‹ L'art devant le christianisme, (conferences de Notre-Dame, 1867);Chapitre 7 sur 19 · Tonnelé · texte numérisé non relu

Tonnelé

74 ÈUT^E L'ART

Telle est ici-bas la situation des amants passionnés de Tinvisible idéal. Retenus, comme le commun des ^ hommes, à la surface de cette terre^ dans la captivité de la chair et la servitude des sens, loin, bien loin de ces régions où leur génie aspire à s'élever, ils souffrent, à la lettre, le mal du pays. Ils voient de loin leur vraie patrie, et ils ont au cœur la nostalgie de l'exilé. Exilés qu'ils sont en effet, comme sur un rivage étranger, pareils aux enfants d'Israël, ils entrevoient aux lointains horizons leur Jérusalem si brillante et si belle, étincelant dans les clartés de leur idéal, lieu natal de leur génie. A voir leur tristesse désintéressée des terrestres bonheurs, vous diriez qu'ils sont tombés de leur ciel radieux dans cette vallée obscure. Et comme ces exilés dont parle le poëte, ils ne se consolent de l'exil qu'en reproduisant, dans les œuvres de leurs mains, quelque chose de ces splendeurs qu'ils entrevoient à travers les ombres de la valléC;, sur ces hauteurs illuminées où, malgré eux, leur pensée s'envole pour contempler le soleil de la patrie. Ainsi le génie de l'artiste porte^ dans ces basses régions que notre vie habite, le sens de 1 exilé. Aussi, pour lui, le suprême effort est de diminuer la distance qui le sépare de son lieu natal; et sa souveraine ambition, c'est de remonter, à force d'élans

généreux et de travail opiniâtre^ vers cette vraie patrie des âmes^ où la beauté dans sa splendeur infinie convie au bonheur de sa propre contemplation Télite de Thumanité.

Et malheur à Tartiste qui n'éprouve rien de ce mal de la patrie absente ! Malheur à Tartiste qui fait du réel et du vulgaire sa demeure choisie et s'y complaît comme en une patrie ! Ah ! celui-là n'est pas vraiment artiste ; sll en a le talent^ il en méconnaît la vocation. Aussi^ au lieu de monter et de nous élever avec lui-même^ il descendra et entraînera avec lui une humanité descendante ; au lieu de poursuivre , en prenant de bas en haut^ son essor vers ce ciel de la beauté où il avait la mission d'emporter les âmes, il rasera la terre, poursuivant dans les plus basses régions, guidé par des lueurs trompeuses, les formes du trivial et les spectres de la laideur; et se retournant contre son propre but, conspirant contre sa propre grandeur, il fera descendre, au lieu de V élever, cette humanité complice de ses chutes et de ses décadences.

Au contraire, si le génie de Tart est fidèle à lui-même, s'il garde ce noble sentiment qui le caractérise, s'il sent au contact de la réalité cette mélancolie de l'idéal absent, il cherchera, en travaillant à remonter vers lui.

des consolations généreuses ; et il donnera à Thumanité qui le regarde et Tapplaudit des impulsions sublimes. Il développera en lui-même et dans les autres toutes les tendances qui nous rapprochent du ciel et de Dieu ; surtout il suscitera et agrandira en lui et autour de lui ce besoin de noble race, qui nous élève naturellement vers tout ce qui est sublime , je veux dire le besoin d'admirer : troisième disposition native qui porte en haut le vrai génie de l'art.

En effets Messieurs, avec ce besoin d'aspirer et de gémir que nous venons de voir au fond du génie de Tart, il est un autre besoin, noble et généreux besoin qui lui imprime ainsi qu'à l'humanité entière un vrai mouvement d'ascension, c'est le besoin d'admirer. Admirer hors de soi, par un sentiment désintéressé, tout ce qui porte le signe de la beauté, et provoquer dans les autres par des œuvres éclatantes une admiration semblable à celle que Ton éprouve soi-même : voilà ce qui élève l'âme des artistes, et avec elle la grande âme du peuple épris et ennobli tout ensemble par le charme de la vraie beauté. L'admiration du beau se manifestant dans les chefs-d'œuvre de l'art n'est pas seulement le signe des grandes âmes, elle est une excitation à la grandeur; c'est une impulsion vers toutes les sublimes choses.

L'amour du beau est un amour vaste^ profond^ sublime; il envahit les plus belles et les plus nobles âmes, et il les envahit par leurs côtés les plus élevés ; il a par l'absolu de son désintéressement quelque chose de céleste. L'admiration^ non l'admiration de commande ou salariée, mais Tadmiration d'instinct et spontanée, est un sentiment essentiellement généreux, parce qu'il est absolument désintéressé. Il y a plus de deux mille ans que l'humanité passe, en les admirant, devant certaines créations du génie, sans y chercher d'autre intérêt propre que le plaisir même de les admirer. L'égoïsme n'est pour rien dans une admiration sincère; et tout ce qui est affranchi de l'égoïsme est noble, élevé, grandissant. Voilà pourquoi l'admiration a la ppissance d'agrandir et d'élever avec elle-même les âmes que visite sur la terre ce sentiment qui a je ne sais quoi du ciel. J'accepte comme absolument vraie cette gracieuse formule d'un auteur comtemporain^: «L'admiration est le soleil des âmes. » En effet, comme le soleil, l'admiration illumine ; comme le soleil, l'admiration échauffe ; comme le soleil, l'admiration vivifie; comme le soleil, l'admiration féconde ; elle agrandit et elle élève tout ensemble* Comme le soleil fait monter, en les attirant, les fleurs

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