Exposition universelle de
M. A. F» Rio, auteur du remarquable ouvrage l'Art chrétien.
éclate avec une splendeur d'évidence qui ne laisse pas même à nos adversaires la liberté d'une contestation sincère ; et nos pères nous ont légué^ sous ce rapport^ un héritage dont nous ne pouvons ni abdiquer la richesse^ ni répudier la gloire. L'art a fait dans nos siècles chrétiens à la royauté de notre Christ une splendide couronne; et cette couronne porte, comme ses fleurons éclatants^ les .plus beaux chefs-d'œuvre du génie humain illuminé par la lumière divine.
Il ne faut pas s'en étonner. Il est impossible que cette religion qui agrandit l'humanité par toutes ses faces^ et pénètre de sa sève généreuse les profondeurs intimes de notre vie,, n'imprime pas à l'art^ placé dans des conditions normales^ le mouvement ascensionnel qu'elle imprime à toutes choses. Comme les saintes mœurs sont la germination naturelle des doctrines vraies^ les belles créations de l'art sont l'^fflorescence spontanée des unes et des autres : elles sont les fruits d'or de toute cette sève de vérité^ de sainteté^ d'amour et de pureté^ que je vous ai montrée circulant dans les veines du christianisme. En tout et partout le christianisme^ sème le vrai^ développe le bien^ crée l'ordre et l'harmonie : donc il doit faire fleurir la beauté. Cette riche floraison de tous les arts^ éclose au soleil de nos siècles
chrétiens ^ n'est que répanouissement en fleurs de beauté^ de tout le vrai^ de tout le bien et de tout l'ordre que le Christ produit dans Thumanité pénétrée de sa vie et vivifiée par son souffle.
Ainsi^ par ses racines les plus profondes et par ses créations les plus éclatantes, Fart^ lui aussi^ vient se rattacher au centre vivant du christianisme, à Jésus- Christ Notre-Seigneur. Verbe Incarné^ splendeur de la gloire du Père, image divine de sa divine substance^ notre Christ ici encore nous apparaît tel qu'il est^ centre du beau^ comme il est centre du vrai et centre du bien. Éternel foyer de Tart, comme il est Téternel foyer de la science et de la sainteté, tandis qu'il le féconde au dedans par son souffle créateur^ il se couvre au dehors de la gloire des œuvres inspirées par lui-même^ Jésus- Christ inspirant Tart^ et Tart de son côté couronnant fésus-Christ.
Toutefois^ Messieurs^ pour éviter tout malentendu dans un sujet où les méprises sont faciles^ avant de montrer directement comment le souffle de Jésus-Christ féconde, élève et transforme Tart^ il faut nous mettre en face de Tart lui-même : il faut entendre sa nature, sa vocation, ses conditions de grandeur et ses causes de décadence. Et d'abord il faut répondre à cette ques-
tion qui se présente la première^ et dont la solution doit préparer toutes les autres : qu'est-ce que Tart? quelle est la vraie notion de Tart?
Ce sujet^ pour la première fois peut-être^ abordé directement par la prédication catholique, pourrait^ au premier aspect^ paraître étranger à une chaire chrétienne : car ce sujets je Tavoue, touche beaucoup à la terre et à l'homme. Mais vous verrez que par ses hautes cimes il touche au ciel et à Dieu, en se rattachant par son principe au Verbe Incarné lui-même Jésus-Christ Notre-Seigneur.
Pour autoriser d'avance les enseignements que nous aurons à donner sur Fart, il faut établir dans cette première conférence notre point de départ. Avant de prendre la haute mer^ il faut allumer au rivage le phare qui doit éclairer la route et servir à guider notre marche. Ce point de départ, c'est la définition du sujet ; ce phare lumineux, c'est la vraie notion de cette grande et sublime chose que nous appelons Y Art.
Qu'est-ce que Tart? En posant cette question, je n'entends nullement rechercher quels sont les procédés techniques de l'art^ ses habiletés acquises, ses préparations laborieuses, ses moyens d'exécution. Je n'entends pas même rechercher quelles sont les dispositions
innées que Tartiste doit apporter à sa vocation et à son ministère. Ces libres préparations^ je les suppose. Il n'y a jamais de grand artiste sans le secours d'un grand travail. Ces prédispositions naturelles^ Tart par son essence même les exige. Pour faire un grand artiste^ il faut un peu de cette flamme qu'on appelle le génie, ce qu'un écrivain nommait bien naguère « l'étincelle mystérieuse qui met le feu aux organisations d'élite. » Je suppose donc ici l'artiste en possession de la puissance innée et de la dextérité acquise, le génie sachant parler la langue et manier l'instrument de son art. Et cela supposé, je demande qu'est-ce que l'art? En quoi consiste proprement l'œuvre artistique?
L'œuvre artistique peut se résumer dans ces deux mots, parfaitement intelligibles : créer la beauté. Faire resplendir le beau idéal sous une forme sensible qui est l'œuvre de l'artiste; le créer, non-seulement à la ressemblance de la belle nature qui se déploie sous nos regards, mais à la ressemblance de cette beauté idéale, qui du fond de l'essence divine brille comme une pure étoile au fond de l'âme humaine : voilà ce que je considère comme l'œuvre propre de l'art. Et si j'étais autorisé à résumer dans une définition toute ma pensée sur ce sujet, je dirais volontiers : l'art est Vexpression
de la beauté idéale sous une forme créée. Cette simple définition vous révèle tout d'abord dans Fart ces deux points essentiels que je me borne à considérer dans cette première conférence^ à savoir, le beau comme objets et la création comme œuvre propre de Tart : deux choses éminentes qui nous le montrent tout entier en le ramenant à son principe et à son centre, au Verbe incréé, lieu substantiel de toute beauté idéale et modèle divin de toute création humaine.
I. — Oui, Messieurs, Tobjet propre, la fin immédiate, le but direct de Tart, c'est la beauté. Je dis, remarquezle bien, non son but final, sa fin suprême, mais son objet propre, direct, immédiat. L'art a pour objet l'une des trois grandes faces de l'être et de l'infini, à savoir le Beau. Le philosophe, le savant, dans ses recherches, a pour objet propre le vrai, et il le traduit dans des formules. Le saint, dans ses efforts généreux, a pour objet propre le Bien, et il le traduit dans des actes de vertu et souvent d'héroïsme. L'artiste, dans son travail quelquefois héroïque aussi, a pour objet propre le Beau. Il cherche, il aime directement le Beau, et il le traduit dans ses œuvres : il regarde la beauté; il se passionne pour la beauté qu'il regarde, et il travaille à
exprimer par le son^ par la couleur^ par des mots, par une forme sensible quelconque cette beauté qu'il contemple et qu'il aime.
Inutile cFinsisler. Cette donnée fondamentale a, dans le domaine de Tart^ la valeur d'un axiome; et nul d'entre vous^ je pense^ ne songe à contester. Nous pou-» vous donc^ sans plus tarder^ faire un pas de plus dans la carrière et aborder tout de suite cette question magistrale : si Fart a pour objet propre la beauté^ en quoi consiste la beauté elle-même?
Cette question^, nous essayerions en vain de l'éviter; elle se pose d'elle-même au seuil de notre sujet. Qu'estce donc que la beauté? Cette chose dont l'idée nous apparaît si primitive et l'impression si définie^ quel en est le mystère intime et la raison secrète? Qu'est-ce que cette chose^ tout à la fois si émouvante et si délicate^ si obscure et si claire^ si mystérieuse et si manifeste^ que nous traduisons par ce mot charmant : la beauté? Comment définir ce qui semble par sa nature même échapper à la définition?
La beauté! ah! Messieurs^ ai-je besoin de vous apprendre ce que notre âme entrevoit sous la magie ^ ce qu'elle entend dans l'harmonie de ce mot? La beauté! ah! je vous en prie^, avant de vous en mon-
trer la vraie physionomie^ laissez-moi repousser^ avec un légitime dédain^ les fantômes, si ce n'est les laideurs, [que Ton ose quelquefois confondre avec ellemême.
Le beau! ne serait-ce pas ce qui répond, pour les satisfaire, à nos égoïstes besoins? ce que Tindustrialisme se plaît à nommer Vutile? Mais, vous dirai-je ici avec un homme distingué, que de choses utiles qui ne sont pas belles^ et que de belles choses aussi qui ne sont pas utiles, j'entends, dans le sens vulgaire et positif de ce mot ! Bien loin que le beau se confonde avec l'utile, la grande préoccupation de Futile amoindrit le sens du beau et prépare les chutes de Fart, Le beau ! ne serait-ce pas ce qui répond à nos aspirations sensuelles, ce qui flatte, caresse et enivre les sens, ce que le sensualisme prend volontiers pour le beau lui-même, en un mot, V agréable? Mais que de choses flattent, caressent, enivrent vos sens, et qui ne sont rien moins que belles ! Qu'est-ce que la beauté de ce parfum qui vous flatte, de cette saveur qui vous délecte, de cette brise qui vous caresse, de cette jouissance qui vous enivre? Le beau, qui emporte nos admirations et quelquefois nos enthousiasmes, qui émeut ce qu'il y a en nous dé plus noble et de plus élevé, faut-il le confondre
avec ce que la mignardise contemporaine nomme le joli? Mais^ même en admettant le joli à l'honneur d'être une nuance^, un semblant, un diminutif de la beauté^ qui ne voit que le joli^ en beaucoup de choses^ est encore plus puissant pour rapetisser que pour embellir Fobjet de notre admiration? qui parmi vous^, en regardant dans sa royale beauté ce monument splendide du grand art chrétien , Notre-Dame de Paris si artistiquement construite et si artistiquement restaurée, oserait dire : Cette cathédrale est jolie?...
Qu'est-ce donc que la beauté dans les choses que nous admirons et que nous proclamons belles? Est-ce la grandeur^ la force^ la puissance? est-ce la proportion^ la symétrie^ la convenance? est-ce Tunité, la variété^ la simplicité? Sans doute, le Beau en se décomposant nous offrirait quelque chose de tout cela. Mais à Dieu ne plaise que je porte ici sur la Beauté le scalpel outrageant d'une froide analyse, et que je vous montre un à un les traits qui composent par leur concert cette physionomie dont la splendeur vous séduit et le charme vous attire. Non, vous n'exigez pas que j'en cherche au fond d'une métaphysique abstraite le secret plein de mystère^ ni que j'en demande aux philosophes une définition dont vous n^avez plus besoin, depuis que la
beauté, en se montrant à vos regards^ vous a dit: (( Me voici. »
La beauté ! ah ! si Dieu vous a donné quelque chose de IsL mystérieuse étincelle qui fait les artistes, est-ce que vous ne Tavez pas rencontrée à tous les degrés de la création resplendissant à vos regards de son doux et victorieux éclat?
Dites-moi^ ne vous êtes-vous jamais assis, par un jour de douces haleines et de chauds rayons^ au bord d'un de ces lacs tranquilles, réfléchissant, comme un vaste miroir, les frais bosquets, les riantes prairies, les arbres, les plantes, les fleurs, toute cette verdure ondoyante au penchant des collines, et dont la gracieuse image se reproduisait dans le cristal des eaux avec les spectacles du ciel?... Vous souvient-il de l'indéfinissable séduction qui, en ce moment-là, triomphait de vous ? Et alors même que vous vous désintéressiez le plus de ces merveilles qui vous admettaient au bonheur de les contempler, est-ce que, même en dehors de tout sentiment égoïste, vous n'avez pas senti ce je ne sais quoi de vainqueur qui vous enchaînait là captif volontaire et ravi au charme d'un rivage étranger?
Ou bien par un de ces soirs d'été qui tiennent l'âme dans une sorte de béatifique extase, n'avez-vous jamais
ouvert votre fenêtre^ pour contempler la voûte du ciel? alors que le soleil^ portant à d'autres regards la splendeur de SH lumière^ laissait la nuit se parer aux vôtres de son plus doux et de son plus mystérieux éclat ; alors que les étoiles étincelant au fond du firmament semblaient vous regarder^ vous parler dans leur silence ^ et vous enivrer de leur vision ? Comme Augustin et Monique aux rivages d'Ostie^ est-ce que vous ne sentiez pas comme une puissance invisible qui vous enlevait de la terre au ciel? Est-ce que votre âme^ attirée par un charme souverain^ ne vous disait pas en soulevant avec elle-même votre être tout entier : Montons^ montons là-haut ? Est-ce qu'elle ne voulait pas prendre son essor pour aller voir de plus près ces magnificences qui se voilent encore plus qu'elles ne se découvrent au sein de ces clartés douteuses qui sont le charme et la séduction de nos nuits étoilées ? Est-ce que^ peut-être, vous ne vous êtes pas surpris vous écriant dans un enivrement sacré : 0 beau ciel^ qui me donnera des ailes pour m'envoler vers tes splendides palais ?
Et puis, regardant plus haut dans les merveilles que Dieu déployait sous vos yeux aux surfaces brillantes de la création, avez-vous contemplé d'un regard digne du spectacle qu'il vous montrait , le grand chef-d'œuvre^
l'homme lui-même^ Thomme réunissant dans une incomparable harmonie tous les reflets de la nature et tous les reflets de Dieu ? Avez-vous vu Thomme à son premier matin? Avez-vous regardé Fenfant qui sommeille? Ravissante créature, si sympathique et si attractive déjà^ même avant Téclosion complète de sa vie^ que malgré vous^ cédant à une irrésistible attraction^ vous vous incliniez sur son berceau , pour toucher de vos lèvres ce front d'ange où repose comme un sourire de Dieu ? Avez-vous vu Thomme dans Téclat de son midi, la vie humaine dans la splendeur totale de sa naturelle irradiation ? alors que, d'un seul de ses regards, elle vous frappait d'un coup si profond et si fort, qu'il vous fallait peut-être pour vous en défendre le bouclier de la volonté humaine et le bouclier plus puissant de la grâce divine ? Tant est victorieux ce charme que l'homme impose autour de lui, rien qu'en laissant voir de lui-même ce visage de chair où se résument les perfections du monde matériel !
Et pourtant ce qu'il y a dans l'homme de plus éclatant et de plus attirant tout ensemble, ce n'est pas l'incarnat de sa chair, cette image substantielle des mondes inférieurs; c'est la splendeur de son âme, cette grande image de Dieu, c'est sa splendeur morale, c'est la
sainteté inondant son visage d'une incomparablè lumière.
Oh ! dites-rnôi, avez -vous vu, une fois dans votré viej le visage d'un saint? Avez-vous remarqué ce je ne sais quoi de céleste que la sainteté met au front de ses élus^ comme le sceau de Dieu sur la chair de l'homme? Avezvous vu Jeanne d'Arc dans l'éclat virginal de son héroïsme? Avez-vous vu Vincent de Paul dans la gloire sereine de sa charité ? Avez-vous vu Louis XVI dans la majesté royale de sa résignation? Avez-vous vu François de Sales dans Tauréole de son inQomparable douceur ?
Ici^ Messieurs^ laissez-moi un moment regarder avec vous du côté de Rome, et vous montrant, au plus haut lieu de la terre, la plus émouvante figure qui se découvre à Thorizon de rhistoire vivante, laissez-moi vous demander: avez-vous vu Pie IX? Avez-vous visité cet auguste vieillard, à l'heure qu'il est, la plus parfaite personnification de la grandeur morale, la plus haute représentation de Dieu sur cette terre?.... au moins avez-vous entrevu de loin, à travers les nuages qui planent sur sa tête, le sublime et doux visage du Pontife- Roi, portant sur son front la majesté d'un malheur grand comme sa dignité, et Féclat d'une vertu grande comme son malheur ? N'est-il pas vrai que ce vieillard
désarmé^ qui apparaît aujourd'hui devant vous comme le plus grand spectacle du monde moral ^ a quelque chose qui, bon gré mal gré^ nous attire^ nous séduit^ nous captive, et arrache^ même à ses ennemis, Thom* mage d'une irrésistible admiration et d'un invincible respect? Apparition si sublime et si émouvante^ que^ pour vous montrer quelque chose de plus subUme et de plus émouvant^ il ne me reste qu'à vous dire: Avezvous regardé le visage de Jésus-Christ ? L'avez-vous vu, non pas tel que les élus le contemplent dans leur béatifique extase^ mais tel seulement que nous pouvons Fentrevoir dans sa gloire historique^ et tel aussi que nous le pouvons admirer dans les chefs-d'œuvre artistiques, exprimé , interprété et transfiguré par le génie de nos plus grands maîtres? N'est-il pas vrai qu'il s'échappe de cette figure humaine et divine tout ensemble un je ne sais quoi d'attirant et de victorieux qui nous fait comprendre cette parole de lui : Lorsque j'aurai été élevé^ j'attirerai tout à moi ; Cum exallatm fuero^ omnia Iraham ad me?
Messieurs^ je vous le demande, en face de tous ces spectacles contemplés à tous les degrés de la création^ pourquoi votre cœur s'est-il ému ? pourquoi votre âme a-t-elle tressailli ? pourquoi votre imagination peut-être
s'est-elie enflammée? Quel est ici le mot de ce charmant mystère ? Ah ! je vais vous le dire : c'est que^ dans ces sphères diverses, une même chose vous est apparue, le Beau ! le beau dans le monde matériel, le beau dans le monde vivant, le beau dans le monde humain, et dans le monde humain ce qu'il y a de plus beau, la beauté morale, le plus haut sommet de la beauté créée, et dans notre Christ lui-même la beauté divine et humaine tout ensemble. Oui, Messieurs, partout vous avez reconnu plus ou moins reconnaissable cette chose éternellement séduisante , dont Tidée est gravée au plus profond de vous-mêmes, et dont le charme sMmposait à vous avec une irrésistible puissance, alors même que vous ne pouviez ni en trouver la définition, ni en sonder le mystère ; vous avez reconnu et salué ce que l'humanité a nommé de ce nom plein de magie, le Beau ; le beau, c/est-à-dire le vrai qui resplendit, Tharmonie qui résonne, le bien qui éclate, la vie qui s'épanouit puissante et ordonnée dans sa sphère; le beau, c'est-à-dire l'unité qui rayonne dans la diversité, et par ce rayonnement fait reluire dans votre âme intelligente et sensible la splendeur de l'ordre^ c'est-à-dire la beauté ellemême.
Ainsi du fond de tous les spectacles que vous regar-
dezy et de toutes les harmonies que vous entendez dans la création, se dégage cette simple notion de la beauté^ telle que je la trouve empreinte dans mon âme, et telle que je la rencontre au fond de la philosophie et de Testhétique de cet incomparable génie qui se nomme Augustin. Oui, la beauté, c'est la splendeur de Tordre : splendor ordinis. Unité, variété, convenance, proportion, symétrie, puissance, harmonie, tout cela entre dans le mystère caché de la beauté que recherche l'artiste; mais tout cela se résume et s'abrège dans ce mot sublime : FOrdre ; non pas Tordre abstrait vide et mort, mais Tordre vivant, agissant, rayonnant. Oui, la vérité, la vie, la puissance resplendissant dans Tordre, c'està-dire portant sur elle la splendeur de Tunité : Omnis piilchritudinis ratio unilas, selon le beau mot de saint Augustin : voilà ce qui, à tous les degrés de la hiérarchie des êtres, donne le sens de la beauté, en provoque l'admiration et en allume Tenthousiasme. La reproduire, Texprimer, la créer à Timage de Tidée que Ton s'en fait, sous le souffle du sentiment que Ton en éprouve : tel est le premier objet de toute œuvre artistique , et telle doit être Tambition de tout véritable artiste.
Aussi ce qui fait avant tout un artiste, ce qui le pré-
pare du moins à la création des grands chefs-d'œuvre^ c'est une manière supérieure et à lui réservée de voir le beau qui se découvre et de sentir le beau qu'il voit. Sous le coup électrique que donne en se montrant la vraie beauté au génie qui la regarde^ et qui en la regardant Taime^ Tartiste puise dans ce regard et cet amour la passion de la reproduire et la puissance de Texprimer. Hors de là^ vous pourrez avoir les hommes du métier; les hommes de Tart^ jamais; vous pourrez compter les artisans de la peinture, de la sculpture^ de la musique^ voire même de la poésie; vous cherchei:ez en vain les véritables artistes.
Non^ croyez-le bien^ si vous n'avez^ en face de Tordre et de Fharmonie qui éclatent à la surface des êtres en jaillissant de leur fond^ les soudaines intuitions et les vives clairvoyances de la beauté; si, comme le philosophe et mieux encore que le philosophe, votre âme ne touche le beau^ comme lui touche le vrai ; s'il faut vous dire^ en vous montrant les chefs-d'œuvre de l'art ou de la nature : « Voici la beauté ; » si votre instinct ne la devine et ne la sent^ pour ainsi dire , comme on se sent soi-même; si votre œil n'a cette lucidité qui la reconnaît de son premier regard : non , quoi que vous fassiez, vous ne serez iamai^ un mhiistre de l'art. Que
dis-je? si^ devant le beau qui reluit^ c^est-à-dire devant Tordre qui resplendit^ rien ne s'émeut^ ne vibre et ne tressaille en vous; si cette harmonie n'éveille en votre âme des échos profonds , et ne résonne au dedans plus sonore encore qu'elle ne résonne au dehors; et si cette beauté contemplée un instant ne grave en votre cœur ravi une effigie vivante et indélébile d'ellemême : encore une fois^ vous ne serez jamais artiste.
Allons plus loin encore^ et osons le dire sans crainte d'être démenti par le véritable génie de l'art : Si votre cœur demeuré sensible et pur^ au moins d'une pureté relative^ ne sait se prendre d'une chaste passion pour les beautés immaculées qui pasrsent sous vos yeux dans le double domaine de l'art et de la nature; si vous n^avez;, devant elles , un peu du regard des anges et du cœur des séraphins dans leur béatifique face à face avec l'éternelle beauté ; ou plutôt si ange et séraphin vous-même, parcourant ici-bas toute la hiérarchie des beautés qu'on peut voir sur la terre, vous ne montez de degré en degré l'échelle éclatante qui vous élève de la contemplation des beautés terrestres à la contemplation (le la céleste beauté ; si d'image en image vous ne vous élevez jusqu'à leur archétype éternel ; si votre contemplation de la beauté réelle n'est assez affranchie des
servitudes de la matière, pour vous emporter sur un souffle sublime jusqu^à la contemplation de la beauté idéale; en un mot^ si votre génie ^ porté sur les deux ailes d'une contemplation plus haute et d'un amour plus céleste, ne prend son vol, pour monter jusqu'à l'idéal lui-même, non pas à cet idéal abstrait, vide, stérile et mort, le seul qui survive à l'extinction des doctrines spiritualistes, mais à cet idéal concret, substantiel, vivant, qui réside en Dieu, et qui est Dieu même: jamais, oh! non jamais, malgré l'habilété de vos méthodes et la perfection de vos procédés , vous n'atteindrez le point culminant de la création artistique; parce que vous ne mettrez jamais dans vos œuvres un reflet de cette divine beauté par laquelle toutes les choses sont belles, et sans laquelle rien de beau, ni dans la nature ni dans l'art, ne saurait exister !
En effet , Messieurs, remarquez-le bien, la beauté que l'artiste doit exprimer dans ses œuvres, ce n'est pas seulement la beauté réelle. La nature sans doute peut et doit lui servir d'exemplaire, mais pour l'aider à chercher par-delà un plus parfait exemplaire, l'exemplaire éternel, immuable, qui plane au-dessus de toute beauté passagère et changeante, en un mot, ce qu'on nomme dans la langue du grand art V Idéal !
L'OBJET ET lA NATURE DE L'AKT. 21
Ah ! saluons en passant cet astre brillant du monde artistique^ véritable étoile polaire sur laquelle le génie de Fart doit régler tous ses mouvements^ et dont Tinaltérable lumière doit éclairer toutes ses œuvres d'un reflet de Tinfini : Tidéal ^ c'est-à-dire cette perfection supérieure à tout ce que nous admirons dans la réalité^ ce quelque chose de plus beau que tout ce que nous rencontrons ici-bas même déplus beau; Tidéal^ beauté céleste dont notre âme a la révélation en son plus intime sanctuaire^ et que le génie de Fart contemple des plus hautes cimes de sa pensée tournée vers Finfmi ; Tidéal^ qui se révèle à vous dans la proportion même de votre génie^ et qui recule d'autant plus dans des perspectives plus profondes^ que vous en approchez davantage par des œuvres plus achevées ; l'idéal^ éternelle séduction et éternel désenchantement des plus nobles âmes^ aussi impuissantes à l'atteindre qu'elles sont ardentes à le poursuivre !...
Et pourtant, telle doit être l'insatiable ambition de tout artiste digne de sa vocation et de son nom. Car ce qui constitue le vrai génie de l'art^ ce n'est, comme nous le dirons mieux plus tard, ni l'intuition, ni l'imitation des choses créées telles qu'elles sont et telles qu'elles se voient dans la réalité phénoménale; c'est
Fintuition et l'expression des choses vues dans la lumière transfigurative de leur idéal. Le génie de Fart^ c'est la puissance de voir et de saisir cet idéal dans un degré supérieur, et de le reproduire sous une forme éclatante. Le génie de Tart^ c'est ce grand poëte qui^ après un travail de vingt ans consacré à la création d'un chef-d'œuvre, veut, avant de mourir ^ le livrer aux flammes : tant^ à ses propres regards, cette œuvre déjà si belle et depuis tant admirée demeurait loin de cet idéal entrevu par son génie. — Le génie de Fart, c'est ^ Phidias ; Phidias qui, au dire de Cicéron, alors qu'il sculptait une statue de Minerve ou de Jupiter, ces types fameux de l'art antique, ne se contentait pas de regarder un beau modèle humain pour en exprimer la ressemblance, mais dirigeait à la fois sa pensée et sa main pour saisir et exprimer le type achevé de la beauté, qu^il contemplait en lui-même. — Le génie de l'art^ c'est Raphaël; Raphaël qui écrivait à un ami : « Comme je (c n'ai pas sous mes yeux de modèle qui me satisfasse^ (c je me sers d'un certain idéal de beauté que je trouve (( en mon âme. » — Le génie de l'art^ c'est Michel-Ange; Michel-Ange, nous léguant, dans une poésie digne de Dante et de lui-même, ces paroles que devraient méditer tous les vrais artistes : « Déployant ses ailes pour
L'OBJET ET LA NATURE DE L'ART. n
« s'élever vers les deux d'où elle est descendue, ■ î< Tâme ne s'arrête pas à la beauté qui séduit les yeux « et qui est aussi fragile que trompeuse; mais elle « cherche, dans son vol sublime^ à atteindre le print cipe du beau universel. » — Le génie de Tart, ah! ne craignons pas de le proclamer, c'est le christianisme transfigurant l'âme humaine; le christianisme qui^ sans maudire les types de beauté créés par le génie de la Grèce, du fond des nuages qui voilaient le ciel de l'humanité païenne, a dégagé le véritable typè de la beauté, type inaltérable^ éternel^ que même le génie païen entrevoyait h travers ses ombres épaisses, le Verbe incréé, image de la substance du Père, qui a pu dire en descendant des cieux pour se montrer à la terre : L'idéal, c'est moi.
0 beauté idéale 1 ô beauté céleste î ô beauté divine ! je vous salue : vous êtes le vrai soleil du monde artistique, et vous inondez le génie qui vous contemple d'incomparables clartés : soleil indéfiniment multiple dans vos rayonnements et vos attractions, mais toujours uni» que et identique à vous-même dans votre immuable essence et votre inextinguible foyer !
Chose remarquable, en effet: cet idéal attire tout géiiie, qui le contemple, par sa naturelle attraction. Mais
sur tous ces génies qui le regardent et le cherchent^ celte attraction n'est pas la même. Comme les planètes, dans notre monde solaire^ sont attirées par le soleil en proportion directe de leur masse et en raison inverse du carré de leur distance; ainsi les génies gravitent vers Tuniversel idéal en raison de leur puissance et de leur approximation. Plus ils subissent l'attraction du grand astre, plus ils montent vers lui par de sublimes essors^ plus ils sentent sur eux-mêmes Faccroissèment de cette force qui les attire vers les hauteurs. Et cette différence d'attraction que l'idéal exerce sur eux^ et la manière diverse dont ils reçoivent sa lumière et sa chaleur, produit, dans leur infinie variété, toutes les belles fleurs de l'art, comme le soleil matériel, toujours identique à lui-même, produit, dans leur variété encore plus infinie, toutes les belles fleurs de la nature. Parcourez toute la surface de la terre : regardez, aux rayons qui la colorent, cette belle robe de verdure qui Tenveloppe comme un- vêtement de fête; et, sur cette surface si éclatante de beauté, comptez, si vous pouvez, tous les arbres , toutes les plantes, toutes les fleurs, avec leurs . genres, leurs espèces, leurs familles; comptez toutes ces formes plastiques de la beauté, écloses aux rayons d'un même soleil, Pc urquoi toutes ces beautés fleuris^
sent-elies pourtant d'une manière si prodigieusement diverse? Je viens de le dire : c'est que tous ces arbres, toutes ces plantes^ toutes ces fleurs s'assimilent d'une manière différente la même lumière et la même chaleur; et cette différence, résultat de leurs prédispositions natives, fait reluire à la surface de laterre^ dans la nature vivante, cette inénarrable variété qui est l'achèvement de sa beauté.
Ainsi en est-il de vous, grands et puissants artistes, en quelque sphère que se déploie votre génie ! Vous différez par la manière dont vous regardez et aimez votre commun idéal. Vous aussi, la lumière d'un même astre vous éclaire; vous aussi, la chaleur d'un même foyer vous échauffe. Mais vos aptitudes et vos attractions sont diverses; l'assimilation au dedans n^estpas la même, et vos produits au dehors sont différents. Mais, pour chacun et pour tous, l'idéal conçu par votre intelligence, aimé par votre cœur, attiré par tout votre être, est la fécondation de votre génie ; et ce génie de l'homme, inondé par cette lumière et fécondé par cette chaleur, ce génie se déployant dans sa puissance, ce sera la création artistique. Et si Tâme est grande, Vimagination ardente, le cœur chaud, l'intelligence lucide, la main exercée; si des facultés puissantes, émues
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et enflammées par l'idéal^ sont servies en vous par la dextérité acquise et cette opiniâtre patience qui est une part du génie; surtout^ si votre âme, déjà grande et lumineuse, a été agrandie et illuminée encore par son contact avec le Christ, c'est-à-dire avec Tidéal vivant : oh ! alors, ce sera le chef-d'œuvre; ce sera, dans un degré supérieur, ce que nous avons nommé Texpression sensible de la beauté idéale sous une forme créée; ce sera la création artistique par le génie humain , c'est-à dire l'homme imitant par sa force créatrice les créations de Dieu.
C'est ce qui me reste à montrer.
il. — Nous avons dit en commençant : être artiste, c'est créer la beauté. Nous venons de voir l'art en face de son objet propre, le beau ramené à son éternel foyer^ l'idéal substantiel, qui n'est autre que le Verbe incréé. Maintenant, il s'agit de justifier ce mot qui est le grand honneur de l'art : créer. C'est ici, Messieurs, son trait Vraiment caractéristique, sa physionomie vraiment originale : la puissance de créer ; Thomme créant le beau qu'il exprime à l'image de l'idéal qu'il contemple; rhomme réalisant, par sa force créatrice, une beauté qui est l'œuvre propre de son esprit, une fille radieuse
de son génie. Vu dans la lumière de cette idée^ Tart n'est ni un copiste plus ou moins expert^ ni un imitateur plus ou moins heureux; il est vraiment un créateur. Ainsi conçu, l'art se révèle à nous dans toute sa vraie grandeur, en nous apparaissant comme la puissance qui nous fait le plus à la ressemblance de Dieu^ la puissance de faire comme Dieu des œuvres créées, en contemplant ridéal qu'il contemple lui-même dans ses créations.
Je l'avoue. Messieurs, c'est là ce qui par-dessus tout me saisit personnellement dans Tart; c'est ce qui m'inspire pour cette chose exceptionnellement grande dans rhumanité, une sorte de religieuse vénération. Et c'est là aussi ce qui me montre dans les vrais artistes une classe d'hommes vraiment à part, une légion choisie qui a dans la grande armée des esprits son rang illustre^ et, comme nous le verrons bientôt , sa fonction providentielle dans Tœuvre totale du progrès. Ce n'est ni une louange banale, ni une vaine flatterie que je prétends envoyer par ces mots aux maîtres et aux princes du monde artistique : je proclame une vérité qui est en leur honneur et gloire , me réservant de leur montrer les devoirs que cette vérité leur impose et la vocation que cette noblesse leur fait .
Oui, Messieurs, l'œuvre d'art est création, et l'artiste
est créateur, autant du moins que la gloire de ce mot est compatible avec l'infirmité de Têtre fini ; et c'est par là que î^homme artiste se distingue essentiellement du philosophe^ du savant^ de tout ce qui n'est pas lui. Le philosophe pose des principes et déduit des conclu» sions ; il saisit^ sur quelques points^ les vrais rapports des choses, et il les traduit dans des mots véridiques; mais comme philosophe il ne crée pas. Le savant surprend au sein de la nature quelques-uns des secrets de Dieu ; il découvre Tinconnu; il élargit l'horizon du savoir humain et 1 éclaire de nouvelles clartés ; comme savant il ne crée pas dans le vrai sens de ce mot. Autre chose est de comprendre, autre chose est de produire ; autre chose est d'inventer, autre chose est de créer. Le génie philosophique peut être généraUsateur et illuminateur ; le génie scientifique peut être inventeur et^ dans un sens large, révélateur : le génie artistique seul est créateur : son front radieux brille de cette gloire réservée. Non pas qu'un profond philosophe et un savant illustre ne puisse être, en même temps, un génie créateur; le même homme pouvant être à la fois et un grand philosophe et un grand artiste. Mais dans ce cas, il n'est pas créateur parce qu'il est philosophe, ou parce qu'il est savant; i est créateur parce qu'il est artiste : et quelle que
soit la sphère où sa force se déploie, il se signale par cette puissance qui se compose de beaucoup d'autres, la puissance de faire comme Dieu des choses créées.
Toutefois une ligne profonde et un infranchissable abîme sépare ici les créations de Dieu des créations de l'homme. Dieu crée àla fois, dans les êtres qu'il réalise, la substance et la forme; Thomme^ dans les chefsd'œuvre qu'il produit, crée la forme seulement : mais d'un côté comme de l'autre, il y a création, c'est-à-dire manifestation de la beauté sous une forme sensible par une puissance créatrice. Et, sous ce rapport, c'est la gloire des créations deThomme de ressembler, le plus possible, aux créations de Dieu.
Aussi, pour bien entendre ici ce que c/est que cette
création humaine, faut-il entendre un peu ce que c'est
que la création divine. Créer, dans le sens très-général
de ce mot, c'est manifester, dans la réalisation de l'être,
une idée préexistante. Dieu, de toute éternité, voit et
contemple dans son Verbe, c'est-à-dire dans sa propre
intelligence, les types éternels de tous les mondes et de
tous les êtres auxquels sa puissance infinie peut donner
Texistence. Là, au sein du Verbe de Dieu, réside dans
son inaltérable essence l'idéal immatériel et incréé de
tous les êtres qui apparaissent dans la création sous une forme matérielle et sensible. Dieu a parlée et tous ces êtres, dont il contemplait l'idée au plus profond de lui-même, ont apparu sous la forme et dans les limites déterminées par leur type éternel; dixit etfacta sunt. Ainsi se révèle le sens profond de cette parole qui est tout ensemble et la lumière de la science et la lumière de Fart : tout a été fait par lui, per quem omnia facta suni ; et tout demeure et se soutient en lui^ et omnia in ipso constant.
Ainsi Dieu, en tant que créateur des mondes et de leurs merveilles^ nous apparaît, au point de vue où nous sommes, comme l'Artiste suprême. Son Verbe est son idéal, et Funiversestson œuvre. En réalisant toutes les belles créatures qu'il a semées dans cet univers, ouvrage de sa main, il a donné, avec la substance, une forme sensible à la beauté qu'il contemplait en luimême dans son archétype infini. Les spectacles transitoires, qu'il montre à nos regards dans toute la création, ne sont qu'une forme sensible du spectacle éternel qu'il contemple en lui-même; et les harmonies, qu'il fait retentir à notre oreille dans les concerts des mondes, ne sont aussi qu'une forme sensible des harmonies qu'il entend en lui-même; éternel concert que Dieu se chante
et qu'il écoute au plus intime de son être î Et pourtant qui pourrait dire dans une langue humaine tout ce que le divin artiste nous montre dans ces spectacles ^ tout ce qu'il nous fait entendre au fond de ces harmonies qui sont la beauté de Funivers? Quelles magnifiques et incomparables architectures sa puissance créatrice a réalisées dans la construction de Funivers^ vaste temple où il habite et se révèle lui-même ! Car vraiment Funivers est un temple plus beau que tous les temples^ et il n'y a pas d'architecture comparable à son architecturCo Et quelles peintures ravissantes le divin artiste a semées sous nos regards^ sur Fémail des prairies^ au front des lis et des roses, dans le cristal des fontaines^ sur l'aile des oiseaux, dans l'azur du firmament, et pardessus tout, sur ce visage de l'homme, où se résument toutes les beautés visibles transfigurées sur son front par un reflet de l'invisible beauté! Quelles prodi» gieuses sculptures aussi a répandues partout dans ce (emple de la création le ciseau mystérieux du divin sculpteur : depuis l'humble hysope jusqu'au grand chêne, depuis les plus petites plantes de nos jardins jusqu'aux arbres géants des forêts vierges ; et dans le monde animal, depuis le plus chétif des insectes jusqu'au plus colossal des animaux : quelle variété de
lignes^ quelle élégance de formes, quelle pureté de des« sin^ quels prodiges de proportion^ quelle perfection de détails^ et quelle harmonie d'ensemble ; en un mot, à côté des chefs-d'œuvre d'architecture et de peinture^ quels chefs-d'œuvre de sculpture ! Et du fond de tous ces êtres si divinement construits^ peints et sculptés par la main du divin artiste^ quelle musique retentit, e dans le mouvement qui les emporte et les souffles qu les traversent ! Musique à nulle autre pareille, vaste comme l'espace, perpétuelle comme la durée, grande comme la création : musique vraiment universelle où se mêlent toutes les voix, où vibrent toutes les cordes, où frémissent tous les souffles, où retentissent tous les bruits, et où tout être créé fait entendre, plus ou moins écouté et plus ou moins entendu, son hymne au Créateur.
Grand Dieu, que ces spectacles sont beaux, et que ces harmonies sont belles ! Oh 1 si nous pouvions entendre à la fois tous ces concerts qui ne se taisent ni jour ni nuit, d'un bout à l'autre de la création, depuis le bourdonnement de l'imperceptible insecte dans un rayon de soleil jusqu'aux vastes rugissements du lion au fond de la forêt, et depuis la plaintive mélodie du ruisseau qui murmure jusqu'à la voix grondante du
tonnerre dans la tempête qui mugit ! Oh ! si nous pouvions aussi embrasser dans l'horizon d'un regard étendu comme Tunivers, toutes ces architectures^ et toutes ces peintures, et toutes ces sculptures, tous ces spectacles de la beauté créée ; si nous pouvions, en un moment, voir, entendre, goûter et respirer toutes ces poésies de la terre et du ciel : grand Dieu ! quel charme, quel enivrement, quelle extase nous éprouverions même en face de ces terrestres beautés, malgré la limite et Timperfection inhérente à leur création même !
Mais non ; voir tous ces spectacles, entendre toutes ces harmonies, impossible, impossible! Comme notre regard ne peut découvrir que quelques rayons de cette beauté qui reluit dans l'univers, notre oreille ne peut entendre que quelques échos de ses harmonies qui y retentissent. Comme il y a pour nous un horizon de la vue qui nous empêche de tout voir dans les spectacles que la création nous montre, il y a pour nous un horizon de l'ouïe qui nous empêche de tout entendre dans les concerts qu'elle nous chante.
Et alors même que nous aurions la faculté double et de voir tout ce qui se montre au soleil, et d'entendre tout ce qui résonne au sein de la nature, comment, avec les instruments que Dieu nous fait, pourrions-
nous reproduire et tous ces spectades contemplés et toutes ces harmonies entendues? Où trouver les plans^ les matériaux et les engins^ pour reproduire toutes ces architectures? où trouver le ciseau pour imiter toutes ces sculptures? où les couleurs et les pinceaux pour reproduire toutes ces peintures ? où des instruments et des voix pour faire entendre de ces chants de la nature créée des échos dignes d'eux? Comment^ avec quelques cordes^ un roseau^ quelques molécules de bois^ de cuivre^ ou d'acier^ avec un instrument quelconque, si bien concerté soit-il^ comment rendre le gémissement de la mer sur la grève et le mugissement de ses vagues dans la tempête, le chant des feuilles qui frémissent au passage de la brise, le soupir mystérieux de toutes les plantes qui végètent dans la nature; et surtout, comment rendre quelque chose de ce chant des sphères célestes que Dieu entend marcher dans Fespace, et que des créatures autrement organisées que nous entendraient aussi peut-être ?.c.
N'importe; si nous ne pouvons voir toute beauté qui reluit; si nous ne pouvons entendre toute harmonie qui retentit; si nous ne pouvons reproduire tous ces spectacles ni redire tous ces concerts, nous pouvons en voir, en entendre et en exprimer quelque chose. Ces
spectacles et ces concerts^ bon gré mal gré, si nous sommes artistes, nous apportent avec le charme Tamour de la beauté créée; nous éprouvons le besoin de retracer ces visions qui nous enchantent et de redire ces harmonies qui nous ravissent; et nous avons Fambition de jeter dans nos créations humaines une image de cette beauté qui est Fœuvre de Dieu. Car si Dieu est un artiste divin, qui porte en lui-même l'exemplaire éternel des beautés qu'il crée dans le temps, Tartiste de son côté est un créateur humain dont la gloire est de comprendre et de reproduire quelque chose de l'œuvre divine.
Mais comment? Comment l'homme artiste imite-t-il dans ses créations les créations divines? Est-ce en regardant seulement ces œuvres créées telles qu'elles se déploient sous ses regards? Non; c'est en regardant, comme Dieu, en Dieu lui-même, leur archétype éternel; c'est en contemplant d'une manière plus ou moins distincte, dans son Verbe divin, l'exemplaire incréé de ses œuvres créées. Oh ! non, ne croyez pas que notre artiste créateur se borne à la reproduction adéquate de Têtre créé qu'il a sous ses regards : oh! non, je vous en prie, n'abaissez pas la majesté de cette puissance créatrice, jusqu'à n ^ voir quë le calque ou la photogra-
3t) L'OBJET ET LA NATURE DE L'ART.
phie de la réalité telle quelle. Ce serait destituer Tartiste de sa dignité et de sa fonction ; ce serait lui ôter sa physionomie^ sa gloire et sa couronne. Que dis-je^ ce serait Tanéantir lui-même. Ah ! le regard de notre artiste^ croyez-le bien, voit par-delà tous les spectacles de la création des spectacles plus beaux; et son oreille, je me trompe, son âme entend par-delà tous les concerts de ce monde des mélodies plus belles.
Oui, Tartiste peintre ou sculpteur, à Theure de son inspiration, voit, même dans la nuit, passer et repasser devant lui des beautés qui effacent à ses yeux toutes les beautés de la terre : formes aériennes, visions enchanteresses mais fugitives, qui illuminent et charment son génie, et qui semblent ne se montrer que pour lui porter le déti de les peindre telles qu'elles lui ont apparu. C'est que, même à travers toutes les ombres de la terre, notre artiste créateur voit briller son idéal ! Et Tartiste musicien, à Theure mystérieuse de l'inspiration, même dans le silence, entend des voix qui chantent au fond de son âme d'ineffables concerts. Car pour lui le silence a des chants ; et toutes les voix qu'il entend dans la création vivante ou inanimée ne peuvent donner une idée de ce concert intime qu'il entend en lui-même. Ah ! c'est que par-delà toute musique réelle
il écoute la musique idéale !.., C'est que, selon le beau mot d'un de nos artistes poètes :
Il entend ce silence où parle l'idéal i,
et que lui aussi peut dire de lui-même :
Et moi, dans ce silence aux douceurs infinies, J'entendais à grands flots jaillir des harmonies!
Mais^ hélas ! quand le musicien veut faire sortir de Tinstrument inanimé qui vibre sous ses doigts ou des cordes émues de sa voix vivante quelque chose de cette musique qu'il écoute au fond de lui-même^ il sent qu'il ne fait retentir au dehors que des échos affaiblis de ce qu'il entendait au dedans^ et que ses efforts mêmes les plus heureux n'aboutissent qu'à troubler pour lui-même, par des sonorités rebelles^ ces mélodies immatérielles qui semblent se déconcerter en demandant à la matière de les faire retentir. Et notre artiste^ peintre ou sculpteur^ lui aussi, quand,, prenant le pinceau ou le ciseau^ il essaye de reproduire, en les fixant, ces images qu'il a vues passer devant son regard intérieur^ hélas ! il sent qu'il ne fait qu'obscurcir par Tombre de son instru-