CONSTITUTION DE LA PHRASE MÉLODIQUE PRIMITIVE
Le principe qui présida à la création des signes neumatiques-groupes,
— et conséquemment, le principe de leur exécution, — fut celui-ci :
« Chaque groupe neumatique égale tin temps rythmique. »
Ce groupe indiquerait-il 2, 3, 4, 5, 6, 7 notes ou plus, — ce qui est rare,
— il doit être émis tout entier dans le même espace de temps qu*une note isolée exprimant une syllabe du texte. C'est l'équivalent de nos temps modernes, ou encore c'est une note ornée
ecc ^=:
toutes — «un temps >y.
Ce principe est de toute évidence, attendu:
1° que les signes compliqués, sous-entendant un grand nombre de notes, 4, 5, 6, 7, 8, ont au moins deux et jusqu'à cinq ou six modes d'écriture différents possibles, si on les fractionne en groupes plus petits, selon l'enseignement bénédictin;
2^ qu'écrits tels qu'ils sont, compacts pour ainsi dire, ils ont toujours une raison rythmique d'être notés tels qu'ils sont, parce qu'ils font équilibre
à d\iutrcs groupes de même rythme (quoique de formes grapJiiqiies différentes)^ et que les fracfioinier arbitrairement de sa propre autorité, c'est rompre l'équilibre de la phrase et détridre ses éléments d'expression! qu'en reste-t-il? rien! Des notes ànonnées !
3° qu'interprétés tels que je dis qu'ils doivent l'être, jamais le sens mélodique général de la phrase ne les contredit] et par ce terme, j'entends l'expression intrinsèque que toute phrase contient en elle.
Exécutez adagio le scherzo d'une symphonie, et vivace V adagio! Vous ne le feriez pas d'ailleurs, parce que ce serait à contre-sens mélodique.
Il en est de même en chant neumatique. On soit dans les neumes le mouvement de l'œuvre, son expression en somme.
4° qu'ils se retrouvent, compliqués compacts, dans tous les manuscrits de même famille graphique, et que les rares scissions d'un de ces groupes en deux plus petits, constatables dans un manuscrit, sont toujours expliquées par une scission précédente ou suivante qui rétablit l'équilibre. Il n'y a en ce procédé, qu'une question de goût d'un maître, ou encore une tradition locale; certaines lettres romaniennes le confirment.
5° En thèse générale les copies neumatiques d'une même époque sont identiques dans une même école graphique. Si les signes n'avaient pas un sens r3'thmique certain, les copistes ne se seraient pas fait faute de simplifier toujours et partout ^ les formes souvent très compKquées du protot3^pe à reproduire. Le fait de simplification est extrêmement rare et s'explique toujours, je viens de le dire dans l'alinéa 4°.
Saint-Gall me paraît être le centre, le foyer de la conservation de l'Art antique. Le manuscrit 339 de la célèbre abba3'e, par sa netteté calligraphique, me porte à croire qu'il est la copie, la mise au net de la version primitive authentique, faite par un des moines, — à l'époque où la décadence marchait à grands pas, — dans le but de laisser aux générations suivantes un codex parfait à consulter dans les cas litigieux. Le manuscrit 121 d'Einsiedeln, au contraire, est un livre d'usage, les indications multiples par lettres romaniennes le laissent supposer, de même que le classement adopté dans le manuscrit bilingue de Montpellier fait reconnaître celui-ci pour un livre d'enseignement et non de lutrin.
Plus on s'éloigne de Saint-Gall, plus les fautes et arrangements de
1 Et c'est précisément ce qui eut lieu, quand la tradition s'oblitéra. Le recoupage systématique irréfléchi précipita la ruine du chant primitif.
copistes se niultiplieiit en altérant la mélodie primitive. Mais, point à noter, les difierences rythmiques qui existent entre une de ces versions, provinciales si l'on veut, et Saint- Gall, s'expliquent aisément à l'aide des manuscrits de rabba3^e. Tandis que, prenez deux versions provinciales et comparez-les, les différences de rythme deviennent inexplicables, on cherche le prototype commun qu'elles ont dénaturé souvent à cause de l'imperfection de leur système local de notation, messine, aquitaine, lombarde, gothique, etc. C'est du moins la conclusion de mes recherches minutieuses.
a) Temps rythmiques.
Primitivement, un groupe neumatique est une syllabe musicale.
Plusieurs S3dlabes musicales forment des mots; les mots, des membres de phrase dont le sens mélodique est complet. Voilà ce que nous donne la notation neumatique, confirmant irréfutablement, pour nous musiciens, la vérité du principe que je fixe: «Un groupe neitmatïque est un temps rythmique. »
Rejetez ce principe, vous retombez dans la théorie bénédictine, où tout est vague, sans rythme, sans nuances, sans sens mélodique précis, sans équilibre de phrase.
Or, tout cela existe neumatiquement, preuve première que cela est.
Si, pour en terminer, ce principe était arbitraire, s'il était proposé en s'appuyant sur une phrase passagère le corroborant, il arriverait que dans une infinité d'autres phrases, il serait inapplicable sans violenter les neumes primitifs; ov jamais, je dis: jamais, je ne touche à un signe authentique, et jamais le principe de traduction n'est mis en défaut.
Prenez, au contraire, la notation bénédictine suivant ses groupements, vous aurez sous les yeux une autre notation neumatique que l'authentique; le même signe neumatique sera même traduit de plusieurs façons différentes, selon les besoins du rythme à créer pour corroborer l'enseignement donné par cette école.
L'art neumatique est parfait, et la mélodie qu'il représente également parfaite au point de vue « composition ».
Une pièce simple. Antienne, Introït, etc., ne contient que des groupes simples de 2, 3, 4 notes au plus.
Les pièces ornées, à côté de quelques groupes simples, en contiennent un bien plus grand nombre de compliqués, montrant déjà au premier coup d'œil, le genre de la pièce, comme, en moderne, nous jugeons d'une œuvre, au premier aspect.
Nous trouverons encore une autre preuve qu'un groupe neumatique égale un temps rythmique, dans ce fait que les syllabes accentuées toniquement, sont souvent exprimées par une setile note, tandis que les syllabes atones le sont par des groupes de plusieurs notes.
Ce grand nombre de notes sur S3-llabes atones et cette note isolée sur la S3'llabe accentuée ont donné la torture aux musicistes en renom. En effet, d'après leur théorie, la note isolée ayant la valeur d'une croche par exemple, le groupe de 3, 4, 5, 6 notes quelquefois, exprimant la syllabe atone suivante, lui donne une durée 3, 4, 5, 6 fois plus longue! d'où stupéfaction ! ! Appliquez le principe que je fixe, l'accentuation tonique est parfaite, posée, le groupe orné qui suit est la chute mélodique et toujours mélodieuse de l'inflexion tonique musicale qui l'a précédée.
Chantez (en ut) les notes suivantes toutes égales comme des croches
Do - mi — — — nus
quelle syllabe sera l'accentuée ? pour tout le monde ce sera « mi — » la seconde.
Chantez^ au contraire, chaque syllabe musicale comme un temps moderne, chaque syllabe du texte conservera sa valeur d'accentuation :
Do - mi — — — nus
Ce sera en vain que dans le premier cas, on forcera la voix sur la s^^llabe Do-minus.
D'abord on sous-entendra une autre notation neumatique que l'authentique, puis on tombera dans le grotesque, rien de plus.
28 I '\ir|- Hit GRÉGORIEN
li) Mesure.
Ces temps rytlimiqucs successifs sont-ils assemblables par nombre fixe, pour former des mesures semblables à nos mesures modernes?
Non. La musique dite grégorienne n'a pas de mesure régulière comme la moderne.
Elle procède directement de la prose littéraire , parce qu'elle est formée, comme elle, de membres de phrase ayant un sens complet précis, et que, de plus, la ponctuation de la phrase mélodique coïncide avec celle du texte sans obliger celui-ci à se resserrer pour tenir dans un cadre régulier, sans s'obliger elle-même à s'allonger ou se raccourcir pour cadrer avec chaque membre de phrase du texte. A ce point de vue l'art primitif est admirable d'aisance; on n'y sent jamais la gêne, mais bien au contraire une liberté d'allure qui frappe au premier abord.
Ces membres de phrase musicaux ayant un sens complet sont la mesure — si l'on tient à ce terme, — du chant primitif, et dans ceux-ci les syllabes accentuées toniques des mots sont les temps forts de chacune de ces mesures — membres de phrase.
Il ne peut pas être question de temps forts de 2 en 2, de 3 en 3, de 4 en 4 créant des mesures régulières à 2, 3 ou 4 temps.
C'est de la prose musicale, divisée en membres de phrase, que les syllabes accentuées toniquement scandent irrégulièrement.
D'où liberté d'allures, ampleur de style parfaitement appropriée au chant rehgieux et qu'il faudrait créer de nos jours, si le modèle parfait ne nous était offert dans les manuscrits neumés.
Rendons de suite pleine et entière justice aux R. P. Bénédictins, défenseurs acharnés du «rythme oratoire». Peu importe le nom donné, ils ont proclamé la liberté dit chant antique, la non-astreinte a la tnesnre moderne, ils sont dans le vrai.
Mais dans l'application qu'ils en proposent, ils se montrent vraiment trop peu instruits des mille formes que l'art technique musical est à même de créer. Avant tout, la notation neumatique est contraire à leur exécution, et la théorie d'un de leurs plus dévoués protagonistes, concernant les arsis et thésis de chaque groupe, est un pur enfantillage qui n'a fait qu'égarer une fois de plus la restauration tant désirée.
l'art dit GRKGORIEN 29
Nous avons vu jusqu'ici, trop succinctement à mon regret, la nuance, le rythme, la formation des groupes, celle de la mesure grégorienne et le caractère des temps forts de cette mesure particulière.
Là ne s'arrête pas l'exposé de tout ce qui constitue l'Art qui nous occupe. Nous avons seulement un aperçu des détails matériels de l'œuvre complète.
Il nous reste à voir la mise en œuvre de ces matériaux, épars, mais indispensables pour former l'édifice.