‹ L'art devant le christianisme, (conferences de Notre-Dame, 1867);Chapitre 16 sur 19 · V. de Lapiade · texte numérisé non relu

V. de Lapiade

d'œuvre et le plus expressif symbole de Fart. Or la photographie par son seul fait ignore les transfiguralions. Elle est la physionomie opaque des hommes et des choses. L'art seul, en y mettant la main^ peut y répandre le rayon qui transfigure. En ce sens^ la photographie, si perfectionnée soit-elle dans ses procédés et ses mécanismes^ est^ non-seulement au point de vue rigoureusement spiritualiste et moral, mais même au point de vue matériel, essentiellement infidèle; elle ne peut rendre ni toutes les nuances de couleur^ ni toutes les gradations de lumière qui composent l'image complète. Mais surtout elle est absolument impuissante à rendre Vidée qu'on doit se faire de Têtre et à exprimer ce qui est le propre de Tart , la beauté secrète des choses. D'un autre côté, l'idéal seul n'est qu'un spectre vide fuyant sous un éclair à l'horizon de la pensée pour s'évanouir dans la nuit; c'est un rêve qui se balance dans le vague de l'indéfini; une ombre intangible qui ne prend pas de corps saisissable, et d'où ne peut sortir aucune œuvre vivante. L'idéal sans le réel dans les œuvres de l'art, ce serait comme l'âme sans corps; et le réel sans l'idéal, ce serait comme le corps sans âme ; ce serait l'art cadavre.

L'art vrai, le beau artistique est comme l'homme lui-

même; il est esprit et corps; il est le corps transfiguré par Tesprit, et Fesprit éclatant à travers le corps. Le sommet de Fart est le point mystérieux où Fâme et le corps, Fesprit et la matière, comme dans Fhomme même^ arrivent à la compénétration la plus complète et la plus harmonieuse. Ce sommet^ c'est Raphaël. Nul^ peut-être^ mieux que lui, n'a fait percer Fidée à travers la forme^ et n'a mieux fait de la forme la manifestation de Fidée. Certes^ personne ne dira que ce grand maître de Fart a dédaigné Fenveloppe^ le corps^ le signe de Fidée^ en un mot la forme. Mais ce qui révèle^ au plus haut degré^ la vraie supériorité de son instinct artistique et de son génie créateur^ c'est la transparence de Fidée à travers le signe; c'est la réverbération de la lumière de Fesprit à travers les formes même en apparence les plus matérielles. Ses chefs-d'œuvre de peinture sont comme des métaphores éclatantes qui parlent aux yeuï la langue de Fâme, et font briller une idée vraie à travers une radieuse image. Tel est le suprême triomphe de Fart; la plus grande transparence de Fidée la plus vraie à travers le signe le plus harmonieux, que ce signe soit la pierre ou le bois, la couleur ou le son. Toute œuvre qui n'a rien de cette lucidité est une œuvre opaque ; c'est une œuvre d'industrie ou de métier, ce n'est pas une œuvre

d'art, parce que tout art^ comme la parole elle-même, est nécessairement expression d'idée.

Ici apparaît dans tout son jour une vérité déjà indiquée en passant^ vérité fondamentale dans le sujet qui nous occupe^ et qui éclaire de sa lumière tout le domaine de Fart; je veux dire le parallélisme complet de Tart et de la paroley La plus juste et la plus lumineuse idée qu'on puisse se faire de Fart^ c'est de le considérer lui-même comme une parole. D'un ûôté comme de Fautre il y a une âme qui se montre, une vision qui se reflète, une forme qui exprime^ un phénomène du dedans qui se traduit par le dehors. L'analogie est parfaite. Dans un sens, transcendant, la parole et Fart sont identiques; Fun et Fautre relèvent de la même loi, et créent la même esthétique. Les mêmes causes qui corrompent la parole corrompent Fart, et ce qui élève Fun ne saurait abaisser Fautre. Or, laissez-moi vous le rappeler, puisque Foccasion en vient à ma ren-contre, ce qui fait Fessence, la dignité et la gloire de la parole, c'est d'être avant tout une expression de la pensée par le signe ; c'est d'être partout et toujours la forme translucide de Fidée. Le signe, sans doute, dans Fart comme dans la parole, ne peut être ni supprimé ni dédaigné. Il a une valeur, valeur relative à Fidée qu'il

doit exprimer. Mais il n'a pas droit à constituer Tart luimême et par lui-même; il faut qu'il garde devant la royauté de Fart son rôle de serviteur. Si le signe^ dans la parole ou dans Tart, prétend briller par lui-même et arrêter à lui-même, il manque son but et trahit sa destinée. Aussi, Messieurs, dans la parole comme dans Fart, le pire de tous les abus, c'est la préoccupation et Ja recherche de la forme pour elle-même, de la forme comme but. Là est Tantagonisme absolu du vrai génie de Fart et de la parole. Dans aucune sphère de Fart, la forme n'est pour elle-même; et quiconque, par la passion insensée de faire admirer pour elle-même une forme artistique, y arrête et y. fixe le regard du contemplateur sans lui laisser rien voir au delà, détruit la première condition de Fart, qui est Fexpression de Fidée. Le plus grand malheur qui puisse arriver à un orateur comme orateur, c'est de produire de Feiïet in dépendamment des idées qu'il exprime ; et ce qui est vrai de Fart oratoire ne Fest pas moins d'un art quel conque: tout effet produit par le seul prestige de la forme est anti -artistique ; c'est Fart retourné; c'est la corruption même de l'art.

Telle est. Messieurs, la vraie notion, telle la tradition constante et universelle du grand art : et it n'y a pas,

dans toute Thistoire de l'art^ un seul chef-d'œuvre d'un grand maître, qui ne rende à cette loi souveraine du monde artistique son témoignage éclatant. Ici^ comme partout^ la vérité resplendit entre deux abîmes, Tabîme de Tidéalisme etTabîme du réalisme. En tout et partout, dans des proportions diverses, il faut idéal et réel, esprit et matière, âme et corps^ forme çt idée ; ridée pénétrant la forme^ et la forme faisant éclater ridée ; comme dans la parole enfm^ la matière mise au service de Tesprit; le génie créant sa forme^ non pour la glorification de la forme^ mais pour le triomphe de ridée. Sortir de Tune de ces deux conditions^ c'est bri-» ser rharmonie, c'est renverser l'ordre dont la splendeur constitue la vraie beauté; c'est précipiter l'art avec ses œuvres, ou dans le vide de l'idéalisme^ ou dans les grossièretés du réalisme.

L'idéalisme artistique, à l'heure qu'il est^ n'est pas notre danger. Les grandes déviations de l'art contemporain ne vont pas en ce sens. Notre danger, notre mal, j'oserai dire, notre fléau, c'est le réalisme dans Fart et la littérature. Le réalisme brise de sa main brutale la belle harmonie des deux éléments de l'art; il dédaigne l'idéal pour s'abattre tout entier sur le réel ; et, par suite, il néglige l'idée pour s'épuiser dans la

no LE RÉALISME DANS L'ART.

forme. Le réel^ dit-il^ tout le réel et rien que le réel : là seulement est Tart vivant^ Fart sympathique^ Tart populaire^ Tart triomphant; ailleurs il n'y a que Tart décrépit, l'art mort^ Fart du passé;, mais non Fart de Fa venir.

Voilà le réalisme dans ses œuvres et dans ses doctrineSj dans sa pratique et dans sa théorie. Nous demandions tout à Fheurequia vu le réalisme, qui a rencontré le réalisme? Chacun de vous^, Messieurs^, n'aurait-il pas pu répondre: Mais c'est moi-même; moi qui ai vu ce tableau^ regardé cette statue^, entendu cette harmonie^ pénétré dans cet édifice ; moi qui ai lu ce roman^ assisté à ce drame, admiré cçtte poésie. Quoi ! vous demandez où est le réalisme? Mais je demande^, moi^, où n'est pas le réalisme^ et ce que n'est pas aujourd'hui le réalisme ? Le réalisme est peintre^ le réalisme est sculpteur^ le réalisme est architecte^, le réalisme est musicien^ le réalisme est poete^, le réalisme est romancier, le réalisme est dramaturge^ le réalisme est historien; le réalisme est tout ce qu'on peut être : il ne lui manquait que de se faire philosophe; et si nous ne Farrêtions au seuil de nos temples^ il essayerait peutêtre de se faire prédicateur ! Non, le réalisme n'est pas un fait isolé ; sauf de glorieuses exceptions, c'est un

phénomène^ je ne dirai pas universel^ mais tendant à le devenir. Le réalisme est un mal chronique; c'est la lèpre de Fart ; c'est Fépidémie de la littérature au XIXe siècle.

Et cette pratique du réalisme se fait aujourd'hui des théories dignes d'elle^. Ce n'est plus un mystère : le réalisme lève fièrement son drapeau; il proclame dans l'empire de Fart le règne absolu et exclusif de la réalité. Mettre toute son habileté^ toute sa puissance^ tout son génie^ si Fon a du génie^ à calquer le réel physique^ la réalité palpable^, quelle qu'elle soit; créer^ par une reproduction aussi exacte que possible de la réalité vivante ou non vivante^ le monde de Fart à côté du monde de la nature; et par cette création humaine^ imitation fidèle de la réalité quelle qu'elle soit^ susciter dans les multitudes curieuses du réel^ des émotions^ des sympathies^ des sensations, des vibrations correspondantes : tel est le dernier mot de ce réalisme contemporain qui^ bien loin de rougir de Fétrangeté de ses théories et de Fénormité de ses œuvres, s'en vante^ s'en applaudit, se carre et s'admire.

Il faut citer. Messieurs, dans la crainte de paraître calomnier. Je prends de préférence, poTir témoignage de mon affirmation, des paroles d'autant plus graves

m LE RÉALISME DANS L'ART.

et cFautant plus tenues de se respecter elles-mêmes^ qu'elles se produisent sans réticence dans de publics enseignements. Ecoutez; et peut-être vous aurez peine à croire à Tauthenticité de ces paroles : a Le peintre tire ses lignes, calcule ses perspectives, déshabille les corps, les soulève, les dissèque. Il pose Fart sur sa base définitive^ rimitaiion exacte et complète de la nature telle qu'on la voit ^ et telle qu'elle est. Détachés du monde céleste et ramenés au monde réel, les hommes veulent contempler non plus des idées ou des symboles, mais des êtres et des personnes. Pour eux les choses réelles ne sont plus un signe à travers lequel s'élance la pensée mystique; elles ont un prix et une beauté propres ; et le regard attaché sur elles ne songe plus à les quitter pour se porter au-delà. » Voilà le grand mot du réalisme: suppression de V au-delà; les perspectives de Pidéal fermées devant le regard de l'artiste, et son génie heurté à la barrière de la réalité pure, sans souci de s'élever plus haut et de s'élancer plus loin!...

Inutile de multiplier les témoignages. Ces paroles sont l'écho de beaucoup d'autres, qui toutes redisent la même chose. Est-il possible, je le demande, de se mettre au nom de l'art en aatagonisme plus flagrant

avec Tessence même de Fart? Est-il possible de briser plus audacieusement avec toutes les traditions du grand art, et avec la pratique de tous les artistes illustres qui ont donné à leurs chefs-d'œuvre, avec le signe du génie, la consécration de l'immortalité? Les raisons, les raisons péremptoires qmj réduisent à néant cette théorie de l'art aussi fausse en elle-même que funeste dans ses résultats, se pressent ici avec une telle abondance, qu'elles ne nous apportent que la difficulté de choisir et rembarras de nous borner.

Et d'abord, j'oserai demander aux maîtres qui enseignent ici des principes démentis par tous les plus fameux représentants de la pensée et par les plus grands maîtres de Fart: Où donc avez -vous pris que Fart doit être posé sur cette base définitive : rimitation exacte et complète delà nature telle quonla voit ou telle qu'elle est? Quoi ? vous nommez cela un principe radical^ une base définitive^ une souveraine aberration dans Fordre artistique ! Ah ! vous oubliez ce qu'il y a dans Fart de plus élémentaire; et le dernier de vos élèves, qui a gardé le sens commun, vous répond : Non, Fart n'est pas une imitation, c'est une interprétation. Quoi ! cette chose si grande et si généreuse, si libre et si spontanée, Fœuvre d'art, une simple imitation de la nature telle qu'elle est ?

Mais qui donc^ après cela^ aura la vanité folle de se glorifier du talent^ du rôle et du nom d'artiste? Qu'y a-t-il de moins libéral et de moins spontané que la copie servile de la réalité ? Où est le simple acteur^ pour peu qu'il sente en lui se remuer quelque chose de vivant^ qui consente à réduire son rôle à l'imitation adéquate d'une réalité donnée? Est-ce que vous le forcerez^ ce serviteur libre de l'art^ à ne faire entendre que des sons^ des vibrations^ des accents notés et étiquetés d'avance comme la condition absolue et inflexible de l'imitation du réel tel qu'il est? Non^ mille fois non, L'artistC;, pour peu qu'il prenne son rôle au sérieux^ a besoin d'élargir le champ de son action dans le sens de l'indéfini; il a l'ambition, lui aussi, de voir et de poursuivre le je ne sais quoi qui ne se trouve pas dans le réel; il n'est pas un automate à qui la réalité impose tel geste ou telle intonation; il est le libre interprète de la réalité qu'il élève, et qu'il transfigure par tout ce qu'il y met de lui-même, c'est-à-dire par tout ce qu'il y ajoute de supérieur et d'idéal. C'est qu'en effet, entre l'œuvre d'art et l'objet qu'elle représente, il y a un médiateur nécessaire, Vâme de Vartiste. Ignorez-vous que l'objet, avant de passer dans l'œuvre artistique, doit passer par l'intermédiaire d'une âme humaine? Non,

ne le croyez pas^ ce que Tartiste imite^ ce n'est pas la réalité telle qu'elle est en dehors de lui, c'est la réalité telle qu'elle est en lui. Il voit la nature sans doute; il la voit non pas vulgaire, telle quelle est dans sa réalité triviale; mais il la voit telle que la lui font ensemble, et sa pensée qui la regaide^ et son âme quitta sent^ et son cœur qui l'aime. Il se fait en un mot de l'objet une image qu'il grave en lui d'après un certain type de beauté idéale entrevu par son génie; et c'est cette image identifiée à lui-même et toute, pleine de sa vie qu'il va jeter sur la toile ou sur le marbre ; c'est;, si je l'ose dire^^ en rapprochant la création d'un chef-d'œuvre de l'accomplissement d'un mystère, c'est son verbe intérieur qu'il va incarner dans son œuvre extérieure.

En ce sens sublime^ oui, l'art est une imitation, mais l'imitation généreuse et libre de la vision que l'artiste porte en son âme; c'est l'expression de l'artiste ému au contact de la réalité et élevé par son idéal. Il voit la nature ; en la regardant il transfigure la réalité qui est en bas dans un rayon tombé d'en haut; et son œuvre, si le génie ne lui fait pas défaut, sera la traduction éclatante de la nature transtigurée. Supprimez, entre l'œuvre d'art et son objet matériel, ce médiateur plastique, Fâme humaine, l'âme dont l'invincible besoin est

m LE REALISME DANS L'ART.

de regarder Tidée planant de son vol céleste au-dessus de la réalité terrestre, Tâme conteuiplant^ dans une sphère plus haute que toute réalité créée, cet idéal qui est de Fessence de tout art; alors^à la lettre, iln^ya plus d'art; il n'y a plus qu'un contact matériel entre Tobjet reproduit et l'œuvre imitatrice; et Tart^ pour n'avoir pas regardé au delà^ se destitue lui-même; il tombe dans le mécanisme du métier et les constructions de l'instinct; il se réduit à l'industrie des procédés et aux habiletés de la main.

L'art, dites-vous, l'imitation de la nature telle qu'elle est?.,. Quoi! reproduire le réel^ le copier^ le calquer, le photographier^ le daguerréotyper tel qu'on le voit et tel qu'il est? Mais au nom de Tart et de Thumanité que vous outragez ensemble^ est-ce possible? est-ce convenable? est-ce permis? est-ce utile au moins à quelqu'un ou à quelque chose? Possible? Non, mille fois non^ cela n'est pas même possible. La nature par ses mystères défie vos imitations. Comment atteindre par lu génie de l'imitation^ si grand qu'on le suppose, ce fond intime des hommes et des choses dont la surface n'est qu'une explosion imparfaite? Comment peindre, sculpter, imiter toute la nature et rien que la nature? Et même, en supposant que l'intuition du génie imitateur

pût atteindre le réel et tout le réel de la nature, est ce que cette imitation est toujours recevable^, admissible convenable, permise même? Où avez-vous rencontré l'artiste qui ait pratiqué jusqu'au bout votre doctrine plus que paradoxale ? Où est le génie assez échevelé pour oser, même aursimple point de vue de l'art, imiter toute la réalité et toute la nature telle qu'elle est ? Et d'ailleurs, à quoi bon dans Fart cette imitation de la nature telle qu'elle se voit et telle qu'elle est? Quel en est lebut, rutilité?Si tel spectacle me fait horreur dans la nature,pourquoi venez-vous me forcer à le contempler dans Fart? Vue en elle-même, cette réalité me répugne; comment me charmera-t-elle dans vos œuvres? Je repousse Toriginal, je détourne les yeux pour ne pas voir une figure dontTaspect est mon supplice; que pouvez-vous prétendre en venant me montrer la copie? A quoi sert dans Fart la reproduction grossièrement réaliste de ce que je ne puis voir et regarder sans dégoût dans la nature?

Ah ! si du moins vous aspiriez à transfigurer Fhorrible, et à lui faire une auréole grandiose qui Fapproche du sublime! Mais non; la transfiguration répugne au réalisme. L'essence du réalisme c'est de me montrer le hideux comme hideux, Fhorrible comme horrible,

. rhorrible tel qu'il se présente au chemin de ma vie^ en me forçant de détourner le visage et de fuir son approche. Est-ce donc que tout est à voir^ tout à goûter, tout à savourer. dans la nature? Est-ce que tout y est également beau, intéressant^ sympathique ? Et si votre art en touchant à ces choses n'a pas le don de la transfiguration, quelle sympathie aura pour moi votre œuvre, et que voulez-vous que j'y admire et que j'y applau* disse?

Quoi! vous rencontrez au fond d'une taverne ou dans la boue des rues un homme ivre, laid de sa double laideur, prenant devant vous des attitudes sauvages, des poses animales, et faisant des gestes innomés : vous le copiez trait pour trait, à la lettre, vous le photographiez, et vous me dites dans une statue, dans un tableau, sur la scène ou dans un roman : Regardez et admirez; c'est le portrait du réel. Vous trouvez, dans un réduit, une mansarde, je ne sais où, l'homme couvert d'ulcères, personnifiant toutes les horreurs physiques dont une chair humaine peut offrir le spectacle : et vous voilà chimiste et anatomiste de l'horrible matériel, faisant devant moi la dissection et l'analyse de la plaie, dû chancre et de l'ulcère. Et vous dites: Admirez!.,. Vous voyez, tout y est, rien n'y

manque : la copie est complète; c'est le portrait de la réalité, — A la bonne heure! vous êtes un homme intrépide; vous avez dévoré pour tout peindre la dernière parcelle de Fhorreur et bravé Fextrême puissance du dégoût. Soit^ si ces spectacles vous plaisent; mais vous quî|>romettiez de me faire cueillir au champ de Tart nouveau la plus belle fleur du plaisir^ pourquoi venez-vous me demander de pousser jusqu'à Théroïsme la victoire sur mon dégoût? Vous ne deviez que me charmer; pourquoi vous obstiner à ne me donner que des nausées?

A quoi bon^ je vous prie^ toutes ces exhibitions repoussantes? S'il me plaît de m'éjouir au spectacle de rhomme ivre^ laissez-moi le regarder dans la rue; et si mon goût m'invite à savourer l'étrange volupté de voir des ulcères^ qu'avez- vous besoin de me les peindre? J'irai les voir à l'hôpital : là du moins^ je les trouverai vivants; et vos chefs-d'œuvre réalistes ne vaudront jamais pour moi ces vivantes horreurs.

Et alors même que vous n'auriez pas à me peindre l'atroce^ l'horrible^ l'ignoble^ le repoussant; si vous ne voulez donner à la nature aucune auréole qui agrandisse,^ et au réel aucun rayon qui transfigure^ encore une fois^ je le demande^ à quoi bon vos tableaux^ vos

statues, vos livres réalistes? J'aime mieux voir la nature. La nature^ elle au moiiis^ porte un reflet du Créateur, et plus ou moins fait rêver Tinfini. Quels misérables jeux d'enfants^ de prodiguer des trésors de temps et peut-être de génie, pour me montrer artificiel et mort exactement ce que jepuis^ en faisant un pas ou en tournant les yeux^ voir partout naturel et vivant ! A quoi bon de tels efforts pour aboutir à un tel néant ? Que dis- je ? n'eussiez-vous à faire que le portrait^ une image^ une effigie humaine quelconque; si vous ne savez, à travers la matérialité des traits, dégager Vidée de riiomme dont vous m'oflPrez Timage, que me fait le portrait tracé par votre main ? J'aime mieux l'original ; et s'il me faut une copie exacte, une image adéquate, une peinture réaliste de moi-même^ j'ai mon peintre toujours prêt; et je vous dirai ici^ avec un homme d'esprit : ((Qui aura la prétention de me peindre plus fidèlement que le miroir de ma cheminée? »

Messieurs^ si ce que je viens de dire ne suffisait pas pour confondre devant la vraie notion de l'art les théories du réalisme, il me suffirait d'en appeler à ce sentiment mystérieux de Yau-delhy dont nous avons parlé dans les conférences précédentes. Quoi, au nom de l'art, on nous dèmande de nous emprisonner dans le

LE RÉALISME DANS L'ART. m

réel, et on nous interdit de regarder aw delà : comme si cette ambition de l'au-delà n'était pas Tinapaisable et douloureuse passion des véritables artistes? 0 grands hommes^ vous qui brillez à travers Thistoire de Tart^ dans Fauréole de vos œuvres^ levez-vous; venez confondre ces inventions qui insultent à votre génie ! Ah ! vous aussi^ vous saviez voir et peindre la réalité. Un jour^ vous Favez reproduite trait pour trait; vous avez fait plus encore^ vous Favez transfigurée. Le portrait était aussi beau, plus beau encore que Toriginal ; vous aviez non-seulement atteint la perfection de la réalité^ vous Taviez surpassée. Et pourtant vous n'étiez pas contents! Pourquoi^ en face de vos œuvres ce gémissement de vos âmes? Pourquoi devant cette image plus belle même que la nature^, cette tristesse^ cette mélancolie^ ce je ne sais quoi de découragé et de désespéré que je découvre en votre âme d'artiste? Ah ! c'est que quelque chose vous disait qu'atteindre jusqu'aux limites du réel^ et plus loin encore ^ ce n'était pas assez. C'est que du fond de ces réalités^ où voudrait nous enfermer un réalisme despotique et plat^ votre grande âme, comme nous l'avons dit^ aspirait au delà. Aussi, j'en jure par votre génie : si tout le but de l'art n'était que la représentation exacte de la nature telle qu'elle est, ce gémis-

sèment de vos âmes devant les miracles de vos mains, serait un mystère absolument incompréhensible; ce serait la contradiction même ! Ah ! c'est qu'en effet, si tout votre effort devait s'arrêter là, copier le réel, le copier d'une main aussi habile et aussi fidèle que possible; arrivés là, vous n'auriez plus rien à désirer; votre ambition serait satisfaite ; vous diriez : La nature est calquée; le réel apparaît dans sa vérité exacte; l'image a reproduit le type dans sa nudité brute; l'œuvre est achevée; nec plus ultra^ je n'irai pas plus loin ! Et voilà le dernier mot du réalisme dans l'art; c'est le me plus ultra du progrès artistique ; c'est la barrière qui l'arrête et lui dit brutalement : a Tu n'iras pas plus loin ! »

C'est ce que nous allons voir plus clairement encore en recherchant les principaux effets de cette doctrine, aussi dangereuse qu'elle est absurde. Car c'est assez considérer le réalisme en lui-même; il est temps de vous signaler quelques-unes de ses conséquences.

IL — Certes, Messieurs, si cette question du réahsme n'avait d'autre portée que celle d'un débat purement littéraire et artistique, il n'y aurait pas lieu pour la parole sacrée d'intervenir dans une lutte toute mondaine, et qui n'est pas son vrai champ de bataille. Mais la

question du réalisme^ intellectuellement^ moralement, religieusement et même socialement, est une question plus grave qu'elle n'apparaît tout d'abord. Envisagé dans sa propre sphère, c'est-à-dire dans la littérature et l'art proprement dits, il est, comme nous venons de le dire, une le^pre qui déshonore la royauté de l'art et défigure la physionomie de la beauté. Mais ses conséquences vont plus loin que lui-même; elles atteignent les intelligences, les âmes, les cœurs, les mœurs, la société, la civilisation; et c'est surtout par ces conséquences que le réalisme rentre dans la juridiction de la parole sacrée et dans le champ de ses combats. Car ce qui semble n'être qu'un amusement des multitudes et une fantaisie des artistes peut devenir un danger pour les âmes et un désastre pour Thumanité.

Le premier résultat du réalisme, et le moins aperçu par le vulgaire, c'est son résultat dans l'ordre intellectuel proprement dit; c'est son action sur les idées. Né des aberrations philosophiques que nous avons signalées dans la conférence précédente, le réalisme artistique, et surtout le réalisme littéraire, réagit sur ses propres causes, et il agrandit le cercle des erreurs en les popularisant. Parcourez les unes après les autres les productions du réalisme contemporain; vous y reconnaissez

partout la génération naturelle des erreurs mères qui Tout engendré peu à peu lui-même. Vous les voyez successivement, et quelquefois simultanément refléter toutes les couleurs et toutes les nuances de Terreur vivante^ et le naturalisme, et le panthéisme^ etTathéisme^ et le matérialisme^ et le positivisme^ et le fatalisme^ et le scepticisme^ et le nihilisme doctrinal. Tous ces systèmes plus ou moins grossiers passent en jetant sur les œuvres réalistes leurs tristes reflets ; et pour peu que vous sachiez voir^ vous reconnaissez dans le réalisme contemporain le trait visible d'une parenté authentique avec toutes ces aberrations spéculatives de la pensée contemporaine.

Je ne dis pas, remarquez-le bien, que le réalisme fait profession d'enseigner toutes ces erreurs; je dis qu'il en porte l'image sous les regards du peuple; et cette image, plus visible et plus intelligible pour les multitudes que les livres mêmes qui les enseignent, en se gravant dans les âmes, a pour eff'et désastreux d'inoculer, peu à peu, à l'âme du peuple toutes ces erreurs qui menacent aujourd'hui le monde; car elle a pardessus tout la puissance de les populariser de plus en plus et d'employer, pour dissimuler leur laideur, le prestige même de la beauté. Les artistes et les littérateurs

de profession^ d'ordinaire du moins^ n'ont pas la prétention d'être des penseurs. Ils ne trouvent pas l'idée^ mais ils lui font un rayonnement; ils ne sont pas des flambeaux^ mais ils sont des réflecteurs; ils ne sont pas des révélateurs^ mais ils sont des propagateurs; ils ne sont pas des messies, mais ils sont des apôtres; ils ne sont pas des initiateurs, mais ils sont des vulgarisateurs. Et tous les messies, et tous les révélateurs que le siècle nous envoie pour ouvrir aux erreurs nouvelles les chemins de l'avenir, n'ont pas d'auxiliaires plus puissants^ ni de complices plus populaires.

Le réalisme contemporain, et en particulier le réalisme du théâtre et du roman, a obtenu, dans ces dernières années, des triomphes bruyants, qui ont donné à ses productions un retentissement vaste et profond; et ce n'est jamais en vain que des œuvres, quelles qu'elles soient, rencontrent l'ovation des multitudes et les acclamations d'un siècle. Eh bien ! ce qui frappe pardessus tout, dans ces œuvres malsaines, c'est le souffle . d'erreur et de scepticisme qu'on y sent de tout coté. Alors même que l'œuvre réaliste de notre temps ne prétend ni enseigner, ni dogmatiser; alors même qu'elle n'attaque aucun symbole religieux, ni aucune vérité morale, elle est malfaisante encore. Car ce qu'on

m LE RÉALISME DANS L'ART.

y sent par-dessus tout-, c'est Fabsence de toute doctrine^ îe dédain de tout symbole, la négation de toute foi et de toute croyance positive. Que dis-je? FindiflFérentisme de la conscience et le mépris des principes s'y étalent de toutes parts. Le réalisme est dans le domaine de Fart ce que le positivisme est dans le domaine de la science : c'est une élimination: élimination systématique sortant des exigences mêmes de cette grande et universelle hérésie de l'art et de la littérature. Sa première donnée^ sa donnée fondamentale^ nous Favons vu^ c'est Fimitation exacte^ en d'autres termes^ la photographie du réel^ du réel qui se voit^ du réel qui se touche^ du réel qui crée son image telle quelle sous un rayon du soleil matériel. De là Félimination et Fécartement absolu de tout ce qui échappe à cet empire du calque et de la photographie matérielle. L'âme échappe au pinceau et au ciseau de l'artiste. Ni la conscience ne se laisse calquer; ni les principes ne se laissent peindre; ni la morale ne se laisse photographier. Donc^ tout cela^ éliminé^ en bloc, de tout le domaine de Fart.

De là, dans Fartiste réaliste une indépendance de toute règle^ de tout principe^ et de toutes convenances, morales, sociales et religieuses; de là, une exagération de personnalisme qui franchit toute barrière.

brise tout frein^ et fait du prétendu génie de Tart je ne sais quoi d'effaré, d'échevelé^, d'emporté^ pareil à un cheval qui a pris le vertige^ et court sans direction et sans but à travers les abîmes. Ainsi nos grands réalistes font de Fart une puissance absolument indé- v pendante et ne )elevant que d'elle-même; ils le placent sur un trône où nulle puissance n'a plus droit de Fatteindre ; ils le mettent dans son absolue indépendance plus haut que la société^plus haut que la religion, plus haut que la morale^ plus haut que la conscience^ plus haut que Dieu^, plus haut que tout; et on les entend; du haut de cette souveraineté qu'ils usurpent^ envoyer au monde étonné des décrets et des oracles comme celui-ci : « Les artistes n'obéissent pas à des règles, à des principes. Chacun d'eux n'obéit qu'à luimême^ à sa nature, à son tempérament^ à son caractère^ à cet ensemble d'aptitudes qui constituent son individualité. Chaque artiste est doué d'un tempérament particulier; et il n'est rien de plus absurde que de chercher^ sous prétexte de morale ou d'autre chose, à fausser ce tempérament. Pour moi les convenances de Fart devaient passer avant celles de la société^ et je ne désavoue aucun de mes livres. »

Ainsi voilà qui est clair^ l'artiste est roi^ non dans le

sens où nous saluons avec amour sa légitime royauté^ c'est-à-dire dans le sens de Fascendant qu'il a droit d'exercer sur les âmes; mais il est roi dans ce sens satanique que nous réprouvons^ dans le sens de cette absurde et impossible indépendance, qui le met au-dessus de toute règle^ de tout principe^ de toute loi ! Que dis-je? Tartiste réaliste, en proclamant pour luimême une indépendance impie^ se fait plus que roi; il se fait Dieu, Dieu dans le royaume deTart, comme le philosophe rationaliste se fait Dieu dans le royaume de la pensée.

Dès lors, il est à peine nécessaire de vous montrer ce que devient pour le réalisme contemporain non -seulement la religion du Christ, mais toute religion quelconque. Pour le réalisme, les dogmes religieux ne sont rien; le surnaturel est une chimère, et le divin un nonsens. Dieu, pour lui, ne demeure plus même comme une magnifique hypothèse ouvrant devant Y artiste ces mystérieuses perspectives qui donnent de l'essor au génie de Tart; il fait pour Dieu ce qu'il fait pour Tâme, pour l'esprit, pour la conscience, il rélimine; il le chasse devant lui. L'ombre même de Dieul'importune; car, en se projetant sur son génie, elle accuse ses œuvres et lui donne des démentis. Que peut être pour l'art réaliste

une religion quelconque^ si ce n'est une contradiction à ses tendances innées et une négation absolue de sa donnée fondamentale? Si DieuexistCys'ily aun infini vivant^ comment faire pour récuser Fidéal? Et si l'on accepte ridéal^ comment faire pour demeurer réaliste? Aussi^ bon gré^ mal gA^ en dépit des protestations contraires^ le réalisme doctrinalement suppose Tathéisme^ et avec l'athéisme la négation de toute religion; et Tathéisme qu'il suppose dans ses doctrines^ il le prêche dans ses œuvres; et dans ses effets comme dans ses causes^ le réalisme est en essence Tart des peuples athées.

Mais là ne s'arrête pas Finfluence du réalisme artistique dans l'humanité; son influence éclate plus palpable dans l'ordre moral ; et le réalisme de Fart^ en multipliant ses triomples^ développerait dans les mœurs publiques une dépravation plus grande encore que ses triomphes.

Nous Favons VU;, le réalisme contemporain est sorti, en droite ligne^ du matérialisme contemporain, 11 proclame comme son dogme souverain l'imitation exacte et complète du réel. Mais^ ne l'oubliez pas, le réel dont il s'agit ici;, ce n'est point le réel de l'âme, de Fesprit^ de la conscience ; c'est le réel de la matière^ le réel des sens^ le réel de la chair. Certes^, Fàme aussi est une réa-

lité ; c'est la grande réalité humaine^ la réalité qui fait que l'homme est l'homme et non pas l'animal. Mais le réalisme artistique se moque hardiment de la réalité immatérielle ; et s'il ne la nie absolument^ il en fait une abstraction absolue. Or, que peut enfanter^ je vous prie^ un art tout entier puisé à cette source^, le réel matériel^ si ce n'est ce que la matière porte dans son sein, le sensualisme^ et encore le sensualisme ? Le sensualisme qui souille toutes les puretés^ qui dévore toutes les vertus^ qui ravage toutes les saintetés; le sensualisme qui fait tomber Thumanité des sommets éclairéspar l'esprit jusqu'en ces obscurs basfonds où la volupté la traîne dans Fopprobre de sa chair; le sensualisme qui amortit au cœur humain la fibre généreuse du dévouement et du sacrifice, et développe dans toutes les âmes qu'il envahit des égoïsmes monstrueux et des instincts farouches ; le sensuahsme qui décapite la vie humaine^ qui tue Fhomme par la partie haute de lui-même^ et fait de la chair le tombeau de Tesprit; le sensualisme qui brise dans l'homme toutes les volontés puissantes^ toutes les énergies fécondes^ pour ne laisser^ dans ce roi déchu de toutes ses puissances^, que Ténervement, la faiblesse et la stérilité ; le sensualisme^ enfin^ le plus grand fléau du

monde moral et Tageiit le plus actif de toutes ses dépravations et de toutes ses abjections : voilà ce qui^ par une génération vraiment spontanée^ doit sortir d'un art tout entier appuyé sur la matière^ évoqué du fond de la matière^ engendré en un mot par la matière. Le sensualisme artis^que est fils naturel du matérialisme doctrinal.

Aussi^ voyez comme, depuis quelques années surtout^ Tart et la littérature se sont sous vos yeux précipités dans le sensualisme^ et ne pourrai-je pas dire dans la luxure ! Comme ils ont de leurs œuvres souillé ce noble empire de Fart qui devrait demeurer toujours Tempire de la beauté sans tache ! Pareils à ces femmes audacieuses qui portent sous vos regards^ comme la tentation incarnée, leur sensualisme sans pudeur et sans gloire, ils se sont tout à coup, comme aux plus mauvais jours des saturnales humaines, insolemment décolletés, et si vous me permettez ce mot populaire, mais expressif;, affreusement débraillés. Descendu des sommets de la science matérialiste comme ces torrents fangeux qui emportent dans leur boue les plantes et les moissons, le sensualisme a coulé à pleins bords à travers tout ce monde de Fart, emportant dans son cours toutes les fleurs de vertu et tous les germes de

sainteté. Que dis-je? le sensualisme réaliste a fait plus que couler à pleins bords ; il a débordé par-dessus toutes ses rives; il a brisé toutes les digues que la loi morale et le respect social opposaient à ses débordements; et il a poussé partout, à droite et à gauche, ses flots égarés^ traînant avec lui cette vase impure qui ensevelit les innocences, les pudeurs, les vertus! A la lettre^ notre art réaliste s'est enivré de sensualisme^ comme certains débauchés s'enivrent de liqueurs malsaines pour se donner des délires sensuels. Le vertige lui en est monté à la tête^ et il s'est mis à courir, échevelé et éperdu, par tous les chemins du demi-monde et de la bohème, jetant à toute pudeur des défis insolents ; prenant ses provocations pour du génie, son dévergondage pour de Tart, et son Ubertinage d'imagination pour le souffle de l'inspiration ; en un mot ses orgies de la chair pour les chefs-d'œuvre de l'esprit î De Tesprit? Ah! quand il s'agit de ces œuvres écloses à tous les souffles sensuels, en faut-il encore parler? Autrefois les créations littéraires surtout se nommaient bien les œuvres de Vesprit ; pour bien nommer telles productions littéraires et artistiques de notre temps, force nous serait de les nommer les œuvres de la chair. L'esprit, l'âme, le cœur même n'y ont plus rien à faire; partout c'est la sensation, et

puis la sensation; Finstinct, et puis Finstinct; le tempérament^ et puis le tempérament; le sang^ et puis le sang; la chair enfin^, encore la chair et toujours la chair !

Voilà^ Messieurs, tel drame que vous avez vu, tel roman que vous^vezlu^ tel tableau que vous avez regardé^ telle musique que vous avez entendue, et auxquels vos souvenirs d'hier attachent des noms que toute convenance m'ordonne de taire. Dieu un jour regarda Fhumanité corrompue dans ses voieSj, et il dit : Mon esprit ne se reposera plus sur Fhomme, parce qu'il est devenu chair : quia caro est. En regardant ce monde de la littérature et de Fart, si trempé de sensualisme, si souillé de volupté, si couvert en un mot de toutes les boues de la matière et de la chair, j'éprouve le besoin de m'écrier : a Mon esprit ne s'arrêtera pas davantage sur ce monde, parce qu'il est devenu le monde de la chair, de monde de Fesprit qu'il était : quia caro est. Je ne souillerai pas mes regards au spectacle de toutes ces fanges. Je veux quitter bien vite cette lourde atmosphère où mon âme semble étoufifer, pour chercher dans un air plus pur une respiration plus libre.

Comment faire d'ailleurs pour dire ici toute la vérité,

sans faillir à la dignité, ou pour sauver la dignité sans

trahir la vérité?. Comment s'y prendre pour vous dire^ en des termes que vous puissiez entendre^ toutes ces hontes humaines qu'on vous montre en peinture^ au théâtre^ dans le roman^ sous les noms ambitieux d'art nouveau^ de transformation^ de progrès et de rajeunissement de l'art et de la littérature? Gomme s'il y avait rien de plus vieux que ces aggravations de paganisme, et ces vieilleries d'un art ultra-païen ! Quoi ! un rajeunissement de la littérature, un renouvellement du théâtre, un progrès de Tart^ ces crudités voluptueuses? ces anatomies du plaisir et de la sensation? ces mystères de ténèbres trahis dans la lumière ? ces tableaux vivants^ ces infâmes ballets^ qu'on eût peut-être sifflés dans les cités littéraires du vieux paganisme? Que sais-je enfm^ ces défis d'insolence^ ces gageures d'audace dans les provocations de la volupté et les dévoilements de la pudeur? en un mot ce nec plus ultra du sensualisme littéraire ou dramatique : dites comment voulez-vous que^ moi prêtre^ je dise sur tout cela toute la réalité des choses^ sans compromettre la dignité du discours? et comment en décrivant ces phénomènes^ pourrais-je concilier tous les droits que revendique la vérité avec tout le respect que je dois à vos âmes^ à mon ministère^ à ce temple^ à moi-même? Passons^ passons bien vite de-

vant ces mœurs immondes développées par le réalisme artistique et littéraire; passons de Tordre moral à l'ordre social. Là aussi^ qu'on ne s'y méprenne pas^ Faction du réalisme artistique et littéraire est désastreuse.

Et d'abord^^ parallélisme singulier se découvre ici entre le monde social et le monde artistique. Le réalisme dans Tordre artistique ressemble au règne du fait et à la souveraineté de la force dansle monde social. Le fait accompli accepté comme légitime^ le fait brut proclamé comme le droit^ est-ce donc autre chose que le réalisme dans la société ? Dans Tordre social^ f y ^ aussi le réel et Tidéal; le réel c'est le fait^ Tidéal c'est le droit; le réel c'est ce qui est, Tidéal c'est ce qui doit être ; le réel, le réel seul, c'est le règne exclusif de la force ; Tidéal c'est le règne supérieur de la Justice; et Tharmoniede l'un et de Tautre, de la justice dirigeant la force et de la force mise au service de la justice, c'est la beauté sociale à la plus haute puissance. Quelque chose de pareil se produit dans l'ordre artistique. Supprimez Tidéal, il ne reste que le fait, le fait qui s'impose d'une manière inflexible- Le fait et la force régnant seuls dans la société, c'est le despotisme : le réel et la nature, c'est-àdire, là aussi, la force et le fait régnant dans l'art, c'est le réalisme.

Quoi qu'il en soit du lien caché qui rattache Tune à Faiitre ces deux choses d'ordre si différent, il est certain qu'aujourd'hui du moins ces deux phénomènes se révèlent ensemble; ces deux réalismes marchent d'un même pas et parallèlement sous nos yeux. A mesure que le règne de la force se produit dans les sociétés^ et^ sous le nom menteur de liberté^ devient le despotisme; le règne de la réalité se produit dans les artS;, ety sous le masque de la beauté^ devient la laideur. Et de même que le retour au règne exclusif de la force^ dans les sociétés nouvelles, n'est que le retour à la barbarie sous le nom de civilisation; ainsi Tenvahissement et le règne exclusif de la réalité dans Tart annonce un retour plus ou moins accéléré vers Tétat barbare et sauvage. Si le sauvage ou le barbare était susceptible de cultiver Fart^ son art ressemblerait à celui qu'on travaille à nous faire aujourd'hui^ il serait réaliste. Le sauvage demeure sauvage^ parce qu'enseveli dans la réalité^ il manque d'idéal: s'il imite quelque chose, il fait nécessairement de l'imitation réaliste ; il ne connaît et ne suit bien que deux choses^ l'instinct et la réalité^ la réalité et l'instinct. Faites-lui dominer la réalité visible par l'intuition de l'invisible, le fait par l'idée^ la force par le droit/ il va cesser d'être sauvage. Au contraire, dé-

veloppez dans le civilisé, au détriment de Tidéal^, la passion du réel; faites régner en lui le fait sur Tidée^ Tinstinct sur les principes^ le tempérament sur la raison^ la chair sur l'esprit^ Thomme va redevenir sauvage de civilisé qu'il était. Rien ne démontre mieux combien le réalisme est sympathique à la barbarie et antipathique à la civilisation : c'est qu'il est de son essence d'accroître^ dans les artistes d'abord et dans les multitudes ensuite^ le règne de la réalité et la domination de Tinstinct. tandis qu'il diminue dans la même proportion la domination de l'idéal, et avec la suprématie de Tidée le règne de la raison.

Que dis-je? il fait plus que de pousser les multitudes à un retour vers l'état sauvage et barbare; il les abaisse vers la condition de la vie animale. Telle est ici en etfet au point de vue de l'art, entre la vision de l'homme et la vision de l'animal, la différence radicale : l'homme voit tout ensemble le réel et l'idéal, le fait et l'idée ; l'animal ne voit que le fait et la réalité. Face à face avec un bel objet, l'animal voit l'objet, mais l'objet seulement; la beauté lui échappe. C'est qu'il n'a pas par l'esprit la vision de l'idéal. Aussi si l'animal pouvait pratiquer l'art, il pratiquerait infailliblement, lui aussi, l'art réaliste; il ne pourrait même en soupçonner un

autre. Il résulte de là, par Finvincible logique des choses, que travailler à développer dans Fhumanité le goût de Fart réaliste, c'est travailler à développer dans Fhomme Fart le moins humain; c'est provoquer Fexpansion de F instinct animal, et comprimer en lui le ressort des besoins intellectuels et spiritualistes. C'est en un mot travailler à faire Fhomme de moins en moins homme* Ah ! c'est que Fart lui-même, Fart réaliste, à mesure qu'il se jette dans la matérialité, tourne de plus en plus à Fanimalité. Poussé jusqu'à ses derniers résultats, il est Fart fait animal ; Fart moins Fidéal, Fart moins Fintelligence, l'art moins Fâme, Fart moins le divin et Fhumain tout ensemble ; Fart en un mot tel que le réalisme le définit lui-même, c'est-à-dire l'imitation de la nature brute, de la nature telle quelle. Et si nous continuions démarcher dans cette voie, il n'y aurait pas de raison pour que le singe ne devînt bientôt le plus grand artiste réaliste, le singe imitateur de Fhomme, comme Fhomme serait imitateur de la nature. Le réalisme, dans sa notion la plus sincère, est la singerie de la nature; c'est la grimace de Fart imitant la nature, comme le singe imite l'homme.

Ah ! si le génie réaliste est insensible aux ravages

qu'il fait dans Tordre intellectuel^, moral^ religieux et social^ il ne se peut qu'il le soit au ravage et à la destruction qui Fatteint ici lui-même. Voyez^ en effet , comme partout déjà^ sous Fascendant du réalisme et de ses triomphes^Fart se fait, de tous côtés et dans toutes les sphères^ extérieur^ matériel^ physique^ mécanique^ physiologique^ animal. Voyez comme il travaille à faire prévaloir, partout et en tout^ la sensation sur le sentiment^ la forme sur Tidée, la vibration nerveuse sur Fémotion morale^ le jeu des sens sur le drame de la conscience^ les jouissances de notre être matériel sur les jouissances de notre être spirituel^ les tressaillements du corps sur les tressaillements de Tâme. Voyez comme les artistes réalistes^ chacun dans sa sphère et sa spécialité, semblent conspirer à ramener toute votre vie à sa surface^ et à la mettre tout entière dans vos oreilles^ dans vos yeux^ dans vos sens !

Pour qui ces tableaux réalistes qui semblent ne vouloir que charmer des yeux? Est-ce pour des êtres qui n'ont-que des sens^ ou pour des êtres qui ont une âme ? Est-ce pour des animaux qui ne savent que sentir^ ou bien pour des hommes qui savent penser? Qui pourrait le dire?

Pour qui ces sculptures réalistes^ qui me montrent

m LE RÉALISME DANS L'ARÏ.

tout d'un corps humain^ rien d'une âme humaine; et qui semblent vouloir me forcer^ par Tabsence de tout reflet d'idéal^ à aimer le nu pour le nu^ la chair pour la chair^ la matière pour la matière ?

Pour qui cette musique réaliste où le bruit de la matière étouffe les accents de la vie^, et qui fait frémir tous les nerfs de mon corps, sans remuer une seule fibre de mon âme? où la prestidigitation tient lieu de Finspiration, et où Ton prétend me donner pour la puissance du génie, Fhabileté du tour de force? Pour qui ces harmonies qui, au lieu de me faire rêver de Tinfini, me forcent de me heurter au fini, et au lieu de m'emporter sur les ailes de la contemplation dans les régions de Fidéal, me rejettent, sous la secousse de la sensation, dans le vulgarisme de la réalité ?

Pour qui cette architecture réaliste, dont toute Tambition semble n'être pas autre que de combiner, aux hasards du caprice^ de prodigieux amas de pierres? temples matériels dans le sens le plus strict de ce mot, où l'architecte a songé à tout, excepté à cette lumière du dogme qui doit, comme un lustre magnifique, éclairer des rayons de l'infini la demeure de Dieu? Pour qui ces édifices? Est-ce pour ceux qui ne croient qu'au temps, ou bien pour ceux qui croient à l'éternité? pour

ceux qui adorent un Dieu^ ou pour ceux qui n'adorent que Fhumanité?

Pour qui cette poésie réaliste^ où le mot heurte le mot, où rimage s'entasse sur Timage, où la forme^ et souvent une forme extravagante^ s'étale, s'exagère et s'emporte échevelée comme une bacchante, dans le vide absolu de Tidée^ ou dans le demi -jour blafard d'un scepticisme universel? Pour qui ces mots qui se choquent les uns les autres, sans autre but que de m'étonner ou de m'étourdir? ces vers qui bondissent au lieu de marcher^ qui hurlent au lieu de chanter, qui se ruent sans lumière d'idée^ hors la loi de la beauté, comme une danse macabre de fantômes tournoyant dans les ténèbres? Cette poésie, avec cet immense fracas de sons vides, que veut-elle et à qui prétend-elle s'adresser? Estce une âme de poëte qui chante pour charmer mon âme? ou bien est-ce la voix d'un sauvage qui rugit pour donner le frisson à ma chair?

Pour qui enfin ces drames réalistes, où le prestige de la décoration se substitue à la profondeur de l'émotion ; où le jeu des machines matérielles remplace le jeu des passions humaines? Drames semi-barbares, où la sensation du corps prime insolemment les explosions de l'âme et les manifestations de l'esprit? drame tout ma-

tériel^ condensant dans sa matérialité grossière tous les vices et tous les défauts déjà signalés dans les autres sphères de Fart; drame babylonien^ où le forfait s'étale^ ^ où la volupté trône, où le dramatique toucHe de si près au réel^ que Tart s'y distingue à peine de la réalité, et que rimitation artistique du fait même le plus honteux semble s'identifier avec le fait lui-même?...

Qui viendra arracher nos arts à cette lèpre honteuse? Jusques à quand serons-nous condamnés à subir cette hideuse épidémie artistique et littéraire? Heureusement, déjà la réaction commence; la protestation sort du fond de toutes les nobles âmes ; elle s'élève de toutes les ex-^ trémités du monde des intelligences; et je crois être l'écho du grand murmure des âmes, en m'écriant ici, de ce haut lieu d'où la vérité retentit au loin : Honte à cette barbarie artistique qu'on ose nous vanter comme le progrès de l'art! Arrière, arrière ces jeux sauvages qui n'ont plus rien de commun avec la majesté de l'art ! Arrière ces peintures, ces sculptures, ces musiques, ces architectures, ces poésies et ces drames réalistes ; arrière enfin toutes ces représentations, matérielles, obscènes, grossières, animales, où l'art, non-seulement s'égare, s'amoindrit, se déshonore, mais encore est menacé de périr et de s'anéantir lui-même! Oui,

Messieurs^ je ne crains pas de Faffirmer, au milieu de toutes ces ruines^ ruines intellectuelles^ morales^ religieuses^ sociales^ accumulées par les ravages de notre réalisme français^ si Fart continuait à marcher^ parmi nous^ dans cette voie fatale^ tôt ou tard il se creuserait lui-même une tombe; et sur cette tombe scellée par le déshonneur, Thistoire et la vérité pourraient écrire : Ici gît Tart tué par le réalisme et enseveli par la barbarie.

Eh bien! Messieurs^ si Tart en était venu là^ s'il était tombé dans la mort^, qui pourrait^ pensezvous^ le faire sortir de sa tombe? Qui pourrait souffler sur ce cadavre pour lui rendre la vie? 0 sainte rehgion de mon Christ^ religion de la vérité^ de la sainteté^ de la beauté^ ah ! c'est vous qui feriez même pour un art mort le miracle de la résurrection ; et devant ces ignominies^ ces ruines et ces pourritures auxquelles ma parole fut contrainte de toucher^ déjà je pressens pour moi le bonheur saintement enthousiaste de montrer bientôt comment^ pour Fart comme pour tout le reste^ vous êtes la résurrection et la vie !

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