‹ L'art devant le christianisme, (conferences de Notre-Dame, 1867);Chapitre 4 sur 19 · Lamartine · texte numérisé non relu

Lamartine

il dispose, Tartiste sent je ne sais quelle disproportion infinie; c'est qu'entre le beau qu'il conçoit et Fœuvre qu'il réalise^ son génie avec effroi mesure la distance. Car, tout infirme qu'il est^ tout aplati qu'il se sent à la surface de la terre, il plonge, par des intuitions plus ou moins distinctes, aux profondeurs mêmes de Dieu ; il regarde, comme d'un extatique regard, cet archétype des choses que Dieu lui-même contemple en leur donnant l'existence; et cette puissance de voir, et cette impuissance de traduire ce qu'il voit, lui donne et d'inexprimables joies et d'inexprimables tristesses.

De là, dans toute grande création de l'art, deux moments solennels, depx heures qui apportent à l'artiste créateur des sentiments si différents : l'heure de la conception et l'heure de l'enfantement, l'heure de l'inspiration et l'heure de l'exécution, l'heure où il voit passer dans le ciel de l'idéal l'image de la beauté, et l'heure où il veut mettre dans son œuvre la forme de cette beauté entrevue par son génie. Ah! Messieurs, recueillons-nous un moment; contemplons dans l'âme de l'artiste et ce mystère de joie et ce mystère de douleur ; contemplation, pour qui sait voir et comprendre, plus émouvante encore que la contemplation de ses chefs-d'œuvre.

Il y a, dans les créations réalisées par le génie de Tart, une heure sans pareille^ un moment incomparable pour l'artiste; c'est ce que Ton peut nommer le passage de Tastre. Regardez notre artiste^ à Theure où, pour la première fois, il voit poindre du fond de Tinfini Tidée première de son œuvre. L'astre de réternelle beauté monte peu à peu aux lointains horizons de sa pensée créatrice. Ce n'est qu'un crépuscule d'abord, puis c'est l'aurore, l'aurore de l'éternelle beauté qui dore de ses premières clartés les hautes cimes de l'intelligence : et puis, à mesure que l'astre s'élève, c'est le jour, c'est la splendeur du grand jour. Oh! alors, comme la lumière s'épand au fond de cette grande. âme; et, au sein de cette lumière, quelle joie et quels tressaillements ! Avec quels ravissements l'artiste, béatifié par ses propres visions, voit briller devant lui sa pensée, sa pensée radieuse, éthérée, céleste et, en quelque sorte, divinisée par son contact avec la divine beauté ! Comme il la regarde et l'admire dans sa candeur virginale ! Comme il l'aime dans sa beauté immaculée! Sous ce rayon lumineux et chaud qui lui laisse voir et sentir cet idéal encore inexprimé, comme il tressaille d'une sainte et angélique ivresse ! Comme il salue avec amour cette beauté qui semble le visiter du fond de l'infini, sa de-

meure éternelle ! Quel ciel radieux et profond se déploie devant son regard, et au fond de ce ciel quelles magnifiques étoiles semblent se lever et répondre à son appel en lui disant : a Nous voici ! » Et dans cette heure fortunée^ que d'harmonies chantent en lui^ et comme il écoute avec transport ce silence harmonieux qui ressemble à une musique du ciel! Dans ce silence de râme face à face avec son idéal^ que de voix il croit entendre^ et que ces voix sont mélodieuses! Quels accents inconnus! quelles notes mystérieuses! quels sons innommés! On dirait la voix des anges chantant à son oreille de célestes concerts! On dirait une vision du ciel descendant sur la terre : c'est comme une annonce de rincarnation prochaine de la beauté de Dieu dans une œuvre de Thomme. La beauté divine, en effets va descendre dans une mélodie chantée par la voix, ou dans une image tracée par la main de Tartiste !

Oh ! oui, je comprends cette heure ravissante, et ce moment béatifique dans la vie du grand artiste. Mais après rheure de la joie, hélas ! il y a Theure de la tristesse ; après Theure de la conception du chef-d^œuvre, il y a rheure de son enfantement. Cet enfantement, souvent plus douloureux que celui de nos mères, com-

ment le raconter avec tous ses mystères d'angoisses, de frayeur, de tristesse, d'ennuis, d'abattements, de découragements et quelquefois de désespoirs? 0 brillant prédestiné de l'art, noble élu de la beauté qui a séduit votre génie, vous avez fait un rêve splendide, et ce rêve vous a donné sur la terré comme un pressentiment du ciel. Mais voici venir l'heure douloureuse, l'heure de vous prendre aux obstacles que la matière et votre infirmité vont opposer ensemble à l'expression adéquate de votre pensée; et déjà vous savez que vous n'en triompherez pas, ou que vous n'en triompherez qu'à demi. Serviteur dévoué, amant passionné, et, si j'ose Je dire, religieux adorateur de cette beauté divine que votre génie a vue passer dans une si pure lumière, vous savez que cette beauté vous ne l'exprimerez pas, telle du moins que vous l'avez vue briller dans ce rayon détaché de l'éternel foyer. Lutteur acharné, opiniâtre, intrépide, vous allez engager entre la matière et vous une grande bataille ; et selon le mot d'un brillant écrivain, vous êtes condamné à la perdre. Cet idéal qui vous appelle et vous attire, et que votre ardeur poursuit à travers mille obstacles, vous êtes sûr de ne le pas atteindre; et alors même que vous auriez réalisé un chef-d'œuvre, alors même que l'humanité enthou-

siaste vous porterait dans ses bras au sommet de la gloire^ vous sentez que vous seriez vaincu jusqu'en votre triomphe; et quand le monde entier crierait autour de vous « victoire^ victoire ! » une voix plus forte que le bruit du monde crierait encore en vous : «défaite, défaite! » Mais les chefs-d'œuvre sont à ce prix. L'artiste luttera quand même ; il se prendra, s'il le faut, corps à corps avec toutes les rébellions de la matière, avec toutes les répugnances de son âme, avec toutes les âpretés de l'exécution. Il entrera intrépide et opiniâtre dans les douleurs de son enfantement; il se plongera, s'il le faut, dans le torrent de toutes les amertumes ; il acceptera toutes les mélancolies, toutes les angoisses, toutes les agonies auxquelles le condamne la loi des travaux féconds et des enfantements glorieux!...

Le voyez-vous d'ici ce vaillant soldat de 1-art, ce glorieux martyr de la beauté qu'il essaye de conquérir : le voilà aux prises avec la difficulté, aux prises avec la matière, aux prises avec lui-même, avec ses tristesses, ses découragements, ses frayeurs, ses défaillances : il lutte, il lutte encore pour réaliser son idéal. Sous le coup de cet idéal qui l'a frappé, comme son âme tressaille et frémit, jouit et souffre, s'élève et retombe, es-

père et désespère, et, en quelque sorte, vit et meurt sous la lumière qui l'accable, sous le souffle qui le tourmente, et^ comme disent les poètes, sous le Dieu qui rétreint!

Alors sous ce front vaste et pensif, qui tantôt s'illumine et tantôt s'obscurcit^ qui tour à tour s'épanouit de joie et se contracte de tristesse, se colore d'enthousiasme et pâlit de frayeur, il se passe quelque chose d'étrange : la fécondation silencieuse de l'idée par le génie; l'élaboration solitaire de cet ordre qui se fait au dedans parmi les éléments de la pensée, et qui bientôt va resplendir au dehors comme la physionomie de la beauté. Cette élaboration sera longue peut-être. Comme Dieu au commencement^ on peut le croire du moins, a laissé aux éléments matériels de la création des siècles et des siècles pour préparer, sous le souffle qui planait sur leur chaos, cet ordre splendide qui est la beauté de l'univers : ainsi à ce génie inconnu que bientôt l'humanité va saluer roi, il faudra peut-être des jours et encore des jours pour créer, dans les éléments de la pensée qui fermente, cet ordre subjectif, cette image interne de son idéal^ qui bientôt en s'inearnant dans la parole ou en retentissant dans des sons, en se peignant dans la couleur sous un pinceau miraculeux, ou en se

dégageant d'un marbre inerte sous un ciseau magique^ va séduire en se montrant Thumanité accourue pour la voir.

Quoi qu'il en soit du temps^ proche ou lointaine pour lui la grande et belle heure doit sonner. L'artiste^ lui aussi, dira le fiât lux de la création. Un jour, à travers ces éléments qui semblaient en lui s'agiter dans le chaos, la lumière jaillit comme au commencement à travers la création soudainement illuminée. Inondé de cette lumière et brûlant d'enthousiasme, il éprouve le besoin de faire resplendir au dehors ce qui resplendit au dedans. Et prenant d'une main frémissante Tinstrument, ministre souple et docile de son génie créateur, il dit : Allons, faisons un chef-d'œuvre; faisons du moins une œuvre brillante de notre clarté, brûlante de notre flamme, vivante de notre vie; faisons-la belle d'unité et de variété, de proportion et d'harmonie, belle enfin de cet ordre qui resplendit en nous ; faisons-la à la ressemblance de l'image radieuse peinte en notre âme ravie, comme cette image elle-même est faite à la ressemblance de l'éternelle beauté qui a rayonné sur nous des profondeurs de l'infini!...

C'est alors que, par un acte de volonté royale, volonté créatrice où la liberté et la spontanéité, l'inspira-

tion et la réflexion se rencontrent et s'embrassent^ tout ce qui fermentait et se remuait au dedans éclate par le dehors en une apparition splendide : c'est quelque chose comme ces grandes fleurs des tropiques, qui ont tenu longtemps obscur le mystère de leur végétation et de leur fécondité, et qui un jour éclatant tout à coup sous un rayon du soleil dans un épanouissement magnifique^ laissent voir toute leur beauté en répandant tout leur parfum!

C'est alors que l'œuvre artistique, véritable création de l'homme^ se découvre au soleil^ comme ces créations de Dieu, après leurs élaborations longues et silencieuses, apparurent dans la lumière. Et tandis que l'artiste encore plein de son idéal, triste et humilié peutêtre, regarde son chef-d'œuvre, soupire et dit en touchant son front pensif : « Ce n'est pas lui ; » l'humanité l'acclame et elle s'écrie : « Un chef-d'œuvre nous est né. » L'idéal est descendu sur le réel : cette œuvre est sortie de Dieu en passant par le génie de l'homme ; et elle doit y retourner par la glorification que toute création humaine doit à Dieu créateur de toutes choses ! Gloria in excelsis Deo : gloire au Verbe éternel, suprême artiste de l'univers, centre de toute beauté, auteur de tout génie et inspirateur de toutes ses œuvres !

L'OBJET ET LA NATURE DE L'ART. 4t

Ainsi nous revenons/ par un autre chemin, à ce que nous avons nommé Tétoile polaire du génie artistique^ ridéal brillant au firmament de Tart, du fond de Dieu même jetant ses clartés dans l'âme de Tartiste; et par lui et avec lui^ nous remontons à son lieu éternel^ au Verbe de Dieu^ cause efficace et idéal suprême de toute création. Vu de ce sommet divin, de cette hauteur transcendante, la seule où le génie reçoit avec sa grande lumière ses fécondes inspirations, Fart, vous le voyez, Messieurs, non-seulement tend vers Dieu, mais, dans un sens vrai, il touche à Dieu : car cet idéal qu'il doit poursuivre sans cesse et plus ou moins exprimer toujours, cet idéal qui plane si haut par-dessus toute réalité, cet idéal qui fuit, à mesure qu'on veut le saisir, dans les profondeurs de Tinfini, cet idéal qui est l'infini lui-même rayonnant par toutes ses faces et dans toutes les sphères^ cet idéal dans sa vérité concrète et substantielle, encore une fois c'est Dieu même, c'est le Verbe de qui émane éternellement toute vérité, toute sainteté, tout ordre, toute harmonie, toute beauté. Oui, à travers les splendeurs de cet idéal inspirateur et modèle divin de tout chef-d'œuvre du génie humain, Jésus-Christ, le Verbe de Dieu incarné, se découvre au regard de ma raison et de ma foi comme le centre vi-

vant de Tart^ et comme Téternel foyer de la beauté. L'univers est couvert de ses rayons; la nature en réfléchit dans le temps les splendeurs éternelles ; et pour reproduire cette beauté par la puissance du génie, ce n'est pas assez d'en saisir le reflet; il faut par une contemplation sublime remonter jusqu'au foyer luimême.

Oui, ô mon Maître, ô Verbe incarné, image de la substance du Père et splendeur de sa gloire, imago sub'stantiœ^ splendor gloriœ. vous êtes à la fois et la force divine qui a tout fait, et le type divin sur lequel tout a été fait; per quem omnia facia^ et in quo omnia constant : ô Verbe de Dieu, en qui réside éternellement, avec les types de toute beauté, la puissance de les réaliser, vous êtes tout ensemble l'idéal et l'artiste, le type et Touvrier de tout ce qu'il y a de beau dans cet immense panorama de la beauté qui se nomme l'univers. Je le crois, je le vois, je le sens, j'en suis absolument certain; oui, comme pour arriver à la vérité pleine, il faut s'élever jusqu'à vous, pour arriver à la contemplation de la beauté vraie, il faut s'élever jusqu'à la contemplation de votre divine beauté! Oui, je le crois, et j'en tressaille de joie, comme vous donnez au génie de la philosophie l'intuition et l'amour de tout ce qu'il y a

de plus vrai ; comme vous donnez au génie de la sainteté rintuition et Tamour de tout ce qu'il y a de plus pur; ainsi^ vous donnez au génie de Fart Fintuition et Tamour de tout ce qu'il y a de plus beau. Oui, je le crois, credo; comme vous êtes le moteur divin du progrès philosophique, moral, social, scientifique et économique, vous êtes le moteur du progrès artistique; et Tart, lui aussi, crie partout^ par la voix des chefsd'œuvre qui couronnent votre tête divine, ce que cette prédication crie depuis quinze ans dans cette enceinte, le Progrès par le christianisme !

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