Cf. Manuel Caiïete
suie. Il est bien vrai qu'elles ne lespectcnl en rien les préceptes d'Aristote. Nées en dehors de toute préoccupation d'art ou de doctrine, elles s'étaient développées librement, pour égayer le peuple à ses heures de loisir ou concourir à la splendeur des cérémonies religieuses. Telles qu'elles étaient, avec leur absence de prétention littéraire, elles existaient, et cela a suffi pour que nos poètes n'entreprissent rien de ce côté. Ils ne prétendaient pas, en effet, tuer ce qui avait envie de vivre. Ils s'étaient simplement rendu compte que les pièces jouées avant eux en Espagne ne rcmphssaient pas toute la sphère où s'exerce l'action de l'art dramatique. Elles divertissaient les spectateurs ou elles les catéchisaient : il restait à les émouvoir.
Mais eux, les derniers venus dans le monde du théâtre, ils n'ont pu échapper à l'iniluence du milieu. L'antiquité et ses chefs-d'œuvre avaient beau être le modèle qu'ils se proposaient, il était impossible qu'ils ignorassent ce théâtre, de destination populaire et de verve déréglée, dont les œuvres, souvent représentées par les troupes ambulantes, s'imposaient à leur attention. Pris entre leur idéal et cette réalité, ils ont oscillé de l'un à l'autre, et l'histoire du théâtre espagnol, ce que du moins nous en pouvons connaître, n'est guère, pendant une dizaine d'années, de 1075 environ jusqu'à i585, que l'histoire de ces oscillations. Chacun de nos auteurs, selon son tempérament et son éducation, s'est montré plus sensible à l'une ou l'autre impulsion, mais tous ils ont tenté un compromis entre les goûts de la foule et les formules de la tragédie classique; entre la tradition nationale, définitivement instaurée par Lope de Rueda, et la seule forme d'art qu'ils connussent, celle qui leur venait de l'antiquité, soit directement, soit par les Italiens. Le problème que leurs œuvres posent, c'est donc de déterminer dans quelle mesure l'art antique y est accommodé au goût moderne, les modèles grecs aux traditions espagnoles, et l'esprit de l'antique tragédie à la vulgarité des temps nouveaux.
âQO LAUT DnvMVTlOLE A VALENCIA ,
Deux noms représentent pour nons les tentatives qui furent faites à Valencia : Rey de Artieda et Cristobal de \irués. L'un et l'autre ils ont été à la fois soldats, humanistes et poètes. Ils ont combattu côte à côte à la bataille navale de Lépante. Ils se sont nourris, à Valencia même et au cours de leurs pérégrinations italiennes, de la moelle de l'antiquité. Et toujours, à travers les accidents d une existence mouvementée, ils ont rimé infatigablement, ajoutant les sonnets aux canciones, les tragédies aux épithalames.
De Rey de Artieda, si nous possédons tout un recueil lyririque, les Discursos, epistolas. y epigramas de Arteinidoro, publié à Saragosse en i6o5, il nous reste une seule œuvre dramatique : Los Amantes, imprimée à ^alencia, en i58i, chez la veuve de Pedro de Iluele. Ni de El principe vicioso, ni de Aniddis de Gaula, que les bibliographes valenciens attribuent à Ailieda, nous n avons la moindre nouvelle; et de Los encanlos de Merlin^, qu'il avait composé, au témoignage de Rojas Villandrando, nous tiouvons bien la mention dans le catalogue des pièces manuscrites que garde la Bibliothèque municipale de Madrid, mais, vérification faite, la comédie qui se pare de ce titre, c est tout simplement celle qui se trouve au tome ^ des Comedias escogidas de los mejores ingenios de Espaila, avec la signature de Luis Vêlez de Guevara, sous le titre de El enihasle acredltado y el disparate ereido. Elle est d'ailleurs répétée, au tome \XXI\ de la même collection, sous un titre abrégé, et attribuée cette fois à Juan de Zabaleta.
De la perte de ces trois drames, n'essayons pas de nous dédommager en dénombrant le menu bagage d'Artieda. Il y a
I. A. de Rojas Villantlrando, El viaje enlrelenido, édition de 1901, I, il\b : « Hizo enlonces Artieda | sus Encantos de Merlin \ y Lupercio sus tragedias, ')
de tout un peu dans ces poésies dont la plupart, inspirées par les circonstances, ne méritent guère de leur survivre : gloses, stances, satires ou discours, lus, en iSgS, dans les séances de l'Académie des Nocturnes, — sonnets liminaires que la complaisance du poète ne refusait pas à ses amis Cristobal Moreno, Francisco de Segura ou Salas Barbadillo, — octaves à Philippe II lors de son entrée à ^alencia, dont nous ignorons le texte authentique, bien qu il ait été imprimé en i586, mais dont nous pouvons prendre une idée par les notes de voyage du Flamand Henri Cock, archer au service du roi d'Espagne, el venu avec lui à Valencia^ Aussi bien, parmi ces poésies d occasion, Artieda lui-même a fait une sélection : les Discursos, epistolas y epigvamas de Artemidoro ne sont guère qu'un florilège où, âgé déjà de plus de cinquante-cinq ans, il a recueilli et classé avec méthode les plus belles fleurs de sa gerbe. Il les y a réparties en trois sections : les poésies lyriques d abord, dont le rythme est 1 octave, sauf une exception, et qui célèbrent pour la plupart un événement de la vie publique, tel que mariage, naissance ou décès d'un personnage fameux; en second lieu, les épîtres ou lettres familières, écrites toutes en tercets; enfin, les sonnets et les épigrammes, dont la saveur est tempérée par un lot de poésies religieuses, reléguées sans aucun scrupule, et conformément à un usage très répandu, dans les dernières pages du volume. Dans ce cadre, Aitieda a réuni ses chefs-d'œuvre, jiar exemple ce fameux sonnet : « Contre l'espérance », dont on connaissait, dès le début du dix-septième siècle, au moins quatre versions différentes et qui figurait, avant même que son auteur l'eût imprimé, dans toutes les anthologies"-. On peut regretter qu' Artieda se soit trop préoccupé, dans la disposition de son
1 . Re/acion del viaje heclio por Felipe II en i585, par Henrique Cock, édil. Morel-Fatio et Rodriçuez Villa. Madrid, 1876, 227-286. Les vers de bienvenue, que Cock a relevés sur les arcs de triomphe, n'étaient point tous de Artieda, la cité ayant aussi fait appel, pour les composer, au concours de trois autres poètes : Vicente Blas Garcia, Juan Torella et Pablo Seva.
2. Cf. El Prado de Valencia, de Gaspar Mercader. Toulouse, 1907, 162 et la n. I.
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livre, fie Tordre logique et pas assez de la succession chronologique. Il a mis sur le même plan des pièces composées à un intcivalle de trente-cinq, peut-être de quarante années, mais, en fait, le dommage n est pas grand si, de la première poésie à la dernière, 1 inspiration reste à peu près la même.
Los Amanles ont été imprimés en i58i. Mais avant d'être imprimés, ils ont été joués. Dans 1 épître qui précède la pièce, Artieda nous entretient de quelques particularités des tragédies modernes : « Des chœurs, déclare-t-il. j en ai vu d'imprimés, il y a peu de mois, dans les deux J\ises, car c'est ainsi que leur auteur les nomme'. » Les deux ISises, c est-àdire i\ise lastimosa et Nise laureada, de Fr. Jeronimo Bermûdez, ont été puhliées à Madrid en 1077. et c'est très peu de mois après cette publication qu'Artieda. on vient de le voir, rédigeait l'épître liminaire de Los Amanles. A cette date, environ au début de 1078. la pièce elle-même était composée, connue, représentée peut-être, préparée déjà pour l'imprimerie. Force nous est donc de reporter au plus tard à 1578 la date de Los Amanles : la pièce devient ainsi antérieure à d'autres œuvres dont on a pu croire quelle était une imitation, par exemple aux tragédies de Jean de la Cueva. Renversons les rôles, comme nous y invile un examen plus exact de la chronologie, et déclarons- le sans réserve : si c'est à Séville que se sont formés les premiers linéaments d'un théâtre d'inspiration classique, c'est à Valencia qu'a été élaborée la première œuvre, complète et digne d'une aussi noble tradition, qui nous en soit restée.
Qu'Artieda ait tardé à faire imprimer ses Amantes, la faute en est vraisemblal)lement aux incertitudes de sa carrière. La •poésie, le droit, l astronomie et le métier des armes 1 ont tour à tour attiré, sinon retenu. Ses origines le prédestinaient à la basoche; son père était un notaire aragonais. qui s'était fixé à