CHAPITRE VI La tragédie pseudo-classique
I. — La thagédie pseudo-classique en Espagne vers ioSo. — Tentatives pour réformer la poésie espagnole. — Principales tragédies écrites vers cette date. — Leurs caractères principaux. — Comment l'imitation de l'antiquité y est comprise. — Les auteurs sont en même temps des théoriciens. — Pounjuoi ils ont laissé de cùlé le théâtre comique et le théâtre religieux.
IL — Rey de Autieda. — Ses œuvres et sa personne. — Ses théories dramatiques.
La Légende des Amants de Terael. — Rapprochements avec d'autres traditions. — La source : le Décaméron. — Teriiel et la Légende. — Popularité de celte dernière dans la région valencienne. — L'aventure des Amants de Ricorbe.
La tragédie de Los Amantes. — Structure de la pièce. — Ce qui en lait la nouveauté : le drame concentré dans l'àme des personnages, — subordination des événements aux personnages, — - peinture des passions de l'amour. — Ce qui en lait la faiblesse : mélange des genres, — insuffisance psychologique, — gaucherie du style.
III. — ViRUÉs. — Son caractère et ses œuvres. — Pourquoi il a calqué sur les modèles anciens son Ëlisa Dido. — L'action. — Les récits. — Les chœurs et la versification. — Comment Virués a compris l'antiquité. — Sa conception personnelle de la tragédie. — Influence de (iiraldi. — Examen des tragédies modernes de Virués. — Réalisme et romanesque. — Les personnages. — Le style.
Jusqu'à la date où nous sommes, c'est-à-dire jusqu'aux environs de 1675, nous avons vu le théâtre religieux et le théâtre profane se développer séparément. Négligeons pour l'instant le théâtre religieux : 1 œuvre de propagande et d'édiiication qu'il poursuit, sa fidélité à 1 Ecriture et la tutelle où l'Eglise le tient enferment dans des limites assez étroites le cours de son développement. Il reste le théâtre profane : on a vu comment il est né à Valencia dans les palais de la noblesse; plus tard, Timoneda la offert sur la place publique
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à la curiosité de la foule: enfin, professeurs^ et étudiants de l'Université se sont essayés à des tentatives où les promesses encore incertaines d'un art nouveau se cachaient sous un vêtement antique. Dans toutes ces phases de son histoire, — aristocratique, populaire ou humaniste, — le théâtre profane à ^ alencia se dislmguait par l'absence de visées ambitieuses. Si le théâtre religieux dépendait de l'Eglise, le théâtre profane rentrait dans l'abondante mais humble catégorie des jeux publics : ni l'un ni l'autre n'appartenaient encore à la littérature vraiment digne de ce nom.
Cependant, sous celte forme exempte de prétention, le théâtre avait atteint à un degré remarquable de vitalité. Il avait dès maintenant ses auteurs favoris, ses acteurs attitrés, ses locaux spécialement aménagés pour lui , un répertoire richement fourni, une clientèle de plus en plus enthousiaste. Il s'imposa ainsi à l'attention de ceux qui avaient dédaigné jusque-là un divertissement aussi fruste. Ces doctes gens, respectueux de l'antiquité, voulurent éprouver la valeur de leurs principes sur le théâtre aussi bien que sur les genres déjà classés. Ils comprirent l'opportunité de le faire rentrer dans les cadres de la littérature régulière. 11 n'avait eu d'autre loi que le bon plaisii' des spectateurs ; on va désormais lui indiquer des servitudes à respecter, des exemples à imiter et, au nom de 1 art. discipliner cette force encore brute.
Aussi bien la littérature espagnole subissait-elle dans la seconde moitié du seizième siècle un grand travail d'organisation. L action s'en fait sentir sur la poésie encore plus que sur la prose. Lu poésie lyiique, avec Ilerrera, prétend calquer son stvie et ses rythmes sur les modèles antiques auxquels Fr. Luis de Léon demandait seulement des inspirations. Elle ne craint point d'aliéner sa liberté pour acquérir plus de noblesse et d'éclat. La poésie épique, en même temps qu'elle regarde vers Viriiile comme vers le maître inimitable, se subdivise en deux écoles, l'une, purement romanesque, qui exige que les sujets soient vraisemblables, mais défend qu'ils soient vrais, et qui., ouvre aux imaginations le champ illimité où les Espînosa et
les Baraliona de Soto ont vagabonde'; l'autre, strictement historique, qui prend ses sujets de préférence dans le passé national, sert la patrie en même temps que la littérature, et restaure, dans l'édifice des vieilles légendes, les brèches ouvertes par le temps. Il n'est pas dans la poésie espagnole de ce temps jusqu'au plus spontané, jusqu'au plus populaire de tous les genres, celui des romances, qui ne subisse une double servitude. Dune part, les romances anciens, déjà imprimés au début du siècle sur des feuilles volantes, sont emprisonnés dans les cancioneros qui leur coupent les ailes pour les garder plus sûrement en cage. D'autre part, des poètes de métier surprennent ou croient surprendre les secrets de la muse populaire ; ils composent des romances où l'art se montre, mais oîi manque l'inspiration propre à ces poésies; il y aura désormais des recettes pour fabriquer des romances comme il y en a pour fabriquer des épopées. A cette réglementation le théâtre devra lui aussi se plier. Aristote n'avait-il pas édicté les règles du drame en même temps que celles du lyrisme ou de 1 éjDopée.^ Il fallut donc que le théâtre, coûte que coûte, connût sa loi comme les autres genres. II fut englobé dans l'entrej^rise de réforme et d'épuration qui se poursuivait autour de lui.
C'est en i58o qu'IIerrera publie son commentaire sur Garcilaso. C'est exactement à la même époque que sur toute l'étendue de la péninsule, à Séville, à ^alencia, à Saragosse, se produisent les tentatives pour substituer à la libre allure de la comédie populaire l'ordonnance majestueuse de tragédies dans le goût classique. Ce synchronisme n'est pas un effet du hasard. Il prouve que la réforme du théâtre tenait à des causes générales, qu elle est un cas particulier d'une transformation qui la dépasse.
Parmi ces tragédies d'un modèle nouveau ou, pour mieux dire, renouvelé, celles de Fr. Jeronimo Bermûdez se présentent les premières, comme la remarqué l'auteur lui-même en intitulant Primeras tragedias espanolas le volume où il les publia en 1077. Sa Nise lastimosa, où limitation du Portugais Ferreira adoucit, sans la contraindre, la rudesse de son inspi-
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ration, — sa Nise hnu'ead(i,.i\n{ couronne dans une apothéose postliume et macahic la pathétique liistoire de Dona Inès de Castro, sont pour nous les plus anciens monuments d'un art dramatique qui se détourne de la tradition nationale pour regarder vers l antiquité. Il est certain pourtant que Fr. Jei'6nimo Bermùdez a été devancé par Jean de Mal-Lara; ce robuste humaniste, capahle entre tous d'arracher aux chefs-d'œuvre antiques les secrets de leur beauté, paraissait l'homme prédestiné pour transporter sans dommage la tradition d'Italie en Espagne; le malheur a voulu que de ses travaux il ne nous restât rien, à peine le souvenir. Un de ses disciples, Jean de la Cueva, plus prévoyant ou plus ambitieux, a fait imprimer, probablement en 108/1, des pièces forgées dans l'atelier même de Jean de Mal-Lara. Elles sont nombreuses, tro[) nombreuses peut-être, quatorze au total, dont quatre seulement ont reçu de l'auteur l'étiquette de a tragédies ». Il en tenait en réserve une seconde série, qu'il songeait à imprimer en i5c)5; mais les temps étaient révolus, et ces tard-venues n'auraient point obtenu les mêmes applaudissements qui 'I avaient salué en lOyf) ou en i58i, dans les Atarazanas ou dans la Huer/d de Dona Elvira, les débuis de Jean de la Cueva, Ceux même qui, comme Joachim Romero de Cepeda avaient! nao^uère livalisé avec lui. gardaient maintenant le silence*. A,
I. Sup l'école pseudo-classique de Séville, cf. Cueva, Exemplar poélicn, \\\, V. 532 :
(( Yii fueron a estas leyes obedientes Los Sevillanos comicos, Guevara, Gutierre de Cetina, Coear, Fuentes, El ingenioso Orliz, i atjuella rara Musa de nuestro Astrifero Mexia, I del Menandro Belico Malara.
Olros niuchos qu'en esta estrcclia via Obedeciendo el uso aniiijfuo t'ueron En dar luz a la comica Poesia I aunque alcan<;aron tanlo, no ecedieron De las leyes anliguas que hallaron Ni aun en una figura se alrevieron. »
Il s'agit surtout, dans ce passage, de la comédie (Menandro, cùrnua Possia), mais les auteurs cités, du moins certains d'entre eux, par exemple ('etina, ont
la même époque, deux \alenciens, soldats et poètes, firent retentir dans leurs tragédies le fracas des armes et la musique de la poésie. Los Amantes, de Rey de Arlieda, précédèrent les cinq pièces laborieusement ourdies par son compagnon d'armes et d'inspiration, Crislobal de \irués. Cervantes, à peine libéré des bagnes algériens, eut tôt fait de prendre le vent : à \ alencia même, où il passa après son débarquement à Dénia, il put s'enquérir de la mode nouvelle, et tiès vite il y sacrifia : sa Xumancia en naquit, ainsi que d'autres O'uvres, ou perdues comme sa Balalta naval, ou mal venues comme ses Tralos de Argel. Plus de savoir-faire, une conception plus nette de lart antique se trouvent dans les tragédies que Lupercio Leonardo de Argensola écrivit quand il quittait à peine les bancs de l'école : deux sur trois, la Isahela et la Alejandra, nous ont été conservées; l'auteur lui-même ne les fit pas imprimer, ce qui donne à penser qu'au moment où il les composa , en i585 environ, elles dataient déjà et se trouvaient en deliors du courant dramatique. Lorsque Gabriel Lasso de la Vega, en 1587, livra au public sa Ilonra de Dido restaurada et sa Tirifjedia de la viiyna de (JonstanUciopla, il les accompagna de poésies lyriques, comme pour en excuser l'inopportunité.
Les noms et les titres qu'on vient de lire représentent l'effort tenté en Espagne, vers 1080, pour imposer au tbéàtre les obligations de l'art classique. Au total huit ou dix auteurs, et une trentaine d'œuvres : c'est un apport qui nest point méprisable. 11 y a des différences d un auteur à l'autre, d une œuvre à sa voisine : Cueva, par exemple, a pu ètie rangé
aussi écrit des pièces dans le a^cnrc sérieux. Or, Celina nioiiruf avant iSyj et Mal-Lara en iSyi. I>e sjroupe des poètes sévillans lra\aillait donc anlèrieurenieut à ces deux dates à l'élaboration d'un théâtre inspiré de l'antiquité. En réalité, Mal-Lara faisait, dès i548, jouer une comédie, d'abord en latin, puis en langue vulgaire, inlilulce Lociis/a; ensuite, en i5Gi, à Ulrera, une pièce allégorique. (Cf. A. Lasso de la Vega, ffisloria 1/ Juicio crtiico de la Escuela poética Sevillana en los si glas XVI ij XVII, 266.) A en croire Cueva {E.rem/jlar, 111, v. 700), Mal-Lara aurait composé « mille tragédies ». Négligeons cette gasconnade : il reste qu'à Séville appartient l'hoiinenr d'avoir entrepris la réforme ou mieux la rénovation de l'art dramatique d'après les modèles et les préceptes antiques.
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avec autant de raison parmi les sectateurs de la tradition nationale que parmi les adeptes de la renaissance néo-classique. Essayons, cependant, de marquer quelques traits communs à tout le groupe.
En premier lieu, les pièces se ressemblent en ce qu'elles sont toutes des tragédies, par où il convient d'entendre d'abord qu'elles se proposent moins de divertir les hommes que de les rendre meilleurs. Sans doute, Cueva a qualifié de « comédies )) une dizaine de ses œuvres dramatiques , par exemple, La iniierte del rey D. Sanr/io y relo de Zmnora par D. Diego Ordônez ou encore La lihertad de Espana por Bernardo del Carpio, mais cette qualification tient, sans doute, à ce que le dénouement en est sinon heureux, du moins conforme aux vœux du spectateur. La valeur morale de l'œuvre n'est point compromise par là. Cueva, aussi bien que ceux qui se réclamaient exclusivement de l'art tragique,* a donné au théâtre laïque un sérieux, une tenue, une hauteur d inspiration qu i\ n'avait jamais atteint en Espagne que par accident et sans y persister. C est peut-être de cette efficacité de leurs œuvres sui" les mœurs que nos tragiques se sont -montrés le plus fiers. Argensola, dans le prologue de son Isabela, a marqué avec force le progrès que ses contemporains et lui-même avaient réalisé de ce chef sur leurs prédécesseurs : (( Vous ne verrez point ici, dit-il à ses auditeurs, des comédies d'amour, ni des marjolets tendant de nuit leurs embûches, ni des filles aux lascives privautés; voilà pourtant ce que le vulgaire admet. Mais moi, paré du cothuine, au lieu de ces farces, je vais vous conter des tragédies pathétiques, des événements tels que par eux les vices seront dévoilés : nourriture substantielle et insupportable à l'estomac des vicieux* ». Et il insiste sur la fragilité