Sigonia cumœdiu
3. Sigonin romœdia, 108 : « l^ibanius ille qui nupcr apud insulas recens iauenlas dilissinius evasit. ». 1 12 : « \'n geudre ben rich vengut de Indies. »
LE PSKUDO-CLASSICISMK. a6~
Tout autant que le milieu d'où elles sont sorties, l'époque (jui les a vu maître a imprimé son cachet sur les comédies de Palmyreno. C est, en eiTet, une surprise que ces pièces, écrites en latin d'après Plante et Térence, ressemblent si peu à leurs modèles. Distinguons, relativement à la fidélité de l'imitation, entre les comédies; : Lobenia, Octavia, Sigonia, d'une part; la Fabella Enarid, d'autre part. Les trois premières ou, plus exactement, les deux d'entre elles dont l'intrigue nous est connue, présentent quelque similitude avec le lépertoire antique. Perte et substitution d'enfants, rivalités matrimoniales, enlèvement de jeunes fdles, ruses ourdies pour le triomphe d'un jeune amoureux, c'est la menue monnaie du théâtre de Plaute. Les types chers au vieux comique latin sont passés, aisément reconnaissables, chez Palmyreno. Chremylus, père chagrin et mari quinteux, c'est Euclion, dont les sentiments familiaux sont faussés par la rapacité; entendez-le établissant avec son esclave fidèle les comptes de sa maison. Forlivio, médecin à ses heures, est entre temps un parasite rival de Peniculus ou de Gnathon ; il énumère avec une satisfaction inlassable tous les trésors d'une cuisine bien fournie. Albinus, enfin, entremetteur dans les amours d'Octavia et de Rapitius, ressemble comme un frère à ces esclaves dont les fouiberies, si prestement menées, assurent chez Plaute le triomphe des jeunes amoureux contre les pèies farouches et intéressés; seulement, le progrès des temps a changé la condition du louche personnage : d'esclave il est devenu précepteur. De ces ressemblances, dont la liste serait grossie aisément, concluons que le patronage de Plaute et de Térence s'est exercé efficacement sur Palmyreno dans ses œuvres de début.
S'est-il placé sous la même tutelle dans la Fabella /Enaria? Le simple examen de la langue dans laquelle il l'a écrite nous est une preuve du contraire. Le latin s'efface, recule, disparaît devant le castillan. Sans doute les pièces de la première série étaient, elles aussi, bilingues, ou même trilingues, puisque le valencien y tenait une place, d'ailleurs très minime; mais le latin dominait et le castillan n'intervenait que pour plus de
L AKT DHAMATIOUE A VALENCIA.
clarté '. Ici, au contraire, il règne en maître, soit par un dépit de 1 auteur'", soit par les exigences d un genre tjouveau. La Fabella jEnaria, en effet, marque, dans la manière de l'auteur, un changement radical : elle n'est point coulée dans les moules latins, mais calquée sur le type espagnol le plus pur. L amour chevaleresque d un prince pour une princesse lointaine; le déj)art de l'amoureux en quête de cette amante inconnue; l'emprisonnement qui l'attend au port; la lihération procurée par celle-là même qu il cherchait; les Irihulations des deux amants, invariablement fidèles l'un à l'autre et toujours purs; enfin, leur mariage, conclu par l'intercession de rois tout-puissants, n'est-ce pas un scénario dont tous les dramaturges de l'âge d'or auiaient fait leur butin? Rien n y manque, ni l'imprévu des péripéties, ni cet héroïsme stoïque qui fait vivre sur les tréteaux une humanité de surhommes. Mieux que cela, la disposition même des matières se plie aux usages que la comedia fera siens. Il y a trois actes ou jornadas dans la Fabella .Fnaria; Palmyreno ne les a point séparés, mais leur distinction s'impose ;
7" acte. — La princesse Mnaria , fille du loi, apprend qu'Alberto est prisonnier dans le palais royal et qu'il l'aime.
!?" acte. — /Enaria tombe amoureuse d'Alberto et s'enfuit avec lui.
3^ acte. — Les fuyards, dans la forêt, échappent à leurs persécuteurs et sont sauvés par l'intercession du frère et de la sœur d'Alberto.
N'est-ce point un plan de comedia que Lope de ^ ega signe-
1. Par exemple, dans la Sigonia coniœdia , une mère appelle sa fille : « Meum corcuium >>, et traduit aussitôt : « la meu animeta ». Dans la Co/nœdia Octavid, iib, un précepteur, Albinus, raconte, en parlant de la mère de son élève : « Alb. ... proposuit milii ejus mater; quonam modo uis filiuin meum instituera, spe an stipendio? — Marulus. Non satis assequor. — - Alb. Hoc uocant Hispani : quereys seruir por quitacion y salario, o ai>uardar mercedes? Credebam autem... i)
2. Prologue de la Fabella ^Enavia : « Y porque me quilaron la joya de lerciopelo carmesi aura seys meses diziendo : que toda mi obra yua Latina, pongo en esta mucho Romance, no se si aure acerlado. «
LK PSECDO-CLASSICISMÉ. à()f)
rait? Et voici maintenant que Palniyieno, pour reposer l'attention de ses auditeurs, insère entre le premier et le second acte riiabituel eiilremes: c'est une scène sans aucun lien avec la pièce, et on deux bacheliers s'abandonnent à force plaisanteries avec la fdle d'un geôlier. Un ballet s'ajoute bientôt à ce divertissement; il est dansé par la princesse Enaria à 1 heure de sa leçon. Déjà la déesse de la danse forçait effrontément l'entrée de l'enceinte universitaire, en attendant le jour oi!i, en iCi8, elle sera admise parles Jésuites eux-mêmes sur leur théâtre de la rue Saint-Jacques ^
Pour qu'enfin la Fahella Mnaria ressemble complètement à une comedia du meilleui- aloi, elle s'abandonne à toutes les libertés d'une géographie fantastique où l'Italie, le Danemark et les îles Canaries voisinent étrangement ; en vain Palmyreno fait-il étalage, sur la topographie et le climat du Danemark, d une érudition empruntée à l'érudition secourable d un collègue : (( Il leur semblait que, par suite du grand froid, le Danemark était inhabitable et que les Romains avaient accompli un vrai miracle en poussant jusqu au cap Scagen, qui se trouve dans la région occidentale que nous appelons Jutland et que les étrangers appellent Chersonèse Cimbrique"^.. . » Cela, c est la façade. En réalité, la fantaisie se donne aussi libre cours que chez un Lope de \ega ou un Guillén de Castro; si bien qu'au total, nul des ingrédients qui doivent entrer dans une représentation de 1 âge d'or ne fait défaut dans la Fabella .'Enaria.
Faut-il s'étonner comme d un miracle de cette rencontre entre le théâtre pseudo-latin et le théâtre national.^ Voilà tout un groupe de comédies, universitaires par origine et par destination ; elles ont été à l'origine le reflet de modèles latms, et un beau jour, infidèles à la tradition antique, elles arborent