‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 115 sur 343 · Cf. III, 2 : n Que dafïe una peiiucfïa resislcncia · texte numérisé non relu

Cf. III, 2 : n Que dafïe una peiiucfïa resislcncia

Siendo grande la perdida y la injuria,

Danos niuy clara prueua y tesliinonio

Sobre el arnes de Achiles, Telanionio.

De que siruiô lo <|ue allanar pudiera,

Lleuarlo por relhoricas y votos,

Sino para yr despues como una fiera

Por tremedales, paranios y solos'? »

Il se peut qu'eu parlant de relhoricas Arlieda se soil souvenu des Méta/iiofl'hoses d'Ovide (XIII, i-Sgg), où l'altrilnilion des armes d'Achille est réglée par l'assemblée des chefs, — inanus proceruni, — après un grand discours de chacun des compélileurs ; mais les deux vers sur la fuite d'Ajax — ôc laquelle il n'est parlé ni dans V Odyssée (ch. xi) ni dans les Métamorphoses — ne peuvent avoir été inspirés ([ue par la tragédie de Sophocle.

2. « La quai [la Tragedia] ni suffre estado humilde o chico, Ni habla janias de cosa que no sca

Verdad, o no lo llegue a ser tantico... Hauia entre los autos coro, y coro,

El quai hablando al pueblo desperlaua El sentimiento, lagrymas y lloro. »

lui ont constitué une personnalité; elle a le droit de suivre son. propre goût. Or, la disposition même des théâtres s est transformée : dix mauvaises planches, deux draperies, un tapis ont remplacé l'édifice grandiose de jadis. Des chœurs, malgré une exception récente, on a perdu jusqu au souvenir : ils sont pour la pièce comme une entrave qui nuit à i aisance des mouvements. Ecartons en même temps un souci excessif de noblesse : si notre langage est vulgaire, si notre pièce manque de majesté, il se peut que ce soient de notre part des fautes de goût, mais les Anciens n'en ont-ils pas commis? L'essentiel est que nous soyons nous-mêmes ^ et, à 1 époque de Artieda, la littérature entière de l'Espagne, sans renoncer à son engouement pour l'Italie ancienne ou moderne, ne commençait-elle pas à dégager son originalité par une imitation désormais mieux comprise? Si donc Los Amantes représentent, dans la pensée de leur auteur, un art non- pas absolument différent, mais indépendant de celui des Anciens, ils n'en sont que plus conformes à l'esprit du temps où ils ont été écrits.

La tragédie de Los Amantes est une adaptation dramatique d'une légende propre à Téruel, mais fort répandue dans la région valencieime. La légende, qui devait suivre sur la scène une carrière triomphale depuis Artieda lui-même jusqu'au musicien D. Tomas Bret<3n. était déjà constituée de toutes pièces avant la date où Los Amantes ont été écrits. C'est l'histoire de deux amants qui se sont promis 1 un à l autre, mais que la destinée sépare et qui meurent de cette séparation. Marcilla et Isabel de

I. Nous voulons èlre « de noire temps 0, — modernos — déclare Arlieda, et il faut citer tout le passade ([ui est une revendication d'indépendance, où l'on sent passer une Kerté juvénile :

(( Boluernos a los coros es bolucrnos Los oraues y anliquissimos arneses.

Ya no queremos tanla heuilla y pernos, Baslan los (|ue nos siruen a la justa : Mas bien garbados, llanos y modernos.

Digo que Espaiia esta en su edad robusta, Y como en lengua y armas valga y pueda, Me parece gustar de lo ([ue gusta. »

Sigura ont Gjrandi à Teruel dans deu\ maisons voisines; ils ont senti leur camaraderie enfantine se changer en une de ces amours profondes qui s emparent d'une vie et la remplissent tout entière. Le mariage seul peut leur assurer la pleine possession l'un de l'autre, mais le père de Sigura n'acceptera qu'un gendre riche, et Marcilla est pauvre. Il obtient un délai pour aller chercher fortune : Sigura 1 attendra pendant sept années, mais malheui- à lui si. à l'échéance fixée, il n'est point revenu à Teruel avec un cortège somptueux. Marcilla manque de quelques heures le lendez-vous ; il arrive au moment même où l on célèbie le mariage de celle qu'il aime, avec un opulent personnage. Le soir venu, il ne trouve d autre remède à sou désespoir que de pénétrer secrètement dans la chambre nuptiale. 11 révèle sa présence à la jeune épouse, et celle-ci obtient de son mari qu'il la resjDecte. Sacrifice inutile ! Marcilla ne survit pas à sa violente émotion ; il meurt au pied même de la couche où son Isabel appartiendra à un autre Mais non ! Isabel restera fidèle à la mémoire

du mort. Tandis qu'on célèbre les obsèques dans l'église Saint- Pierre, elle se jette sur le cadavre et, dans une étreinte pathétique, elle expire à son tour, avec la consolation, que la vie lui avait refusée, de dormir à jamais auprès de l'être aimé.

Telle était la légende lorsqu'Artieda la reçut, et telle il 1 adopta. Elle rappelle par plusieurs traits d'autres légendes, sinon espagnoles, du moins fort répandues en Espagne. Ce mari auquel échappe par la mort l'épouse qu'il croyait lui appartenir, sans qu'il sache trop désormais si après la mort elle est encore à lui ou au compagnon qu'elle a suivi dans le trépas, — ce mari nous fait songer au marchand qui, dans la légende de « La Morte mise en litige* », conservée par plusieurs romances, engage devant la chancellerie un long procès pour revendiquer la propriété de sa femme, d'abord morte, puis ressuscitée, contre un amoureux des années de sa jeunesse. La ressemblance ne s'arrête pas là : dans « La Morte mise en litige », l'amoureux (il se nomme Juan de Castilla)

1. Cf. Maria Goyri de TMenéodez Pidal, La dif tinta pie iteada, Madrid, 190g.

298 L AUT DRAMATIOUK A VALENCIA.

s'est VU ravir au moment du mariage celle qu'il convoitait depuis 1 enfance, par un être grossier mais riche, — exactement comme dans Los Amantes; et — troisième ressemblance — l'amoureux est parti pour un long voyage, au retour duquel il trouve morte celle qui lui avait été ravie. A ce moment, les différences entre les deux légendes deviennent telles qu'aucune comparaison n'est plus possible : le dénouement est obtenu non par une double mort, comme dans Los Amantes, mais par une résurrection.

L attitude de la jeune femme amoureuse, telle qu'elle se montre à nous dans Los Amantes, trouve ailleurs des antécédents. Isabel se jette sur le cadavre de l'amant et sollicite de la mort d'être unie à lui dans un mariage posthume. N'est-ce pas ainsi que l'infante Dona Sancha, sœur du roi de Léon, Bermudo III, appelait désespérément l'infant D. Garcia, comte de Castille, assassiné à Léon, en 102g, au moment même où ils venaient à la face de l'Eglise de se promettre l'un à l'autre? Veuve avant d'avoir été mariée, elle mêlait ses larmes au sang qui s'échappait des blessures, elle se considéiait comme morte auprès de ce mort, elle ne voulait pas d'autre demeure que le sépulcre creusé pour lui*. Telle Sigura, auprès de la dépouille de son Marcilla; seulement. Sigura, plus heureuse que Dona Sancha, obtient que la mort l'exauce, et peut-être ce dénouement distinct d'une situation identique nous montret-il la différence qui sépare la fable de Ihisloire.

Ces rapprochements laissent intacte l'originalité de la Légende des Amants dont deux traits résistent à toutes les comparaisons. C est, d'un côté, le retour de l'amoureux au moment précis où sa fiancée lui échappe définitivement, en sorte que la destinée les réunit à 1 heure même où elle les sépare. C'est, d'autre part, la mort spontanée, naturelle, des deux amants, et voilà, à coup sur, un trépas qui échappe à la banalité des drames passionnels. Par là s'affirme la parenté de la légende

I. N. B. A. E. Crônica gênerai, 471''- Cf. Menéndcz Pidal, El elemento histôrico en el « Romane dell Infant Garcia ». EsIraUo dagli Stiidi letlerari e linguistici dedicati a Pio Rajna. Firenze, 191 1, 62.

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avec un conte du Décameron (IV, 8). Car, de tous les rapprochements possibles, celui-ci est certainement le plus intéressant et le plus indispensable. Cette légende, que toutes les versions espagnoles localisent à Teruel, se trouve déjà dans Boccace'. M. Cotarelo l'a démontré surabondamment'^.

Deux différences importantes séparent cependant le conte de la tragédie de Artieda :

1° Dans le conte, l'amoureux est éloigné de la jeune fdle. non point parce qu il est trop pauvre et pour aller chercher fortune, mais afin d éviter entre elle et lui, sous l'effet de la passion, un brusque mariage contre le gré des parents. Il ne se rend pas à Tunis, mais à Paris.

3° Lors de l'enterrement, la jeune femme ne va pas de son plein gré à l'église, mais sur l'ordre de son mari, qui lui dit : (( Siluestra, ve y ponte algun mantillo sobre la cabeça, y vête [aj aquella yglesia dondc llcuoron a Geronimo a enterrar y metete entre las mugeres y, escucharas lo que dizcn, a tal que sepamos si alguna cosa de nosotros se murmura ».

Malgré ces différences, la thèse de l'origine italienne est séduisante par sa simplicité : Boccace invente une fable qui passe d'Italie en Espagne vers le début du seizième siècle et, dès lors, les écrivains espagnols commencent à l'exploiter. Mais pourquoi tous les narrateurs espagnols saccordent-ils à

1. Dans la traduction incomplète des Contes de Boccace qui a été publiéfi à Valladolid en i55o, on peut lire (f. glxiv) le conte qui nous intéresse. Il s'intitule : « De vn «çentil mancebo que auia nombre Hieronimo, el quai siehdo enamorado de vna mo(;a, <jue dezian Siluestra, murio de su es(ado el vno y el otro ». De cette traduction, on trouvera un magnifique exemj)laire à . la 13. N. P. — Rés. Y2 207.

2. Em. Cotarelo y Mori, Sohre el origcn ij desarroUo de la lei/enda de los AmaïUes de Teruel, segiinda inipresion aninenfada y covreçjida. Madrid, '907. Ce travail, très copieusement documenté, et que nous louons d'autant plus librement que nous le contredisons sur quelques points, avait été publié pour la première lois sous la forme d'un article, en mai 1908, dans la Revisla de Arc/uf'os. La seconde édition en a été donnée à l'occasion d'une polémique entre D. Emilio Cotarelo et D. Mariano .Miçuelde Val, qui avait mis une préface virulente à un Cancionero moderne de Los Amantes de Teruel. De celte polémique, il n'y a point à se souvenir ; aucun des adversaires n'y a produit une indication nouvelle.

placer Faction à Teruel? Pourquoi Terucl plutôt que \ alencia ou Barcelone, qui étaient les points naturels d'aboutissement de toutes les importations littéraires de l'Italie? A Teruel même, on n'a pu rien trouver qui mît sur la voie d'une explication. Et si l'on n'a pas trouvé, ce n'est pas faute d'avoir cherché ; on a été jusqu'à fabriquer, jusqu'à introduire subrepticement dans les archives toute une documentation dont M. Cotarelo, après Antillon^ a démontré l'imposture. Il s'est même rencontré des âmes idylliques qui se sont émues de ce que dans le riche trésor de la poésie populaire il n'y ait pas seulement une strophe consacrée à la légende des Amants de Teruel. Un excellent patriote, D. Domingo Gascon y Guimbao, a obtenu des poètes d'Espagne 5oo copias, dont il a tressé une couronne aux Amants"^. Mais la localisation du drame à Teruel reste encore un mystère.

Peut-être n'y en eut-il pas d'autre raison que la naissance à J Teruel du premier écrivain qui ait narré en Espagne ces amours fatales. Pedro Albentosa, qui a publié vers i5o5 la Historia kistimosa y sentidu de los dos iiernos amantes MarciUa y Segura, naturales de Teruel, était né, 'en effet, à Teruel : il le proclamait au frontispice de son livre, et il faut regretter que ce livre, ou plus exactement cet opuscule de seize feuillets, se cache actuellement dans quelque bibliothèque inconnue; peutêtre, à l'examiner, bien des obscurités se dissiperaient-elles ■^. Ce qu'il y a de sur, c est que peu après, vers i56o, MarciUa et Sigura étaient devenus Aalenciens tout autant que Turolains, comme si la légende était descendue le long du Turia, par la route qui du pont de San Juliàn conduit par Hostales (souvent chantés l'un et l autre dans les copias populaires) jusqu à la

i. Isidoro de Antillûn, Nolicias hisloricas sobre los Ainanles de Teruel. No 33 du Mémorial LUerario, 3o novembre 1806.

2. Cancionero de los AmaïUes de Terruel. Colecciôn de 5oo cantares. Obra debida à la inicialiva de Domingo Gascon y Guimbao, cronisla de la provincia de Teruel. Prôlogo de Mariano Miguel de Val. Madrid, 1907.

3. Cet ouvrage n'est connu que par une note de Gayangos à la Hisforia de la literatura espanola de Ticknor (III, SgO).

LE PSEUDÔ-CLVSSICISMË. 3oi

capitale. A moins, ce qui nest pas impossible, qu elle n.ait remonté par cette route de Valencia à Teruel.

Il est surprenant que parmi tant de travaux consacrés à notre légende en ces dernières années, aucun n'ait exhumé un texte qui représente cependant sur nos deux amants le plus ancien témoignage actuellement accessible. Murcien d'origine, mais Valencien d'adoption, Diego Ramirez Pagân publia à ^alencia, en i562, chez Joan Navarro, une Floresla de varia poesia^ précédée dune épître dédicatoire en prose au Duc de Segorbe. grand connétable d'Aragon et vice-roi de Aalencia. La longue poésie qui termine le volume : Tropheo de Anior y de Damas, est une assez fade énumération où, sous prétexte de montrer les épreuves que les amoureux subissent, l'auteur passe en revue les grandes dames — las damas de alla giiisa — dont la beauté ou la noblesse faisaient l'orgueil de la cité. On peut trouver que pour un prêtre il les connaissait d'assez près, mais il ne faisait que cultiver un genre de poésie traditionnel à \alencia^. Faut-il croire que l'amour, s'il est sincère, se concentre sur un seul objet et s'y absorbe tout entier.-^ Les héroïnes de Ramirez Pagân se posent la question et y répondent affirmativement; mais d autres, plus sceptiques ou mieux

1. Floresla de varia poesia. Confiene esta Floresla q componia el dnctor Diego Ramirez Pagan, iniichns y diuersas obras, morales, spiri/uales, 1/ temporales, y esta primera es vna elegia en la miierle del E mperador miestro rey y seTior . Dirigida al Excelentissimo senor diiqiie de Sogorbe, etc. Impressa con licencia. A la fin : Aca/)osse de imprimir la présente Floresla de varia poesia, vista y examinada, en la insigne cindad de Valencia en casa de Joan Navarro, a XfX de Deziembre aho /Jtj2. (B. N. M. — K. 8339.)

2. Ces énumér.illons, plus élogieuses que satiriques, des grandes dames du temps se trouvent notamment, en ce qui concerne Valencia : 1° dans le Canfo de Orpheo, inséré par Montemayor dans sa Diana, et dont le succès auprès des contemporains est attesté par le développement que l'on donna, après la mort de Montemayor, à ce Canto; dans l'édilion de Venise i574, le Canfo passa de 4? à 05 octaves, et, dans Téditioa de Valencia 1602, il est ainsi annoncé au frontispice du livre : Hanse anadido... las damas Aragonesas, Castellanas, Catalanas y Valencianas ; 2" dans la Loa donde se nombran todas las damas de Valencia, que Carlos Boyl a placée en tète de sa comedia El marido asegurado, et qui se trouve aussi avec des variantes dans son livre Segnndu parle de la Sylva de los versos y loas de Lisandro, Valencia, 1600.

3o2 L ART DRAMATIQUE A VaLENCIA.

informées, assurenl que cela était bon autrefois, qu il n en est plus ainsi maintenant, et elles donnent un souvenir mêlé de regret aux grands amoureux de 1 histoire ou de la légende :

Sus votos me eatregaron l.xljis ellas, Nine^ima en lo conirario consintia; Todas dizen que amoi% si es verdadero, Eu vu solo lugar se lialla entero.

Olras no tan heruiosas repllcaron,

Uue no ay varon que assi quiera de veras,

Y como las hedades se mudaron, Tambien se mudo el scr de las primeras,

Y que va Tisbe y Pyramo acabaron,

Y otro Leandro y Hero en las riberas

De Europa no se ha vista [jïiV] o maravilla Como In de Ysabella y de Mamlla.

^ oilà donc qu'apjDaraissent pour la première fois, à ma connaissance, parmi les amants célèbres, notre Sigura et notre Marcilla! Si on les cite à \alencia dès loOa, sans avoir besoin de fournir sur eux aucun éclaircissement, ne doit-on pas conclure qu ils y étaient déjà très connus, autant que pouvaient l'être les hérQS mythologiques avec lesquels ils sont comparés? Ne convient-il point, par suite, de faire remonter plus haut cju'on ne le faisait jusqu ici les origines et la diffusion de la légende ? M. Cotarelo prétend qu'après la pièce de Rey de Artieda, c'est-à-dire postérieurement à i58i , on ne connaissait pas encore les prénoms des amants*. Double erreur, puisque, dès lôGa, Ramîiez Pagân nous livre le prénom de l'amante, et que dans la tragédie de Artieda, que M. Cotarelo a analysée, la même héroïne nous est présentée avec son signalement au complet-.

1. Op. fil., 35. « Seçuimos ignorando los nombres y famdia de los enaniorados ».

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