‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 110 sur 343 · I. Parnaso espanol, VI · texte numérisé non relu

I. Parnaso espanol, VI

certes en créant je ne sais quel système de versification l)arljarc fondé uniquement sur la quantité et voué d'avance à l'insuccès, mais par un emploi judicieux de 1 hendécasyllabe suelto, ou blanc, que l'absence de rime et la cadence toute proche de 1 iombique sénaire rapprochaient d'un vers latin ou grec. Or, ni Cueva ni Arlieda ne se sont contentés d un rythme unique et monotone ; s'ils se sont largement servis de l'hendécasyllabe blanc, ils ont fait aussi appel à d autres combinaisons rythmiques et parmi celles-ci aux vers propiemeni nationaux, tel le vers de romance, qui devait peu de chose à 1 Italie ancienne et qui ne devait rien à 1 Italie moderne. En sorte que sur tous ces jDoints nous constatons 1 indépendance des tragiques espagnols à l'égard des tragiques grecs ou latins. Limitation de lantiquité n était point pour eux une routine, mais un stimulant à innover. Ils se souviendront de leurs modèles, ils ne s'y asserviront pas. Ils seront originaux jusque dans leurs copies, et au total ils écriront des tragédies qui seront très peu dans le goût antique. Leur mérite, c est moins d avoir restauré dans son intégrité une forme d art à jamais abolie que d'avoir enrichi d'une vai'iété nouvelle le théâtre espagnol.

De cette création ils ont eu clairement conscience ; elle est l'o^uvie de leur volonté, et cela revient à dire qu'ils ont raisonné leur art et qu'ils ont été théoriciens en même temps qu'auteurs. Tous, tôt ou tard, ils ont écrit un art poétique. C'est quelquefois tout un poème, comme le massif et substantiel Exemplar poético, de Jean de la Cueva; c'est quelquefois une modeste épître, comme la Epistola al marqués de Cuellar, de Rey de Artieda, ou comme ces causeries des frères Argensola, qui font parfois songer à Horace et parfois à Boileau. C est même une simple digression comme celles que Cervantes a insérées dans le Quijote ou dans El Rujîdn dichoso; mais, quelle que soit l'importance de ces dissertations, c'est toujours un enchaînement de propos dogmatiques où l'art du théâtre est considéré dans ses principes plutôt que dans ses résultats. De ces poètes transformés en critiques gardons-nous comme de guides dangereux; il leur est arrivé à peu près la même aven-

L ART DRAMATIQUE A VVLETNCIA.

tuie qu'à Corneille composant VE.camen de cliacune de ses tragédies longtemps après la date de leur représentation. Il s'ingénie à faire cadrer des pièces, qui restent marquées à son sceau, avec des théories qu'il ne devait faire siennes que longtemps après; et sa dialectique normande s épuisa à établir cette correspondance impossible. Nos Espagnols se sont, le cas échéant, franchement contredits, et leurs écrits théoriques ne sont pas toujours la justification, mais très souvent la condamnation dç leurs tiagédies. Retenons-en seulement, pour l'instant, leur ambition de légiférer et notons à leur actif qu'ils ont été en Espagne les plus anciens préceptistes de lart dramatique. Seul Bartolomé de Torres Naharro les a devancés, dans le Prohemio de sa Propalladia ; encore s'y occupe-t-il surtout de détails purement techniques, de recettes plutôt que de préceptes : elles sont relatives soit à la division en cinq actes, soit au nombre des personnages, soit à la classification des comédies, et la seule considération d'ordie esthétique qu'il se permette touche à la (( convenance » (decoro), ou bon goût, auquel le poète doit s'attacher aussi fermement que le pilote à son gouvernail. Nos tiagiques de la fin du seizième siècle ont été plus loin : aux remarques éparses qu'il avait formulées, ils ont voulu substituer un corps de doctrine plus ou moins cohérent, mais qui embrassait l'ensemble de l'art dramatique. En un sens, Alonso Lopez Pinciano n'a été que leur continuateur; et s'il s'en est tenu plus fermement à la théorie formulée par Aristote, s'il la interprétée avec plus de profondeur et moins de lacunes, sa Filosojia anllgiia poéfica (iSgC), qui est un traité et non un poème, n appartient pas moins à la même lignée que VExemplar de Gueva. Aristote et la doctrine classique étendent sur tous leur patronage.

Rien pourtant ne serait plus injuste que d'assimiler un Jean de la Cueva ou un Rey de Artieda à ces glossateurs de profession qui, depuis Lôpez Pinciano jusqu à Gonzalez de Salas, en passant par Francisco Gascales, ont prétendu révéler la pensée du Stagirite. Même loisqu ils dogmatisent, nos dramaturges se souviennent de ce qu'ils sont. Leuis œuvres dramatiques ne

sont pas l'application de leurs théories, mais leurs théories sont la résultante de leurs œuvres; et cela suffit à les distinguer des auteurs didactiques. S'ils avaient prétendu traiter doctement, sur la base de la doctrine classique, des <:onditions de l'art dramatique en Espagne; s'ils avaient visé à une réforme complète du théâtre, leur entreprise ne se serait pas accommodée des deux graves lacunes qu'on y découvre. En effet, ces lestaurateurs de l'art classique ignorent le théâtre comique et le théâtre religieux. Ils les laissent en dehors de leur tentative de restauration. Et cependant, quoi de plus tentant pour eux que de construire une comédie d'après les modèles fournis par l'antiquité? On les connaissait, ces modèles: on les avait traduits en espagnol; et il est piquant de constater que, si c'est Sénèque qu'on imitait en ce siècle, ce sont Plante et Térence qu'on traduisait'. Ce» pallialae, que deux siècles avant Jésus- Christ on représentait sous la toge romaine, se drapaient, seize siècles plus tard, dans la cape espagnole, sans qu'elles perdissent sous ces vêtements si divers leur physionomie grecque. Hors des collèges, sur la scène publique, on voyait revivre dans des adaptations Sosie, Pamphile, Simon ou Chrêmes en compétition avec les héros tragiques que les poètes d'Espagne modolaieni au même moment selon les procédés antiques"^. Comment donc ces poètes n ont-ils pas un jour, sur les moules dérobés à Plante ou à Térence, fabriqué une comédie qui eût été à la fois grecque, latine et espagnole, écrite tout entière en castillan, à la différence des comédies universitaires et, par suite, accessible au grand public aussi bien qu à l'élite."* Sans doute Timoneda l'avait tenté, mais ses deux comédies plautiniennes datent de i.JÔg, soit de vingt ans avant la date oi^i nous sommes, et elles n'ont d'ailleurs aucune prétention savante.

1. Sans entrer dans le détail des comédies de Plante qui ont été traduites dans la première moitié du seizième siècle (on en trouvera l'indication dans les Ori'/jeni's deyioralio, n°^ 20, 43, 80, 87, etc., et dans SaIvâ,I, no i355 sq. ; cf. sufjra, :(>o), il importe de noter ici qu'à l'époque même qui nous occupe, six comédies de Térence ont été traduites par Pedro Simùa de Abril (Saragosse, i-">77) et que le même traducteur a fait passer en espai^nol le Pl/i/iis, d'.\ristophane.

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