L'évêque
qui se tournent vers lui, ainsi Tadmiration fait monter vers la beauté les âmes qui admirent. La beauté parfaite, rien qu'en se laissant entrevoir dans une œuvre même imparfaite , invite à monter à elle : elle élève Tadmirateur vers la perfection de Tobjet admiré. Que dis-je ? dans cette heure ardente et féconde où l'homme subit dans sa plénitude le doux et noble empire de l'admiration, elle l'égale, dans un sens, au génie qui la lui inspire; et l'on a dit avec une souveraine raison : admirer, c'est égaler.
Voyez d'ici l'homme même vulgaire, mais assez grand pourtant pour n'être pas destitué de la gloire d'admirer. Regardez-le, alors qu'il est sous le charme d'une grande et belle chose qu'il admire. Voyez comme son regm^d jette des étincelles ! comme une flamme ardente éclaire son visage et montre sur sa physionomie son âme tout entière ! Cet homme apparaît transfiguré ; et vous diriez en le voyant qu'il n'a qu'à toucher son front, ouvrir ses ^ lèvres ou étendre la main, pour réaliser un miracle de génie comparable à celui qu'il admire. Tant est efficace la puissance de l'admiration pour agrandir les âmes, et leur donner, avec Tenivrement d'une joie sublime et désintéressée, un accroissement de vie, de force et de fécondité. Et voilà ce qui achève de montrer dans le
génie de Fart la mission d'élever : c'est que le génie de Fart est la faculté d'admirer et de faire admirer ; et que le propre de Tadmiration est d'élever à la hauteur de celui qui la produit, et de se faire soi-même plus ou moins à l'image de la beauté et de la grandeur qu'on admire. Donc^ à vous^ artistes^ qui avez reçu le don d'emporter l'admiration par le charme de la beauté resplendissant dans vos œuvres^ à vous de nous passionner pour la céleste beàuté, et d'emporter avec nos admirations nos âmes vers le ciel !
Tels sont, Messieurs, les trois instincts que je découvre dans le véritable génie de l'art, et qui en se révélant à nous avec leurs tendances sublimes et leurs ambitions généreuses, nous révèlent en lui-même la vocation de nous agrandir et de nous élever. Et devant ces naturels essors et ces invincibles ascensions du génie artistique qui nous font voir en lui l'un des plus puissants leviers dont la Providence veut se servir pour soulever de bas en haut nos générations humaines si promptes aux chutes et aux décadences, je me demande avec effroi ce que je dois penser des théories et des pratiques artistiques qui tendraient à précipiter l'art sur tout ce qui est infime, vulgaire, grossier, sensuel, matériel, réel, et rien que réel; qui voudraient l'arrêter
là^ le fixer là, et au nom d'une science nouvelle lui défendre de regarder plus loin et de viser plus haut. Vraiment je suis forcé de me répondre : cela n'a qu'un nom dans notre langue française; cela n'est pas seulement l'abdication de la vocation et la trahison de l'humanité ; c'est la profanation de l'art et la prostitution du génie !
Le Génie, ô vous qui êtes marqués de son signe et brillez de son éclat, dites, pourquoi Tavez-vous reçu du ciel ? P(mrquoi êtes-vous nés de la race des aigles, si ce n'est pour aller comtempler le soleil? Et pourquoi allez-vous le contempler, si ce n'est pour en rapporter la lumière et en faire sur nous rejaillir les rayons ? Pourquoi Dieu a-t-il enfermé dans votre sein, comme la meilleure part de votre génie, un cœur riche d'amour, capable des affections les plus célestes et des aspirations les plus saintes, si ce n'est pour passionner nos cœurs avec les vôtres des plus purs et des plus chastes amours? Et pourquoi, dans la souplesse et l'habilité de votre main d'artiste, cette faculté presque divine de créer la beauté idéale qui est le charme sacré de votre intelligence et de votre cœur, si ce n'est pour nous élever avec vous vers tout ce qu'il y a de plus sublime, de plus saint, de plus céleste, de plus parfait, en un
mot de plus idéal? Pourquoi enfin, dans le fond le plus intime, le plus lumineux et le plus pur de votre génie lui-même, ces aspirations vers Y au-delà^ ces essors vers les beautés du ciel, ces mélancolies devant les laideurs de la terre, et cette insatiable passion d'admirer et de faire admirer tout ce qui reflète Dieu et nous rapproche de l'infini ? Pourquoi ? si ce n'est pour remplir la fonction que fait Dieu, ici-bas, à tout ce qui est supérieur, c'est-à-dire pour élever jusqu'à vous l'humanité qui vous admire, et avec^vous l'emporter vers Dieu, vers le ciel, et vers la destinée ?. . . Ah ! l'humanité, j'entends l'humanité qui a gardé le respect d'elle-même, a l'instinct in- * déracinable de cette fonction que Dieu vous fait devant elle et pour elle. Du fond de ses obscurités et de ses abaissements, elle vous supplie de la relever de ses chutes et de la reporter en haut vers les splendeurs de la lumière, dans la patrie des sublimes choses. Et moi, interprète et des supplications et des gémissements de cette grande déchue, de cette noble exilée, je vous crie en son nom : Montrez-nous quelque chose des splendeurs de notre vraie patrie ; inondez-nous de ses clartés; enivrez-nous d'enthousiasme pour tout ce qui est grand et pour tout ce qui est beau, beau surtout de la céleste beauté; prenez-nous sur vos ailes de flamme;
enlevez-nous, ravissez-nous; et tournez vers le perfectionnement et Tagrandissement de notre race cette puissance incomparable de Fart qui deviendrait pour elle la plus redoutable puissance d^ abaissement, si elle venait à cesser un jour d'être ce qu'elle a la vocation d'être toujours, une puissance d'élévation!... Et c'est ici la troisième chose qui va achever de mettre au grand jour la vocation de l'artiste.
III. — Voici en effet, Messieurs, le suprême témoignage qui atteste dans l'art la vocation d'élever, \si puissance ; puissance vraiment dominatrice ; royauté d'autant plus efficace et d'autant plus sûre d'elle-même, qu'elle se fait obéir, sans avoir besoin de donner aucun ordre. L'obligation de travailler à élever l'humanité est en raison directe de la puissance qu'on a reçue; et ici comme en toutes choses, les responsabilités sont proportionnelles aux puissances. Aussi, ce qui rend les artistes responsables devant l'humanité d'une grande part de ses décadences, c'est la puissance inhérente à l'art lui-même. La puissance de l'art, comment vous la montrer dans toute sa plénitude? L'art, avons-nous dit, c'est la création humaine faite à l'imitation de la création divine; c'est l'homme avec son génie faisant
resplendir le beau dans des œuvres créées : or^ la création est le signe de la puissance^ et selon le mot d'un auteur contemporain^ elle en est le point culminant. Je crois à la puissance de Dieu^ parce que je crois qu'il a créé le ciel et la terre : credo in Deum patrem omnipotentem creatoremcœli etterrœ; je crois à la puissance du génie artistique^ parce qu*il a créé le chef-d'œuvre qui emporte mon admiration; et comme la puissance de l'artiste éclate dans son œuvre^ la puissance de son œuvre éclate dans l'humanité^ et s'y fait un empire.
Cette puissance des œuvres de l'art a cela de singulier et de particulièrement glorieux pour l'artiste^ qu'elle est essentiellement propre^ rigoureusement personnelle, absolument indépendante et autonome^ dans le meilleur sens de ce mot. Les hasards^ les rencontres n'y sont pour rien ; et quoi qu'en disent certaines théories^ les circonstances y les temps ^ le milieu, ne créent pas les chefs-d'œuvre. Si je suis artiste^ si j'ai reçu du créateur le don de créer avec lui, sous la seule dépendance de Dieu de qui tout relève dans les arts comme dans les empires^ ma puissance est à moi, et ma création m'appartient. Mon œuvre est le fruit de ma per° sonnalité devenue féconde; c'est la fructification ingénue de mon moi créateur ; c'est l'expansion féconde
de toutes mes facultés réunies pour créer. Et dans cette création artistique qui est mon enfantement à moi Je ne mets pas seulement, comme le père dans son enfant^ une prolongation de mon sang; j'y mets ce que mon être contient de plus pur, de plus élevé, de plus généreux, et si je Tose dire, de plus véritablement moi, ma pensée, mon imagination, ma volonté, ma liberté, mon travail, ma souffrance, ma sueur, mes larmes peut-être, et dans le travail et la sueur, voire même un peu de cette chair et de ce sang nécessaires à Texercice régulier de mes facultés, c'est à-dire que je me mets dans mon œuvre moi-même tout entier.
De là, Messieurs, dans Thomme artiste la grandeur de ses responsabilités en face de la fonction que la Providence lui fait. 11 est de toute évidence, en effet, que l'homme, dans ce qu'il fait, est d'autant justiciable au tribunal de Dieu et au tribunal des hommes, que sa puissance est plus personnelle dans sa nature, plus volontaire et plus libre dans son exercice. Or, vous venez de le voir, rien de plus inhérent à la personnalité que la création de l'œuvre d'art, et en même temps, rien de plus libre et de moins fatal que Texercice des facultés artistiques. Donc, même sans aller plus loin, nous pouvons mesurer déjà la responsabilité qu'impose à Far-
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tisle la puissance de son art, et avec la responsabilité qu'elle lui impose, la vocation qu'elle lui fait. Mais ce qui montre par dessus tout cette responsabilité et cette vocation de Tartiste , c'est que sa puissance, si essentiellement libre et personnelle, est à la fois, et la plus énergique, et la plus étendue, et la plus populaire; la plus énergique par la force qui la constitue, la plus étendue par la sphère où elle se déploie^ la plus populaire par la sympathie qui la fait accepter.
Puissance la plus énergique par la force même qui la constitue. En effet, Messieurs, cette puissance si autonome, si personnelle, si vraiment humaine, qui dira ce qu'elle peut pour le bonheur ou pour le malheur, pour le progrès ou la décadence du peuple qui en subit la domination ? Elle est comme la puissance même de la parole ; car Fart est une parole, et comme la parole, qu'il se déploie pour le règne du bien ou pour le règne du mal, il est vraiment dominateur; l'humanité dans son ensemble ne lui résiste pas. Que l'artiste le veuille ou non, s'il a attaché à son œuvre le sceau royal du génie, cette œuvre régnera; elle souillera ou purifiera^ elle pervertira ou sanctifiera, elle abaissera ou élèvera, selon que ce génie aura suivi ou violé sa loi^ accompli sa destinée ou trahi sa vocation. Qui de vous. Messieurs,
gë BUT DE L'ART
ne pourrait être ici le témoin vivant de cette admirable, mais redoutable puissance que le génie de Tart exerce sur râme humaine? Qui ne Ta sentie passer sur soi et au dedans de soi, en traversant les sphères diverses où Tart trône avec ses chefs-d'œuvre ? Qui n'a ressenti au plus intime de son être, dans le sens du bien ou dans le sens du mal, le coup mystérieux mais profond d'une harmonie qui retentissait, d'une statue qui posait, d'un tableau qui se déployait, d'une architecture qui s'élevait, d'un drame qui se jouait, d'un poëme qui chantait, d'une éloquence qui parlait? Sous ce coup victorieux qui n'a tressailli? qui n'est tombé peut-être en proclamant la puissance qui triomphait de lui ? Ah! l'humanité essayerait enfvain de protester contre cette royauté de l'art : inutile protestation qui n'empêcherait ni son trône de s'établir, ni son sceptre de s'étendre, ni sa puissance de régner. Aussi l'humanité la subit-elle sans même songer à s'en affranchir; loin de protester, elle applaudit; loin de secouer son joug, elle l'appelle ; loin de s'en croire humiliée, elle en est heureuse et fière. Aussi l'artiste qui a forcé la parole, le pinceau, la couleur^ le son, à faire ce qu'il veut, entre comme en triomphe dans la cité des âmes émues sur son passage ; il y entre avec une force qui n'est
pas la violence, mais la vraie domination; et les âmes^ en s'inclinant devant lui^ lui crient autour de son char triomphal : Tu es notre roi^ et nous sommes tes sujets. Vous demandez à quoi tient ce prodigieux empire que Fart exerce sur nous? Il n'est pas bien difficile de le deviner : c'est que la puissance de Fart se révélant dans un chef-d'œuvre^ c'est une grande âme qui se montre ; c'est une grande force qui se déploie, et qui^ en se déployant au dehors telle qu'elle est au dedans^ donne une secousse aux autres âmes^ et leur communique par le charme de la beauté vraie^ ou pour la fascination de la beauté fausse^ la passion du bien ou la contagion du mal. Oui^ Messieurs^ une âme dans sa vitalité pleine et son énergie totale^ une âme grande^ féconde^ puissante, une âme de géant se déployant devant les multitudes, dans une œuvre magistrale, en jeur disant par la voix de son chef-d'œvre : Regardez, me voici; me voici avec mes vertus ou avec mes vices, avec ma perfection ou avec ma corruption, avec ma sainteté ou avec ma perversité : en un mot, la personnaUté,mais une personnalité exceptionnellement dominatrice et communicative, portant au dedans d'ellemême tous les éléments d'une royauté latente, et tout à coup se découvrant au dehors, et montrant dans une
œuvre essentiellement autonome^ originale et saisissante d'expression^ le signe authentique du génie créateur : voilà tout le mystère de la royauté artistique. Cette œuvre de l'artiste^ ce tableau, cette statue , cette harmonie^, c^est la traduction brillante^ sympathique et entraînante de la personne humaine; c'est l'expansion extérieure de ses énergies intérieures ; c'est une âme lumineuse, ardente et robuste, une âme pleine de lumière, d'amour et de force, éclatant sous la magie de ses formes sensibles, et donnant aux autres âmes une impulsion plus ou moins décisive, mais toujours réelle et toujours efficace. Et l'explosion de cette âme se déployant dans sa force, est dans Tordre moral comme l'agitation d'une onde émue se communiquant de proche en proche; mieux encore, c'est comme une électricité qui fait courir sur toutç la chaîne le frémissement donné au premier anneau.
Et voici ce qui agrandit étonnamment l'empire que cette puissance se crée à elle-même en se produisant dans l'humanité; c'est qu'en même temps qu'elle est la plus énergique par la force qui la constitue, elle est la plus étendue par la sphère où elle se déploie; sphère immense quelquefois, formée autour de sa royauté par la triple dimension de la durée, de l'espace et de Thu-
manité. Tel est^ en effets le caractère des grandes dominations, de celles-là^ surtout^ qui aspirent à une royauté plus ou moins universelle : se faire des sujets à tous les points de ladurée^à tous les points deTespace et à tous les degrés de Thumanité; n'avoir pour frontière à son empire ni une date dans le temps, ni une barrière dans Tespace, ni une classe d'hommes dans la société : et voilà la royauté que se fait dans le monde la puissance du génie par la création de ses chefs-d'œuvre.
Et d'abord, elle se fait un empire qui dure à lui seul plus que Tempire des dynasties les plus longues et les plus séculaires. Cette puissance qui éclate aujourd'hui comme l'explosion spontanée d'une grande vitalité en fleurs y ne s'évanouira pas , comme tant d'autres , dans l'ombre du lendemain; elle ne s'enfuira pas, éphémère et fragile, emportée sur l'aile du temps avec l'empire qu'elle s'est; fait. Cette puissance demeure ; on dirait qu'elle a mis dans son œuvre créée je ne sais quoi de l'incréé ; et son apparition dans le temps semble avoir quelque chose de l'éternité. Cette œuvre se fait un empire long colrime les siècles. Ces siècles qui passent, loin de l'anéantir, multiplient son action; et au lieu d'emporter dans leur flot le piédestal
où elle pose dans l'univers, ils l'élèvent, et lui appor-
tent, avec le suffrage des générations qui passent en la saluant devant sa royauté immortelle^ un accroissement d'efficacité. Et la longueur de son règne dans la durée n'est égalée que par Tétendue de son domaine et Tuniversalité de son action dans Thumanité. Le philosophe^ le savant, agissent directement sur une fraction^ et d'ordinaire sur une part minime de l'humanité ; l'artiste agit sur l'humanité même. La langue philosophique et scientifique parle à un petit nombre ; la langue artistique parle à tous et est entendue de tous. Quelques-uns comprennent et expliquent le prodigieux empire que l'art exerce dans la société humaine; mais tous le sentent^ même sans le comprendre; tous le subissent^ même sans se l'expliquer.
Et c'est là ce qui fait à l'artiste une responsabilité vraiment incommensurable. C'est qu'en produisant hors de lui-même ce qu'il y a de plus personnel^ de plus libre et de plus élevé en lui, il le produit pour tous et le manifeste rigoureusement à tous, sans distinction aucune. Car^ c'est le propre de la langue de l'art^ d'être une parole essentiellement universelle et indépendante de toute convention ; elle est intelligible à tous ; son but est de dire à tous des choses qui élèvent les âmes^ toutes les âmeS;, et de les faire entendre dans la plus
vaste sphère. Et nous pouvons bien le dire, jamais la sphère où se déploie la puissance artistique n'apparut aussi vaste qu'aujourd'hui; et vos Expositions, déplus en plus universelles^, tendent à lui faire chaque jour une royauté grande comme le monde.
Ce qui achève de compléter dans l'humanité cet empire de l'artiste^ c'est que la puissance du génie artistique trouve^ pour assurer sa domination, au fond de l'âme humaine un auxiliaire et un complice qui conspire avec le génie pour le soumettre à son doux, mais tout-puissant empire. Il y a dans l'âme humaine, si vulgaire soit-elle, l'instinct natif et l'inextinguible besoin de l'imitation; instinct souvent aveugle au sein des multitudes, et dont le génie se sert, à son gré, comme d'un levier puissant, pour les élever ou les abaisser, les pousser aux progrès ou les précipiter aux décadences. L'artiste, avons-nous dit , contemple l'idéal; cet idéal qu'il contemple, il l'aime; et cet idéal qu'il contemple et qu'il aime, il a besoin de l'imiter; il veut donner à cette forme idéale vue et aimée en lui-même la forme plastique de la beauté. Or, veuillez le remarquer, ce besoin de l'homme artiste est aussi, dans une mesure, le besoin de l'homme peuple. S'il en était autrement, la multitude humaine, ainsi que Fani-
mal sans raison^ passerait, sans être émue, devant les plus beaux chefs-d'œuvre de Fart, comme devant les plus grandes merveilles delà nature. L'homme peuple, plus qu'on ne l'imagine, a besoin d'admirer; il se complaît à la vision des choses grandes, belles, sublimes ; et lui aussi, ce qu^il contemple il tend à l'aimer, et ce qu'il aime il tend à le traduire, non comme l'artiste dans les œuvres de Tart, mais, ce qui est autrement décisif, dans les œuvres et les réalités de la vie. Cet instinct populaire, laissé à son libre essor, monte de lui-même vers ce qui est en haut. Comme à l'artiste. Dieu ne lui a pas seulement donné un front assez sublime pour regarder le ciel ; il lui a donné une âme assez grande pour chercher l'infini ; et lui aussi crie du fond de cette âme qui entrevoit Tinfinie beauté et Finfinie grandeur : sursum corda/ devant les sublimes visions il sent naître en lui les sublimes amours, et les sublimes amours Femportent, par leur naturel essor, vers toutes les sublimes choses.
Mais, prenez-y garde, ce noble besoin de la grande âme populaire peut s'égarer et s'égare en effet trop souvent. La beauté, la grandeur "Vont si bien au côté sublime de Fhomme-peuple, il éprouve pour Fun et Fautre une passion si sincère et quelquefois un enthou-
sia^sme si naïf, que leur simple apparence et leur ressemblance trompeuse ont encore la puissance de le charmer, de le séduire et de le dominer.
Aussi, Messieurs, la plus grande perversion de l'art en face de la destinée, et la plus grande prévarication des hommes artistes en face de l'humanité , la voici : c^est de tromper ce royal instinct de Fâme populaire ; c'est de lui faire admirer comme la grandeur la bassesse;' c'est de donner, sous ses regards éblouis par le charme de la beauté factice, à l'erreur le visage de la vérité, au vice la physionomie de la vertu ; c'est surtout, comme nous le verrons mieux bientôt, de faire prévaloir, dans les œuvres de l'art, la beauté des corps sur la beauté des âmes et les sensations de la chair sur les impressions de l'esprit : c'est, en un mot, par un effroyable abus de la puissance et de la domination, de déployer, pour abaisser, pour corrompre et pour përvertir, tout ce que l'on a reçu d'énergie, de force, de talent et de génie pour purifier, assainir et élever l'âme humaine ; c'est de faire de ce peuple trompé, dont on flatte les basses convoitises et les pervers instincts, la dupe de ses applaudissements et la victime de ses admirations, en lui donnant à applaudir, comme des chefs-d'œuvre et des miracles du génie, les hontes d'un art perverti.
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et quelquefois les mascarades de la beauté travestie ; c'est enfin de retourner insolemment et sacrilégement l'art en sens inverse de sa destinée^ en le condamnant à faire descendre tout ce qu'il devait faire monter, et à faire graviter vers le néant ce qu'il devait faire graviter vers l'infini.
Et voilà que j'ai dit la vocation de l'artiste proclamée par l'art lui-même, par sa nature, par son génie, par sa puissance. Quelle vocation que cette vocation ! quelle fonction que cette fonction : élever l'humanité, si naturellement éprise de tout ce qui est beau, par le charme et l'attraction même de la beauté : nobles prédestinés de l'art, à vous il appartient de comprendre, avec votre dignité, la grande mission qu'elle vous fait dans cette humanité qui veut grandir sans cesse et s'élever toujours! . . .
MaiS; Messieurs, laissez- moi vous le demander ici : n'y a-t-il pas, parmi vous, des déserteurs de leur vocation, et des apostats de leur sacerdoce? Hélas ! hélas ! je dois bien l'avouer, lorsque après avoir vu, au firmament de l'art, la pure étoile qui doit guider vos marches ascensionnelles, je viens à regarder la terre et à jeter les yeux sur le domaine des arts, tel que tendent à nous le faire certains génies retournés contre leur destinée, j'éprouve en mon âme je ne sais quel sentiment indé-
finissable où Von dirait que l'indignation se mêle à la désolation ; et en face de ces prévarications et de ces apostasies^ j'ai besoin de m'écrier : 0 dépravation^ ô profanation ^ ô dégradation ! Quoi ! ils ont reçu le don du ciel, et ils ne remploient qu'à souiller la terre! Ils sont couverts du bienfait de Dieu^ et^ les ingrats, on dirait qu'ils ont juré de ne s'en servir que pour profaner l'humanité ! Ils portent dmÈ leur génie la puissance des célestes essors ; et voici qu'ils ne me montrent dans l'abjection de leurs œuvres que la profondeur de leurs chutes ! Quoi ! ils devaient nous enlever et nous ravir avec eux-mêmes^ comme les anges du paradis, dans le ciel des esprits; et voici qu'ils nous font descendre avec eux^ anges tombés et déchus, dans les plus basses régions de la chair^ au-dessous même de la sphère naturelle de notre vie humaine ! * . .
Artistes^ nobles frères^ brillants auxiliaires de notre apostolat^ ah ! je vous en prie, ne trouvez ni hostile^ ni sévère^ une parole qui^ en proclamant la grandeur de votre dignité et la gloire de votre vocation^ a le droit de vous avertir de vos devoirs et de protester contre vos prévarications. Je le reconnais d'ailleurs^ non^, tout l'art contemporain n'a ni répudié sa dignité^, ni failli à sa vocation. Un pays qui a vu éclore si récemment les
belles créations des Flandrin et des Ingres^ peut encore^ avec quelque raison, être fier de ses artistes et de leurs œuvres. Mais, vous ne pouvez Tignorer, le girand art a ses déserteurs et ses traîtres ; il faut en finir avec ces trahisons de Fart qui sont celles de Fhumanité aussi. Ah ! si vous le vouliez^ à force d'élever vos cœurs avec votre génie^ comme vous élèveriez vos âmes ! et à force de mettre dans vos œuvres la vraie beauté artistique, comme vous nous feriez rougir de nos laideurs morales! Puisse du moins cet inaltérable instinct de la pureté et de la beauté, qui est le fond virginal de nos âmes^ n'avoir jamais à protester contre les manifestations dégradantes de Fimpur et du laid. Et si l'élévation et la pureté de vos œuvres ne peut parvenir à nous faire rougir de Topprobre de nos mœurs^ puissions-nous du moins n'avoir jamais nous-mêmes à rougir de Fopprobre de nos œuvres ! Puisse enfin ce vaste et brillant théâtre que la France va faire à votre génie^ en appelant FEurope et les deux mondes pour vous admirer et vous applaudir^ n'être pas la célébrité de nos vices, de nos hontes et de nos dégradations, mais une illustration légitime de nos vertus et de nos arts, de toutes nos grandeurs et de tous nos progrès!