‹ L'art devant le christianisme, (conferences de Notre-Dame, 1867);Chapitre 6 sur 19 · Taine · texte numérisé non relu

Taine

avec moi contre une affirmation qui ment tout ensemble à la nature^ au génie et à la destinée de Fart. Messieurs^ je fais appel ici à la meilleure part de vous-même, à cette part de votre vie la plus noble et la plus royale, et je vous adjure de me répondre. Est-il vrai que quand vous avez compris tout le mécanisme admirable de la vie réelle, et que vous voulez la peindre ou la sculpter dans une œuvre immortelle, est-il vrai que cette contemplation vous suffise, et que votre génie, parvenu aux colonnes d'Hercule de son ambition satisfaite, ne demande plus rien au delà? Ohl non, dites-vous, cela n'est pas vrai ; et tous en ce moment, par le témoignage de nos âmes aiîamées d'infini, nous protestons contre ces théories dégradantes qui disent au génie de Tart, en essayant de l'arrêter à la frontière de la réalité : « Tu n'iras pas plus loin. » Ah! vous avez raison; non, non, le vrai génie ne se laisse pas ainsi enfermer dans la prison qu'on essaye de lui faire ; il écoute avec un dédain sublime ces doctrines d'abaissement, antipathiques à ses propres aspirations; il couvre d'un mépt^is souverain ces théories du ter re-à -terre, qui prétendent lui ôter les ailes et abattre son vol ; et s'élançant pardessus toutes les barrières que dë grossiers systèmes élèvent devant ses essors illimités et ses ambitions

transcendantes^ il dit en déployant ses ailes et en regardant le ciel : « Au delà^ encore au delà, toujours au delà. » Et par cette tendance vraiment indestructible, parce qu'elle tient à sa nature, le grand artiste se sent appelé à monter lui-même et à enlever avec lui Thumanité qui le suit vers les sommets les plus hauts : parce qu'il aspire à la perfection infinie^ à la beauté infinie^ à la splendeur infinie, il nous appelle avec lui vers les profondeurs de Tinfini.

11 y a dans le fond du génie artistique une autre disposition révélatrice de sa destinée; c'est comme un immense ennui, et je ne sais quel sentiment de son exil qu'il éprouve au sein de la réalité, loin de la beauté qu'il entrevoit et qu'il cherche. Je ne sais plus qui a dit le premier ce mot demeuré célèbre « : Il n'y a pas de grand génie sans mélancolie, non est magnum ingenium sine melancolia. » Cela est vrai surtout du génie artistique. 11 y a une mélancolie misérable qui se consume elle-même en d'égoïstes chagrins et des tristesses stériles; mais il y a la grande mélancolie qui est le signe et le privilège du génie. Le génie sent et porte en lui des abîmes de vide, et dans ce vide souvent Vinexprimable ennui. Tout ce (lu'il voit et tout ce qu'il fait lui parait si ett'royablement éloigné de la

beauté qu'il entrevoit, qu'il en pleurerait quelquefois d'un pleur inénarrable. Il a une vue de la perfection et de la beauté qui lui fait sentir cruellement dans tout ce qu'il rencontre l'imperfection et la laideur de la réalité; et cette distance mesurée par son vaste regard, entre la beauté qu'il aperçoit et la réalité qu'il touche, fait passer sur son front cette mélancolie royale qui est peut-être ce qu'il y a de plus beau à voir dans le visage du véritable grand homme. Aussi^ chose étonnante et pourtant véritable^ là où le vulgaire souvent ne rencontre que le plaisir^ lui sent la tristesse. C'est qu'au lieu d'y trouver ce qui peut Tassouvir, il trouve au fond même de ses joies ce qu'un jeune homme, trop tôt moissonné par la mort, nommait si bien une délicieuse source de tourments, « La splendeur d'une soirée, le « calme d'un paysage, un souffle de printemps, la dic( vine pureté d'un front de madone, un vers, un (( chant, tout cela lui donne la joie de sentir ce qui est (( beau; mais que tout cela aussi le remplit de souf- (c france! *» Ah! c'est qu'en effet, pour les natures d'élite, tout cela n'est qu'un éclair, une lueur de cette beauté dont elles portent en elles-mêmes l'image adorée, et dont la réalité insaisissable toujours se dérobe et s'enfuit.

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