BUT DE L'ART ET YOGATION DE L'ARTISTE
Monseigneur % Nous avons entrepris de montrer, cette année^ le Progrès par le Christianisme au point de vue artistique, et nous avons essayé de poser, au début de notre carrière j comme le flambeau qui doit Téclairer tout entière, la véritable notion de Fart. Expression de la beauté idéale sous une forme créée, Fart a pour objet direct et immédiat le beaUy c'est-à-dire la splendeur de Tordre; et considéré en lui-même, dans son acte propre et constitutif, Fart s'est révélé à nous comme une créatiou'y création humaine faite à la ressemblance des créations divines. Telle est vraiment Fessence de Fart et Fhonneur de Fartiste, Fhomme par sa puissance finie créant la beauté ou la forme harmonieuse des
1 Mgr Darboy, archevêque de Paris.
choses^ en regardant leur idéal^ comme Dieu par sa puissance crée leur substance et leur forme tout ensemble, en regardant Tidéal éternel^ qu'il contemple dans son Verbe^ et qui est son Verbe lui-même. Privilège singulier qui fait de Tartiste proprement dit un homme à part^ et de tous les vrais élus de Tart une légion choisie; légion éclatante et puissante tout à la fois, où chacun vaut par sa force de créer, et brille par la gloire de ses œuvres.
Après avoir répondu à cette question préliminaire : qu'est-ce que Fart? quelle est la vraie notion de Fart? nous devons répondre à cette autre question que soulève nécessairement la première : pourquoi l'art? quel est le but et la destinée de l'art? En d'autres termes, quelle est dans l'humanité la véritable vocation et la fonction providentielle de l'artiste? Tout privilège impose des devoirs; toute noblesse oblige; toute aristocratie engage. Il est donc tout simple qu'après avoir établi, avec la vraie notion de l'art, la dignité de l'artiste, nous en recherchions aujourd'hui la fonction, en déterminant le but qu'il doit atteindre et la destinée qu'il doit remplir dans l'œuvre générale du vrai progrès du monde. 11 s'agit cette fois non plus seulement de l'objet propre et immédiat de l'art, qui est de créer le
beau; mais il s'agit d'une fin supérieure à lui-même; il s'agit de savoir ce que tout artiste^ chrétien ou non^ doit se proposer dans cette création de la beauté qui est son acte et son objet propre.
Ici;, Messieurs , nous rencontrons devant nous cette grande aberration artistique qui naguère avait plus ou moins envahi le domaine de Fart; aberration radicale qu'on traduisait par cette formule vraiment imperti» nente : Vart pour l'art ! L'art pour l'art^ c'est-à-dire l'art pour lui-même^ c'est philosophiquement et esthétiquement l'absurde au premier chef; et je ne ferai pas à cette formule vide l'honneur de porter le poids d'un discours et d'attirer, une heure\ l'attention de cette grande assemblée. Rien dans la création n'est par soi ni pour soi. Est-ce que le soleil est pour le soleil? estce que le fleuve est pour le fleuve? est-ce que la fleur est pour la fleur? est-ce que l'homme lui-même est pour l'homme? Non; et la fleur^ et le fleuve^ et le soleil^ et l'homme, comme la création entière^ sont pour ]k plus grande gloire de Dieu : ad majorent Dei gloriam. Dès lors^ pourquoi l'art pour l'art? L'art comme tout le reste est pour une fm supérieure à lui-même. Le ciel de l'art comme le ciel de la nature a pour fin dernière de raconter la gloire de Dieu^ cœli énarrant
gloriam Dei. Inutile d'insister davantage sur cette fin dernière du ministère artistique. Avant de toucher à cette fin absolument suprême^ Fart a une fin plus rapprochée de lui; il a une fonction sociale devant Thumanité ; et c'est cette fin et cette fonction que je veux montrer dans cette conférence.
Le ministère de Tart^ Messieurs^ sa grande fonction sociale^ est de perfectionner la vie humaine en la rapprochant de son idéal qui est Dieu même. Oui^ élever les hommes en les attirant vers les hauteurs^ imprimer à Fhumanité par un mouvement de bas en haut une direction ascensionnelle et une marche progressive : artistes qui m'écoutez^ ne Toubliez jamais, voilà votre vocation subUme, votre fonction vraiment royale. L'hu» manité pour laquelle vous travaillez, quelle que soit sa grandeur et son progrès, a toujours besoin qu'on Vélève';, car son éducation n'est jamais achevée. A vous de prendre votre part généreuse de ce glorieux ministère; à vous d'être, avec beaucoup d'autres coopérant à la même œuvre, les brillants éducateurs de cette humanité qui a la vocation de monter toujours et de ne descendre jamais : à vous, en un mot, d'élever les générations qui vous admirent en les entraînant avec vous-mêmes dans le sens de leur vraie destinée»
Pour établir cette vocation des artistes Je n^aurai pas recours à des considérations étrangères au sujet; je la montrerai sortant de Fart lui-même^ de la nature de Tart^ du génie de Tart^ de la puissance de Fart.
I. — Les choses créées portent dans leur nature le signe de la vocation que leur fait le créateur. Aussi^ est-ce dans la nature de Tart^ telle que nous Tavons définie et montrée dans notre première conférence^, que je veux chercher le premier signe révélateur de cette noble vocation que Dieu fait à Tartiste : élever l'humanité. Monter et attirer en haut, c'est la nature et Tessence même de Tart. L'artiste est né pour élever, comme Toiseau pour voler, comme Tonde pour couler, comme le vent pour souffler, comme la flamme pour briller, comme la sève pour fleurir, comme la poitrine pour respirer, comme Tintelligence pour penser. Cette fonction est tellement inhérente à la nature de Tart, que Tartiste ne peut Tabdiquer, non-seulement sans forfaire k la vocation qu'il déserte et qu'il trahit, mais encore sans forfaire à l'art lui-même qu'il déshonore et qu'il anéantit. Tous les grands et nobles esprits donnent à cette destinée de l'art leur suffrage unanime; et cette vocation de l'artiste, ils la font dériver, comme nous.
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de la nature et de Tessence même de Tart, ils peuvent varier sur les moyens d'atteindre le but^ ils sont d'accord sur l'évidence et la nécessité du but. a L'art^ dit « un auteur célèbre des derniers temps, seconde Tef- (( fort de l'homme pour s'élever à sa fin, c'est-à-dire (( vers l'infini ; son but est de le soulever de terre^ et « de lui imprimer un mouvement d'ascension. » Naguère^ dans le plus haut lieu de la littérature française^ l'un des quarante de l'Académie prononçait ces paroles dignes de trouver un écho sympathique dans la prédication chrétienne : ce On a tort de croire que pour se (c mettre à la portée de la foule^ l'art soit obligé de des- (( cendre : il n'a qu'à l'appeler en haut pour qu'elle (c monte avec lui. » On ne fait pasdel'art^ en effets pour descendre des hauteurs et pour aller chercher la foule où elle se trouve en se mettant à son niveau; on fait de l'art pour appeler la foule vers les sommets où l'on habite soi-même; on fait de l'art pour allumer aux yeux des multitudes des flambeaux qui les éclairent^ et leur montrent parleurs reflets les routes ascendantes de l'avenir et du progrès. Joseph de iMaistre disait dans sa langue originale : c( Dans un concert^ quand la tonique baisse, tout baisse; » et réciproquement, quand la tonique monte, tout nionte. Que les artistes, les litté-
rateurs^ les poètes^ se laissent dire cette vérité qui leur est glorieuse^ s'ils savent la comprendre et la pratiquer : à eux surtout il appartient de donner la tonique et la dominante du grand concert des âmes; à eux il appartient de monter pour les élever avec eux-mêmes.
Ce but supérieur à lui-même^, que Fart doit se proposer^ n'échappait pas aux païens illustres qui ont appliqué à la théorie de Fart une part de leur grand esprit. Tout païens qu'ils étaient, ils ne pensaient pas que Fart dût se borner à remuer même honnêtement la fibre de la sensibilité humaine, ou à n'être pour Fhumanité qu'un simple amusement. Ils reconnaissaient à Fart une vocation plus royale; ils voulaient qu'il élevât et agrandît Famé humaine. Aristote y cherchait un moyen de purification et d'élévation. Voilà pourquoi il entendait qu'on représentât dans Fart plutôt le type idéal des hommes et des choses que leur réalité triviale, et qu'on offrît aux regards beaucoup moins Fhomme tel qu'il est dans les réalités vulgaires de sa vie, que Fhomme tel qu'il doit être conformément à son type idéal. Platon abusa de cette idée en proscrivant de Fart tout ce qui n'offre pas le modèle de la perfection accomplie et de la beauté achevée, au double point de vue physique et moral. C'était l'exagération d'une vérité, à savoir que
Part^ la sculpture, la peinture, Tarchitecture^ la musique, le drame^ ayant pour mission d'élever et d'agrandir^ doivent offrir à Fadmiration ce qu'il y a de plus grand et ce qu'il y a de plus élevé.
Et certes^ Messieurs, si des païens portaient si haut le ministère de l'artiste^ que ne pouvons-nous pas exiger, nous apôtres de Jésus- Christ ? Je n'ai pas besoin de faire remarquer ce que le christianisme ici demande à l'artiste en face de Dieu et de l'humanité. S'il appelle en haut ce qu'il y a de plus infimC;, à plus forte raison appelle-t-il en haut cette chose essentiellement ascendante dont la nature est de monter toujours. Et si le Christ) moteur universel de tous nos progrès, crie aux économistes mettant leur science et leur industrie au service de nos besoins matériels : « Cherchez d'abord (( le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera (( donné par surcroît; » que ne dira-t-il pas aux artistes dont la fonction est de répondre à nos besoins les plus généreux et les plus élevés? Ah! je crois l'entendre crier du haut du ciel à cette race choisie : cherchez d'abord la gloire de Dieu et la grandeur de l'humanité ; et les chefs-d'œuvre naîtront d'eux-mêmes au souffle de cette ambition deux fois sublime; et la grandeur de l'humanité et la gloire de Dieu cherchée par votre
génie se réfléchiront dans la grandeur et la gloire de vos œuvres elles-mêmes.
Mais, Messieurs, entrons un peu dans Fintime des choses, et nous allons mieux voir comment la nature et Fessence même de Tart lui imposent cette vocation glorieuse : élever les hommes. Ici, sans retourner en arrière, nous pouvons nous appuyer sur la base posée dans la première conférence, et accepter notre point de départ pour marcher en avant.
D'après ce qui a été dit sur Fessence et la nature de Fœuvre artistique, Fart, quel qu'il soit, exige essentiellement de Fartiste ces trois choses connexes : la contemplation, Famour et Fexpression de la beauté idéale; un regard pour la voir, un cœur pour Faimer, une main pour Fexprimer. Tels sont les trois éléments, ou si vous voulez , les trois puissances qui concourent simultanément à la création de Fœuvre d'art ; et toutes trois attestent dans Fart la fonction et dans Fartiste Fobligation d'élever.
Oui, Messieurs, le premier acte de toute création artistique, c'est un regard jeté sur Fidéal même de la beauté; c'est la contemplation plus ou moins lumineuse de cette beauté infinie, qui reluit sur le génie de Fhomme des profondeurs de Dieu. Sans cet œil ouvert
pour regarder l'idéal, nous l'avons dit^ il n'y a pas de véritable artiste. 0 vous qui le portez avec honneur ce grand nom d'artiste^ reconnaissez-vous ici; car je vous montre vous-mêmes à vous-mêmes. Voilà bien votre naturelle attitude ; il vous sied de la garder et de comprendre la fonction qu'elle vous fait. A vous ^ encore plus qu'à l'humanité en général. Dieu a donné un front sublime, un visage qui regarde le ciel. Debout sur les plus hauts sommets de la vie humaine, vous devez sans cesse, plus haut que toute beauté et toute grandeur finie, contempler l'idéal de l'infinie beauté et de l'infinie grandeur; séduits les premiers par ce charme de la beauté et de la grandeur infinies, vous devez prendre notre pensée sur les ailes de votre pensée et nous emporter avec vous, comme l'aigle ses petits, vers ces régions éthérées et pures où l'idéal vous attire par sa propre attraction. Par vous et avec vous, l'âme du peuple, elle aussi, doit regarder et voir dans ce monde ' supérieur qui se découvre à vos yeux. Car le principe de sa grandeur, c'est la contemplation de tout ce qui est grand ; ses contemplations préparent ses ascensions; elles en sont du moins la première condition.
Donc, artistes mes frères, commencez par arracher nos yeux avec les vôtres aux réalités ténébreuses et tri-
viales; laissez-nous regarder avec vous dans ce monde de lumière sans ombre et de beauté sans tache. Et même alors que vous peignez sous nos regards la réalité palpable, montrez-nous planant au-dessus d'elle l'idée qui fait voir plus haut et regarder plus loin; laissez-nous vous crier avec votre art lui-même : en haut nos regards avec vos regards.
Ce n'est pas assez ; laissez-nous vous crier aussi : En haut nos cœurs avec vos cœurs : Sursum corda^ sursum corda !^ Car s'il vous faut un regard pour contempler Fidéal, l'art vous dit qu'il vous faut aussi un cœur pour Taimer. Il vous faut une contemplation sublime de ridéale beauté^ oui; mais il faut que cette contemplation soit une contemplation émue, ardente, transportée, enthousiaste. C'est qu'en effet, pour atteindre votre but^ vous ne devez pas seulement élever le regard des mul-^ titudes avec votre propre regard vers tout ce qu'il y a de plus grand, de plus parfait, de plus divinement beau; vous devez élever surtout avec leur cœur leurs affections et leurs amours. Ce qui arrête par-dessus tout les individus, les familles et les peuples dans leur marche ascensionnelle, c'est la gravitation des cœurs vers les intimes choses; et ce qui précipite leur marche vers
les abîmes de la dégradation, c'est l'abaissement du
cœur^ c'est la chute de ses amours. Voilà pourquoi j'ai posé un jour devant vous, comme le moteur universel du progrès, le cœur de Jésus-Christ attirant à lui tous les cœurs et les entraînant dans le mouvement d'ascension infinie qui l'emporte lui-même. Ah! c'est que le cœur est le centre de la vie, et que l'amour en est le poids, pondus meum amor meus. Là où penche mon cœur, ma vie penche tout entière; et partout où je vais, c'est mon amour qui me porte, quocumque feror amore feror. Donc, si vous voulez que l'humanité s'élève, faites que ses amours montent avec son cœur : Sursum corda ! Élevez les cœurs, élevez les cœurs, vous dis-je; et vous élèverez l'humanité tout entière. Ah ! nos cœurs penchent, ils s'affaissent sous la pression de tous les sensualismes que les souffles de ce siècle font passer sur nous. Nous étouffons dans cette épaisse atmosphère. Ne voyez-vous pas comment partout les choses basses, viles et quelquefois immondes, font pencher nos cœurs, et y développent, d'une manière qui épou* vante, les tendances ravalées et grossières? Qui viendra rehausser nos affections, en relevant nos cœurs vers les sublimes choses? qui viendra nous arracher à ces dégradations du cœur et à ces décadences de l'amour? qui nous fera aimer le pur^ le saint, le beau, l'invisible, Tin-
fini^ Dieu lui-même?... Artistes^ si vous le voulez^ ce sera vous. Cette vocation, c'est vraiment la vôtre : oui^ vous passionner noblement, et les multitudes avec vous^ pour tout ce qu'il y a de plus grand, de plus beau^ de plus divin ; voilà ce que Fart lui-même exige de vous; car, comme je le dirai plus longuement, on n'est pas un grand artiste sans un sublime amour.
Avec la contemplation et Famour de la beauté idéale, Tart vous en demande Texpression. Et voici surtout ce qui nous montre dans la nature même de Tart cette généreuse fonction de Tartiste que je traduis par ce mot élever; c'est que ce travail d'expression est un travail d'élévation ; c'est un effort pour monter. Exprimer par l'énergie du travail l'idéal vu par le regard et aimé par le cœur, c'est comme si vous disiez, étreindre la matière, la presser sous sa main, sous son souffle et sous le poids de son génie, pour en faire jaillir la clarté de l'esprit. Travailler, travailler encore pour dégager des obscurités du faux la splendeur du vrai, des désaccords du mal les harmonies du bien, et des formes du laid la vraie physionomie du beau : dites-moi, est-ce que tout cela ne signifie pas la même chose, c'est-à-dire une lutte généreuse contre les abaissements de la vie, un effort pour monter et faire monter avec soi-même les
générations qui regardent^ admirent et applaudissent? Est-ce que ces trois choses qui unissent comme dans un même travail le philosophe^ le saint et Tartiste, c'est-àdire le vrai^ le bien et le beau^ ne sont pas comme les trois faces de Tinfini rayonnant sur Tâme humaine? et qui ne voit que refléter dans une œuvre Tune de ces trois faces de Dieu^ c'est inviter les âmes à s'élever jusqu'à Dieu^ et qu'ainsi, toute expression de l'idéal est un appel à chercher l'infini?
Sans doute, l'artiste, dans son vol vers l'idéal, ne déserte pas tout à fait le réel. Il cherche dans le réel même des reflets de cet idéal qu'il contemple, qu'il aime et qu'il veut reproduire; il reconnaît, aime et admire dans la nature les vestiges de Dieu. Car plus on est artiste, plus on comprend et on sent dans la nature l'œuvre divine. Mais la hiérarchie des beautés créées qui sollicitent à la fois son regard, son cœur et sa main, le fait remonter de la terre au ciel, de la nature à Dieu, et de la beauté imparfaite à la beauté parfaite. Comme les saints passionnés par le divin amour, si l'artiste donne un regard aux beautés de la terre, c'est pour mieux apercevoir la beauté du ciel; s'il touche à la matière, c'est pour mieux la transfigurer dans les clartés de l'esprit; s'il peint, sculpte et reproduit la beauté des corps, c'est
pour mieux faire briller à travers ces corps la beauté des âmes; en un mot, s'il représente les réalités placées aux degrés même les plus infimes de la nature, c'est pour mieux montrer au-dessus de toutes Tidéal rayonnant sur elles des profondeurs de Tinfini, et par là faire remonter avec lui-même les âmes enchaînées par son génie et ravies par la beauté de ses œuvres.
Comprenez -vous maintenant, Messieurs, comment Fart avec ces trois choses, la contemplation, Tamour et l'expression de la beauté idéale, est essentiellement une élévation, un essor, un entraînement vers cette beauté infinie qu'il contemple, qu'il aime et qu'il essaye de montrer? Ah! c'est que cette beauté qu'il exprime, c'est la vérité qui se montre, c'est le bien qui sourit, c'est l'ordre qui resplendit dans l'œuvre de l'artiste; c'est un attrait, un charme et une séduction; un attrait de l'invisible, un charme du ciel, une séduction du divin : et l'art, cédant à cet attrait et communiquant cette séduction sainte, vous apparaît comme le sursum corda de l'humanité. C'est le sursum corda peint sur la toile, sculpté sur le marbre, gravé dans les chefsd'œuvre d'architecture, retentissant dans les chefsd'œuvre de l'harmonie. Oui, l'artiste, qu'il soit peintre
ou architecte, sculpteur ou musicien, s'il est fidèle à sa
loi, dit et redit sans cesse, dans ses œuvres pleines des clartés de son idéal^ le sursum corda de Thumanité ascendante : (t En haut les regards, en haut les amours^ en haut tous les mouvements de la vie. Je suis artiste^ et^ fidèle à ma vocation^ je gravite vers mon pôle et cherche mon étoile : je suis artiste; comme tel, je monte par toutes mes puissances vers tout ce qui est en haut; j'entraîne sur ma route toutes les nobles âmes émues par le contre-coup de cette beauté qui a frappé mon génie; et je dis, en montrant à tous quelque chose de cette beauté que je contemple;, que j'aime et que j'exprime : Sursum corda! Oui, allons en haut; allons à rinfmi; allons à Dieu. Ah ! c'est que mon art est un apostolat, mon ministère un sacerdoce, et mes œuvres une prédication. Ma parole montre et révèle Dieu, centre de toute beauté, comme d'autres le révèlent et le prêchent comme centre de toute vérité et de toute sainteté. Et en faisant briller dans des chefs-d'œuvre cette face la plus attractive de l'infini, j'attire vers cette beauté tout ce qui subit son empire; et je dis en la montrant de loin : Montez à elle et embrassez-la; votre âme est faite pour cet éternel hymen dont le pressentiment me donne sur la terre un avant-goût du ciel, et dont j'ai la révélation au fond de mon propre génie ! » .
En effets Messieurs,, le génie même de Fart, avec les instincts qui lui sont propres^ est pour nous la seconde révélation de là fonction de Fart et de la vocation des artistes.
II. — Jusqu'ici^ pour connaître la vraie fonction de Fartiste, nous n'avons considéré que Fart en lui-même; et vous venez de voir que Fart par ses exigences les plus élémentaires convie Fartiste à la sublime mission d'élever les hommes^ en élevant avec leurs regards et leurs amours tous les mouvements de leur vie. Maintenant, Messieurs^ entrons dans le génie de Fart; pénétrons avec respect dans ce sanctuaire intime où la grande âme d'un artiste reçoit ses révélations et ses inspirations; et vous allez voir comment ce que Fart nous crie déjà si haut par sa nature^* 5wsum corda ^ le vrai génie de Fart nous le crie encore plus haut, Il nous le crie par ces trois voix qui n'en font qu'une/ par la voix de ses nécessaires aspirations^ par la voix de ses inévitables souffrances et par la voix de ses plus invincibles besoins; c'est-à-dire^ par toutes les voix qui sortent du fond même du génie de l'art pour proclamer sa vocation.
Le génie de Fart^ qu'est-ce à dire? C'est-à-dire les
prédispositions natives qui prédestinent un artiste à la création des chefs-d'œuvre. Les aspirations, les besoins^ les souffrances elles-mêmes, sont en rapport providentiel avec les vocations que Dieu fait; elles désignent la fonction, elles attestent la destinée. Et vous allez voir comment le génie de l'art porte^ lui aussi^ dans ces trois choses le signe authentique et royal de sa vocation, élever Thumanité. J'appelle ici à témoin les hommes vraiment prédestinés par le don du ciel au ministère de Fart, ceux du moins qui en ont le sens profond; et j'ose croire que nul d'entre eux ne démentira, par son verbe intérieur, cette parole qui va proclamer par le dehors ce qu'ils éprouvent au dedans.
Et d'abord, Messieurs, il est une disposition innée qui caractérise éminemment l'instinct artistique et le vrai génie de l'art : c'est l'aspiration nécessaire, nonseulement vers ce qu'il y a de plus grand et de plus beau dans la nature et dans l'humanité, mais l'aspiration vers ce qui est par-delà la nature et l'humanité. Montrez à un véritable artiste la plus belle chose de la nature ; il trouve qu'elle n'est pas assez belle. Montrezlui le plus beau chef-d'œuvre de l'art; il trouve qu'il n'est pas assez beau; il.aspire au delà. Comme le voyageur arrivé aux plus hautes cimes des plus hautes mon-
tagnes voudrait monter encore plus haut, et plonge ses regards inassouvis dans les profondeurs azurées qui semblent fuir dans le vague de Tinfini; ainsi le génie de Tart^ parvenu aux sommets les plus splendides de la beauté naturelle et de la beauté artistique^ cherche^ au firmament de la beauté et dans le ciel profond de sa propre pensée , des étoiles plus éclatantes et de plus ravissantes visions. Sa faculté d'aspirer n'est jamais satisfaite; il dit sans cesse : « Ena core plus haut et encore plus loin; encore plus loin (( dans le champ de la perfection^ encore plus haut (( dans les régions de Tidéal. » Comme Xavier s'écriait dans un rêve d'ambition apostolique^ amplius^ ampKus : encore plus de royaumes à conquérir, encore plus d'âmes à sauver; l'artiste s'écrie dans son indomptable ambition de Vau delà : « Encore plus de perfection à (( réaliser; encore plus de beauté à faire resplendir. » Pour le philosophe ce n'est jamais assez de vérité; pour lesaint^ jamais assez de sainteté; pour l'artiste, ce n'est jamais assez de beauté. Je le sais^ il y a des artistes qui se heurtent au réel et qui prétendent s'y arrêter. Nous verrons ce qu'il faut penser de cette grande hérésie artistique qui découronne l'art^ humilie le génie et renverse par son sommet la statue de la beauté. Mais
pour le moment j^affirme que ce qu^ils font en se heurtant à la borne du réel^ ils ne le font pas comme artistes. Dans le génie dévoyé^ il y a deux êtres qui n'en font qu'un^ Tartiste et Thomme. Il y a Thomme avec ses instincts ravalés, ses systèmes étroits, ses préjugés misérables, peut-être même avec ses mœurs dépravées, ses habitudes perverses; et cet homme, j'en conviens, peut s'arrêter là. Mais l'artiste, ah! s'il est vraiment artiste, il franchit la réalité; il perce les murailles de cette obscure prison, et il porte dans ses aspirations vraiment ascensionnelles le signe irrécusable de sa vraie destinée.
Un homme de notre temps, parlant avec un certain éclat de cette grande chose de l'art, n'a pas craint d'écrire et d'imprimer ces mots : « Quand pour la pre- « mière fois on découvre la vie réelle, et que, péné- « trant dans sa structure, on comprend le méca- (( nisme admirable de ses parties, cette contemplation (( suffit, on ne désire rien au delà\ » Pour l'honneur de l'art et la gloire des artistes, ou plutôt pour l'honneur et la gloire de l'humanité, j'élève, du haut de cette chaire, contre de tels enseignements, ma protestation solennelle; et il n'est pas un homme vraiment doué du génie artistique, qui du fond de son âme ne proteste