‹ L'art devant le christianisme, (conferences de Notre-Dame, 1867);Chapitre 15 sur 19 · CINQUIEME CONFERENCE · texte numérisé non relu

CINQUIEME CONFERENCE

Messieurs,

Nous avons^ comment notre siècle par les grands courants qui le traversent menace d'emporter Fart, au milieu de nous^ vers toutes les abjections et toutes les décadences. Le courant des idées^ le courant des mœurs^ le courant des lettres^ par leurs flots montants grossissent parmi nous le fleuve des dépravations contemporaines et menacent Tart non-seulement de décadence^ mais de ruine totale. Remarquez-le bien^ Messieurs^ je ne dis pas que la décadence artistique, à Theure qu'il est^ soit un fait accompli : je connais les gloires artistiques de notre temps; je sais les apprécier^ et, comme un autre^ en être fier pour mon pays. Mais qu'il y

ait dans notre siècle^ et aujourd'hui même^ des cou-

rants qui menacent d'emporter Part à la décadence, c'est un fait tellement manifeste/ qu'il faudrait être optimiste de parti pris^ et s'aveugler à plaisir^ pour ne pas en convenir.

Déjà en effet nous voyons paraître et grandir un symptôme effrayant de la décadence de Fart. Au bout de ces perversions intellectuelles^ morales et littéraires^, dont vous avez vu les influences sur le monde artistique^ un résultat s'accuse aujourd'hui avec un éclat si retentissant^ qu'il nous est absolument impossible de le passer sous silence. Ce phénomène étrange au sein d'une civilisation chrétienne^ nous l'avons désigné par un mot légèrement barbare ; nous l'avons nommé le Réalisme. Allez, traversez d'une extrémité à l'autre toutes les sphères du monde de l'art^ monde des romans^ des théâtres^ des tableaux^ des statues^ des harmonies et même des édifices : partout dans ce monde féerique où vous allez chercher dans la contemplation des grandes et belles œuvres les manifestations de l'idéal^, à côté des créations du vrai génie de l'art, vous rencontrez les productions du réalisme. Le réalisme ! voilà le grand mot qui retentit aujourd'hui dans le monde des artistes; le réalisme, élevé par des novateurs intéressés à son triomphe^ à la hauteur d'une théorie artistique^ et con«=

sidéré par la masse des esprits sérieux comme une monstruosité dans Fempire artistique.

Pour certains artistes de ce temps, jaloux de glorifier par des théories nouvelles des œuvres inouïes, le réalisme ne serait que le dernier mot de Fart appelé désormais à marcher dans la voie ouverte par leur grand génie. Pour justifier leur ambition et légitimer leurs théories^ ils en appellent à leur succès : ils nous montrent le réalisme sur un char de triomphe^ acclamé par les multitudes ; ils vantent sa popularité, ses ovations^ sa fortune ; et des lettrés sont entendus parlant du grand public yait cercle autour d'eux, et des millions enfantés par leurs œuvres. Les autres, en face de ces triomphes plus ou moins scandaleux^ s'obstinent à prétendre que le vrai talent n'a rien à voir dans ces vogues retentissantes^ qui sont à Fart lui-même une publique injure ; ils disent que la multitude^ en applaudissant ces triomphes et en glorifiant ces succès^ n'applaudit qu'elle-même et ne glorifie que ses instincts; qu'autre chose est le bruit du scandale^ autre chose le succès du génie. Ils ajoutent que les plus grands triomphes du réalisme contemporain s'expliquent non par le talent qu'ils supposent^ mais par le mal qu'ils renferment ; et que rien dans Fart et la littérature de

notre temps n'est à la fois plus frappant et plus attristant, que le contraste qui éclate^ à la lumière de la réflexion, entre les prodigieuses ovations du réalisme et rétonnante médiocrité de ses œuvres^ au vrai point de vue de Fart.

Qui a raison des théoriciens du réalisme ou de ses nombreux adversaires ? Que vaut le réalisme en luimême et envisagé dans son essence ? Où conduit le réalisme considéré dans ses effets et dans ses conséquences? C'est ce qui va faire Tobjet de ce discours. Dimanche prochain^ entrant à pleines voiles dans les profondeurs et les clartés de Tart chrétien, je terminerai cette prédication sur Tart, par le légitime couronnement que vous avez droit d'attendre et que je serai moi-même heureux de lui donner.

I. — Que vaut, devant la raison et le bon sens, le réalisme considéré au point de vue rigoureusement artistique? Qu'est-ce que le réalisme? Le réalisme, n'est-ce pas un fantôme créé par une critique jalouse d'humilier des ovations qui lui font ombrage et des triomphes qui Tempêchent de dormir ? Les auteurs fortunés, qui doivent au réalisme leur avènement à la renommée et même à la richesse, ne sont pas éloignés

de voir dans les attaques dirigées contre leurs œuvres je ne sais quelle conspiration intéressée de la littérature spiritualiste et de la littérature dite cléricale ; ils soupçonnent fort Fultramontanisme de n'y être pas étranger; et peu s'en faut qu'eux aussi ne voient se dresser pour outrager leur gloire et calomnier leur génie le spectre de Loyola. Qu'est-ce, disent- ils^ que cette petite guerre déclarée aux talents heureux par les insulteurs du succès et les blasphémateurs du génie? Qu'est-ce que cette chimère de la littérature et de l'art contemporain poursuivie à outrance sous le nom de réalisme ? Qui a vu le réalisme ? Qui a rencontré cet être fantastique qui fait peur aux tenants effarouchés 3'un art et d'une littérature vieillis? Est-ce que Tart consistera dorénavant à fuir le réel et à mépriser la nature? Est-ce que désormais^ pour mériter le nom d'artiste, il faudra^ porté sur les deux ailes d'un spiritualisme et d'un mysticisme vaporeux^ s'en ailer^ à force d'abstraction et d'idéalisation^ se perdre loin de la nature et du réel dans les déserts du vide et dans le royaume des chimères ? Pour plaire aux rêveurs mystiques et aux amants platoniques du mystérieux et inaccessible idéal^ faut-il peut-être que le génie et l'art^ dédaignant la nature et désertant le réel/ s'abdiquent et s'abandonnent eux-

mêmes? Est-ce qu'il y a un art saisissant et des œuvres vivantes en dehors de la réalité ? et pourquoi nous reprocher^ sous le nom fantasque de réalisme^ la première condition de toute œuvre artistique^ l'expression du réel ?

Certes, Messieurs^ si le réalisme ne signifiait pas autre chose^ l'expression de la réalité, nous n'aurions pas, même au point de vue de l'art^ à nous effrayer de son apparition. Hâtons-nous tout de suite d'accorder aux théoriciens du réalisme tout ce qu'ils ont droit d'exiger» Oui, l'art demande l'expression du réel^ et qui donc Fa jamais nié? Mais l'art ne demande-t-il pas autre chose? Oui, Fart doit traduire la nature et la faire resplendir dans ce qu'elle a de plus éclatant ; mais Fart ne doit-il rien chercher plus haut et plus loin que la nature ? Là est toute la question; et nous ne sommes pas assez simples pour être ici les dupes d'un mot ou les victimes d'une mystification.

Il faut donc commencer, Messieurs^ par écarter de la question ce malentendu involontaire ou calculé qui voudrait nous condamner à combattre un fantôme et à poursuivre^ sous le nom de réalisme, dans des œuvres applaudies, une chose parfaitement légitime et rationnelle dans le domaine de l'art, une chose sans laquelle

l'art ne saurait subsister^ à savoir Texpression du réel. Cette tactique est familière aux ennemis du beau^ comme elle Test aux ennemis du vrai. Quand nous attaquons le rationalisme, nos rationalistes s'écrient: «Vous en voulez à la raison » : ainsi quand nous attaquons le réalisme, on voudrait faire croire que nous en voulons à la réalité. Lorsque, dans Fordre intellectuel^ nous repoussons la souveraineté exclusive et absolue de la raison humaine, on dit que nous conspirons contre la philosophie; et quand nous récusons et repoussons comme une hérésie dans Fordre artistique le règne exclusif et absolu de la réalité, on dit que nous conspirons contre Fart. Force nous est donc ici de rappeler en face duréahsmela vraie notion de Fart, afin de mettre en pleine évidence que Fart bien compris^ sans exclure le réel^ repousse le réalisme et le condamne comme son antagoniste le plus absolu et comme sa négation la plus radicale.

Uart peut errer de deux manières, ou par la suppression du réel, ou par la suppression de Fidéal ; par le dédain systématique de la nature^ ou par le dédain systématique de ce qui dépasse la nature. Par la première de ces suppressions, Fart s'évapore et s'évanouit dans Filluminisme ; par la seconde. Fart s'abaisse et se cor-

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rompt dans le réalisme . C'est le cas de s'écrier avec un homme éminent : Ni si haut ni si bas * ; ni si haut par delà les nuages, ni si bas dans le terre-à~terre ; ni si éthéré, ni si trivial; ni si impalpable^ ni si épais; ni si perdu dans le vide^ ni si empêtré dans le réel.

L'art véritable^ Messieurs, c'est le mariage indissoluble, c'est l'union harmonieuse de l'idéal et de la nature; c'est la nature couverte des reflets de l'idéal, ou l'idéal réfléchi dans la nature; et c'est le propre du génie artistique de saisir la proportion où ces deux choses doivent s'unir pour faire éclater la splendeur de l'ordre, c'est-à-dire la beauté même. L'art exprime la réalité, mais la réalité transfigurée par l'idéal; l'art exprime l'idéal, mais l'idéal réalisé dans un type de la nature. Le réel tout seul est une erreur; l'idéal tout seul en est une autre. Le réel tout seul est un être brut, qui supprime^ en se montrant, toute la raison d'art. La reproduction pure et simple du réel n'est que la photographie de la nature. Et qui osera dire que le métier du photographe doit être le dernier terme de l'art? L^art vit de transfiguration ; il ne brille que dans l'éclat de son Thabor. Sous ce rapport, la Transfiguration de Raphaël est tout ensemble le plus grand chef-

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