole, du style et de Fart cette signature
brillante de la vie qui s'atteste, il n'y a plus de parole, plus de style, plus d'art; il n'y a plus que la forme menteuse, contrefaite et souvent grimaçante^ s' efforçant de donner à une vie qui essaye de se déguiser un masque ridicule ; d'autant plus ridicule que, comme à travers le masque carnavalesque, quelque chose du menteur perce toujours plus ou moins à travers son mensonge. De là, dans les artistes aux niœurs dégradées^ cette situation fausse, équivoque, désastreuse au point de vue de Tart : ou bien contenir en soi; à force de contrainte et de calcul, Fexplosion de la vie intérieure; et alors ôler à ses propres œuvres la première condition de leur beauté, le souffle de la spontanéité et le caractère de la personnalité ; ordonner à l'œuvre de voiler l'ouvrier, au style de mentir à Fliomme, à Tart de déguiser l'artiste; demander à Tartifice de se substituer à Fart et de remplacer Texpression de la vie par la contrefaçon de la vie : ou bien laisser les contrainteii hypocrites et les déguisements calculés; garder au moins dans l'art le vulgaire honneur de la sincérité; abandonner à sa spontanéité propre, dans l'œuvre de l'artiste, l'expression sincère de 1 homme; en un mot, se produire dans son œuvre tel qu'on se sent dans sa vie, se montrer tel qu'on est, laid de la laideur morale, laid de toutes ses
souillures et de toutes ses impuretés; et alors forcer les œuvres de Tart, appelées à manifester le beau, à n'être que la manifestation plus ou moins éclatante du laid^ et à proposer à nos admirations^ grâce au génie et à la dépravation de Fartiste^ de magnifiques laideurs : voilà l'alternative où s'enferme^ comme dans une impasse^ Tart séparé de la vertu^ l'expression de la beauté voulant faire divorce avec la moralité.
Un écrivain tristement célèbre du dernier siècle signale ainsi^ dans un artiste de son temps, la dégradation de l'art ^ suivant parallèlement la dégradation des mœurs. « Je ne sais que dire de cet homme. La dégradation du goût^ de la couleur^ de la composition^ des caractères^ de l'expression^ du dessin^ a suivi pas à pas la dépravation de ses m.œurs. Que voulez-vous que cet artiste jette sur la toile^ si ce n'est ce qu'il a dans l'imagination? Et que peut avoir dans Fimagination un homme qui passe sa vie avec les prostituées du plus bas étage? J'ose dire que cet homme ne sait plus ce que c'est que la grâce. J'ose dire que les idées de délicatesse, d'honnêteté^ d'innocence, de simplicité lui sont devenues absolument étrangères ^ o
Tel est le résultat ordinaire des perversions morales
1, Diderot, Salon de 1867.
dans les artistes eux-mêmes. Quelques rares exceptions^ plus apparentes que réelles ^ ne peuvent rien pour anéantir cette logique des choses qui se traduit dans les faits. Un liomme^ à force de génie, peut faire un moment illusion sur ce point^ mais il faut que dans l'ensemble la loi se réalise. Encore ai-je supposé jusqu'ici que le vice laissait subsister les forces cr,éatrices mises par Fartiste au service de Fart, Il s'en faut bien pourtant qu'il en soit toujours ainsi. Et voici le coup profond que porte aux artistes et à leurs œuvres la rupture de leur union avec la vertu. Le vice ne dévore pas seulement les germes de la vie morale; il ronge dans les artistes^ avec la fleur parfumée de leurs plus belles facultés^ ces forces latentes que Fhomme créateur doit avoir en réserve pour Fheure féconde de ses créations . Que d'intelligences amoindries^ que d'imaginations éteintes^ que de cœurs taris, que de volontés asservies^ que de puissances enchaînées^ que de forces brisées ^ que de facultés perdues pour la gloire de Fart et le progrès artistique par ces débauches homicides qui condamnent à la médio'crité et peut-être à la stérilité des vies si pleines de sève et si riches d'espérances! Combien d'artistes^ aujourd'hui encore^ dans des nuits pleines d'orgies et des orgies pleines d'opprobres^ consument
une vitalité qui pouvait être féconde^ et étouffent dans Tivresse de la chair ces germes de génie qui devaient au soleil de la vertu s'épanouir en chefs-d'œuvre! Ecoutez un homme du monde qui avait suivi d'un œil attentif ces ravages du vice au fond des plus belles âmes prédestinées par les dons du ciel à la création des plus grandes choses : (c Qui dira combien dans une grande ville comme celle-ci, à certaines heures du soir et de la nuit^ il se tarit de trésors de génie, de belles et bienfaisantes œuvres^ de velléités qui pouvaient être fécondes, détournées avant de naître^ tuées en essence et jetées au vent d^une prodigahté insensée? Tel qui était né capable d'un m^onument 'grandiose^ ne jettera au monde que des fragments; tel en qui un chef-d'œuvre allait éclore sous une continence^ sévère^ manquera Fheure^ le passage deFastre^ le moment enflammé qui ne se ren= contrera plus. »
Pourquoi s'en étonner? La pratique de certains désordres allume dans des vies encore jeunes ce feu dont parle rÉcriture^ qui dévore jusqu'à extinction^ ignis devorans usque ad intermcionem^ rongeant jusqu'aux racines et jusqu'aux germes du génie^ eradicans usque ad genimina^ ne laissant dans ces âmes ravagées que le désert^ Faridité, Fimpuissance, la stérilité^ et mon-
trant par ces ruines encore vivantes tout ce que peut le vice pour dévaster le génie et anéantir ses œuvres. Combien de ces êtreS; que le désordre a faits stériles et impuissants^ dans le sentiment attristé de la déperdition de la force et de la vitalité, ont pu dire^ eux aussi^ ces paroles qu'un romancier contemporain met dans la bouche d'un artiste : « Mon œil ne voyait plus^ ma main ne savait plus ; le cœur avait vidé le cerveau ; et par Fabus de la sensation j'étais arrivé à l'impuissance de Tesprit. »
Ainsi la dépravation des mœurs en atteignant directement les artistes eux-mêmes^ d'un côté les condamne à mettre tôt ou tard dans leurs œuvres Texpression de la laideur, de l'autre leur ôte plus ou moins la puissance de créer la vraie beauté; et ces génies qui avaient la vocation sublime de nous élever^ en se laissant aller au courant qui les entraîne^ précipitent de plus en plus les décadences morales; et les décadences môrales précipitent elles-mêmes les décadences artistiques.
III. — Il y a une troisième chose qui tient à la fois à la science et aux mœurs, et qui exerce sur les progrès ou les décadences de l'art une influence décisive, c'est la littérature; la littérature qui prélude à tous les
progrès et à toutes les décadences de Fart; la littérature^ c'est-à-dire Fart supérieur, Fart magistral qui juge et régente tous les autres, qui condamne ou absout, qui approuve ou désapprouve^ qui encourage ou décourage^ qui applaudit ou persécute^ qui élève ou renverse^ couronne ou découronne les royautés artistiques. Cette puissance qui réfléchit^ souvent même en les aggravant^ les perversions intellectuelles et morales de la société contemporaine, a particulièrement de nos jours sur le monde de Fart un empire prépondérant. Dans ces dépravations littéraires qui tendent à abaisser le niveau des arts, je signale par-dessus tout trois grandes prévarications, que je formule en ces trois mots : Fimmoralité, le cynisme et le mercantilismiC littéraire; trois causes qui amènent lentement peut-être , mais sûrement, Fimmoralité^ le cynisme et le mercantilisme dans tous les arts, et par là précipitent leur décadence. L'immoralité y supprime la pureté, le cynisme la conscience, le mercantilisme Fhonneur; et ces trois influences concourent ensemble à humilier à la fois et la grandeur de Fart et la dignité des artistes.
Et d'abord, dans la littérature contemporaine, pour préparer les perversions et les humiliations du génie de Fart, il y a ce que je ne crains pas de nommer la débauche
littéraire. Et ce qui dénonce aujourd'hui devant vous comme un attentat à la dignité de l'art ces orgies de la littérature vivante^ ce n'est pas seulement Faustère parole de la prédication chrétienne, c'est la voix de toutes les âmes honnêtes prises d'une tristesse indignée au spectacle de ces publiques débauches. Écoutez quelquesuns des témoignages que la loyauté et l'honnêteté élevaient naguère, des divers points du monde profane^ contre les déportements de notre littérature corruptrice, et en particulier du drame et du roman corrupteurs, « Qu'avez-vous fait de la scène française ? s'écriait naguère un orateur^ dans rassemblée même de nos législateurs : vous en avez fait un foyer de libertinage et d'impudicités. Vous y étalez des nudités qui font rougir toute pudeur. Vous souillez Fenfance sur vos théâtres en lui faisant représenter le type de la dégradation et du cynisme, au scandale de tous les honnêtes gens. » Qu'a-t-on fait, demande un écrivain ^ peu suspect de pruderie philosophique et de scrupule religieux, <( qu'a-t-on fait de cette forme privilégiée de la littérature, le roman? On en a tiré le roman bohème, le roman sans feu ni lieu, le roman qui t-raîne la jeunesse à Fégout, qui ra-