Cf. la Caria al dolor Gerôniino de Viriiés
« Ante dicho verdad, senor Ermano,
en que Uevé une tropa de la gente
que al g-ran sitio de Ostende passé a Flandes
])or los fieros cantones de Suizos. »
La plupart des renseignements ijue Virués a fournis sur lui-même dans ses Obras, en ont déjà été extraits. Cf. lahrbarli fiïr ro'n inische und englische Lileratiir. Zweiter Band, i48 sq.
3. C'est à Madrid que Virués résidait eu août lOoS. Il y signa, le 18 de ce
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sa pensée se reportait. Ses frères y résidaient, 1 un médecin, l'autre bénéficier de la cathédrale, et les événements' de la chronique locale, si tard qu il les connut, ne le laissaient pas indifférent, comme le prouve sa poésie sur la mort du peintre Jean de Joanes. Cependant, les circonstances, plus fortes que sa volonté, le retenaient au loin. Seul de tous les écrivains valenciens, il n'a pas été inscrit parmi les membres de l'Académie des Nocturnes, dont le D' Jeronimo de Virués , son frère, était une des lumières. Le permis que l'autorité ecclésiastique lui délivra pour l'impression de ses « Poésies et tragédies )) est daté de Milan en iGo4, et sa connaissance de l'italien, comme chez plusieurs autres poètes de la même cité, Rey de Artieda par exemple ou Aguilar, allait jusqu'à rimer dans la langue même de Pétrarque des sonnets doublement inspirés de lui.
Faut-il en conclure qu il se sentait chez lui indifféremment dans l'une et l'autre péninsule? Pour lui, l'Italie resta toujours la terre d'exil. Dans les Abruzzes, le berger Criseo (c est décidément sous ce masque que Virués se cachait) ne fait entendre que des lamentations, et ses copias^ ont beau être parfumées de la senteur salubre des montagnes, elles n'en laissent pas moins un arrière-goût d'amertume. Les villes ne lui plaisent pas davantage que les solitudes alpestres : il dirige contre Milan un sonnet satirique, et à l'autre bout de la péninsule, à Tarenle ou à Brindes, il déclare avoir bu jusqu'à la lie le breuvage de l'ennui. Sa nostalgie fait quelquefois penser à celle de notre Du Bellay. Mais la force même de ses doléances nous est une preuve qu'il n'échappait pas à l influence de l'Italie : il se plaint d elle, c'est donc qu'elle agit sur lui. Et, en effet,
mois, un contrat avec le libraire Esteban Bu'j^ia, auquel il cédait au |>rix de 200 ducats pour une durée de dix ans ses droits sur la vente et la propriété de El Monserrate et des Obras Iràgicas y liricas. Cf. C. Pérez Pastor, Bibliografia madrilena, UI; Madrid, MCMVII, .5 18. I. Elles commencent : a Goza paz quieta
i vida tranquila,
dexa Bras à Gila
ques una veleta... »
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dans ses tragédies, peut-être conçues ou écrites en Italie, en tout cas ajustées sur des modèles italiens, il sera possible de retrouver l'action de sa patrie adoptive.
Peut-être est-il redevable aux chefs-d'œuvre qu'il apprit à y connaître, en même temps qu'au sérieux naturel de son esprit, de la noblesse de ses aspirations littéraires. Ce soldat, souvent détourné du travail de la composition par ses obligations militaires, n'a jamais cultivé les genres faciles. Rien chez lui ne sent l'improvisation ni le badinage. Parmi ses poésies lyriques, rai"es sont celles qui traitent d amour, et lorsque d'aventure il y apparaît, ce sont toujours des ravages qu'il exerce, jamais des joies qu il apporte. Aussi bien le genre lyrique n'a point retenu la faveur de Virués; c'est à la tragédie, à l épopée, qu il accordait sa prédilection : ainsi, il était sûr de planer continuellement dans les hauteurs. Cet effort vers le beau et le bien, qu'il ne séparait pas l'un de l'autre, nous a valu de sa part une épopée, El Monserrate. publiée d'abord en i588, puis refondue, amplifiée, amendée, en 1602, sous le titre de El Monserrate segunclo, et cinq tragédies, qu'il a imprimées en 1609 dans le même volume que ses poésies lyriques. Il a d'ailleurs pris soin, aussi bien dans le titre que dans la table des matières, de donner le pas aux tragédies sur les poésies; celles-ci sont reléguées dans les soixante-quatorze feuillets de la fin, tandis que les tragédies s'étalent sur plus de deux cents. Il sacrifiait, jusque dans la disposition matérielle de ses œuvres, à la hiérarchie des genres.
Sur les phases de son activité littéraire, ne nous en rapportons pas aux dates où il imprima ses divers livres. Ses tragédies sont très certainement antérieures à l'édition qu'il en a donné en 1609. La plupart d'entre elles — quatre sur cinq — comptent trois actes au lieu des quatre qui avaient été jusqu'alors en usage. Or, Virués a revendiqué l honneur d'avoir le premier en Espagne pratiqué cette réduction. Très chatouilleux sur le chapitre des innovations, il s'est vanté de celle-là avec autant d assurance qu il en a mis à s attribuer le mérite d avoir introduit en Espagne, avec son Monserrate, la poésie
L ART DUAMATIOLE A VALENCIA.
héroïque dans le goût d Homère et de Airgile^ En ce qui concerne la structure des pièces dramatiques, son affirmation est corroborée par Lope de ^ ega dans son Arfe mievo de hazer comedias : « Le capitaine A irués, déclare-t-il, ne laissa que trois actes à la comedia, qui auparavant allait à quatre pattes comme un enfant'^. » Ce témoignage prouve simplement que Lope avait lu le volume de \ irués ^, publié presqu'en même temps que V Àrte niievo. En fait, comme on la déjà vu, Francisco de Avendaùo, dès i553, avait écrit une œuvre dramatique en trois actes, à une époque où Virués venait à peine de naître. La prétention de celui-ci, considérée absolument, est donc insoutenable ; mais il n'aurait même pas osé la produire si à luimême et à ses contemporains elle n'avait point paru vraie relativement. Entendons qu'au temps où il a composé ses tragédies, quelques rares tentatives de pièces en tiois actes avaient pu se produire, mais qu'elles étaient déjà lointaines et oubliées; le type habituel était celui de la pièce en quatre actes, et comme son information ne s'étendait pas au delà de l'usage courant, il a cru de très bonne foi tenter une nouveauté en élaguant l'un des actes. Or, la période où la jiièce en quatre actes fut
I Cf. là-dessus un sonnet des Ohras liricas :
« De anligua i grave isloria verdadera formé nuevo poema verdadero siguiendo con Maron i con Omero el arte eroico en lo que mas se esmera ; Sino Ilegué donde llegar quisiera por aquel alto celestial sendero, me escuse, que de Espnna fni el primera que por el emprendiô passar carrera. »
2. Arte nuevo de hazer comedias en este tiempo, éd. Morel-Falio, v. 2i5- 217. [Bull. Hisp., m, 365 sq.]
' « El capitan Virués, insigne ingénie, Puso en 1res actes la comedia (]ue antes Andava en quatre, como pies de niiïo. » Lope qualifie inexactement oo/H^^/m les pièces que Virués dénommait Iragedia.
3. Le passage où Virués revendi(|ue l'honneur d'avoir réduit à trois le nombre des actes se trouve dans le prologue de La gran Semiramis :
« advierto Que esta tragedia, con estilo nuevo Que ella introduze, viene en très jornadas. »
surtout en faveui- se place aux environs de l'année i58o. Dès i586, les tragédies de Argensola prouvent que le modèle en trois actes est définitivement adopté. Pour que Virués ait pu se targuer d'originalité avec quelque vraisemblance, il faut donc croire que c est entre i58o et i58G qu'il a préparé ses tragédies*.
Le travail littéraire n'était point chez lui à la merci d une inspiration fugitive. Son talent ne s'épanche pas à la manière d'un torrent, mais comme ces acequias, ou canaux d'arrosage, ingénieusement réglés, dont la Inierta valencienne est sillonnée. Cette maîtrise de soi est notable chez un Espagnol. Sur la terre classique des improvisateurs, saluons en Virués un écrivain qui a su ce qu'il voulait et qui a voulu ce qu'il a fait. Il s'était formé une certaine conception de son art avant de s'y essayer, et ses tragédies sont autant d'applications de la formule à laquelle il était arrivé. Sans avoir jamais écrit de traités sur la théorie de l'art dramatique, il était théoricien autant que dramaturge et théoricien avant d'être dramaturge.
La preuve en est dans l'étrange idée qui lui est venue d'écrire une tragédie exactement calquée sur les modèles grecs et latins. Non qu'il prétendît restituer dans son intégiité 1 art dramatique des anciens; mais il voulait en quelque sorte avoir sous les yeux un archétype sur lequel il mesurerait pour ses tragédies les écarts auxquels la différence des époques l'obligeait. Il importe peu qu'il ait composé ce type classique de tragédie avant ou après ses autres pièces. Sa tragédie à'Elisa Dido est ou prétend être une reconstitution archéologique. A côté du titre, il a placé un sous-titre : « Tragédie conforme à 1 art ancien », dont il a expliqué la signification en tête de son recueil dans VAvis au lecteur : a La tragédie de Didon, y déclare-t-il , est écrite tout entière dans le goût des Grecs et des
I. Ces dates s'accordent bien avec l'indication du prolos^ue, où il déclare que ses tragédies ont été hechas par entrelenimiento i en juventud. La date exacte de la naissance de Virués n'a pu être retrouvée jusqu'à présent dans les archives de Valencia, mais certainement il était encore jeune vers i58o-i585.
L AUT DUAM.VTIOUE A VALEXCIA.
Lalins avec soin et avec étude. » Nous voilà renseignés : 1 originalité créatrice s appuie ici sur 1 érudition. jN aurait-il pas mieux valu, dans ces conditions, que A irués elTaçât plus encore sa personnalité et du rôle de collaborateur se réduisît à celui de traducteur."* Cette méthode, dont tant d autres avaient usé, ne convenait pas à son dessein. Ce qu d voulait piouver, ce n'était pas l excellence des tragédies antiques, mais leur efficacité toujours présente. Admirez Euripide et Sénèque, c'est fort bien. Mais imitez-les malgré la différence des temps, des mœurs, des pays, et ici les objections commençaient. \ irués a essayé d"y répondre le jour où il entreprit son Elisa Dido.
S'il ne suit pas servilement un modèle précis, Virués ne s'asservit pas davantage à la tradition antique. Grâce au prestige de VEnélde, nous sommes impuissants à imaginer une autre Didon que celle de Virgile. Virués a résisté à cette séduction : au poète, il a préféré l'historien Justin, l'abréviateur de Trogue Pompée. Bourrées de faits secs et bruts, ses Histoires philippiqaes manquent de parure, mais par l'accumulation des événements, elles donnaient l illusion de la vie. Si le mariage de la reine Didon, tel que Justin le relate, aboutit, comme dans VEncide, à sa mort, la ressemblance ne va point au delà : dans la chronique, le désespoir amoureux de la reine n est point, comme dans 1 épopée, la rançon des destinées du monde; Enée et la grandeur future de Rome ne s y laissent même pas soupçonner. L'aventure y perd en majesté, mais elle y gagne en vraisemblance, réduite, comme elle lest, à une querelle de voisins.
larbas, roi des Maxi tains, s'étant épris de la reine Elisa, qui régnait sur le pays prochain, appela auprès de lui dix des principaux Carthaginois et leur demanda, sou^ menace de guçrre, la main de leur souveraine. Cette ambassade, à la fois brutale et galante, embarrassa fort les mandataires : ils s'avisèrent d'un stratagème. larbas. rapportèrent-ils à Elisa, sollicite notre concours; il désire que des Carthaginois s'installent parmi ses sujets encore barbares et leur enseignent les arts de la paix. Mais qui donc voudra quitter notre société raffinée pour
LE PSEUDO-CLASSIClSMË. 333
leiii- riicîc compagnie? La leiiic aussitôt d'incriminer la lâcheté (le ces notables qui se préoccupent de leurs aises plutôt que du rayonnement de la patrie. Loi'S([u'enfin son indignation est au comble, brusquement les notables dévoilent leur subterfuge : (( Ce n'est pas nous, reine, c'est vous que larbas réclame. » Aussi maîtresse de ses sentiments que de ses pensées, la reine accepte cet amour qui s'olTre impérativement; mais son plan est déjà formé : elle préférera la mort au sacrifice de ses souvenirs les plus sacrés ; le suicide sera son recours.
Tel est le récit de Justin (WIII, 6). Virués en a retenu les traits essentiels : les craintes de Didon auprès d'un voisin dont la puissance inquiète Cartilage à peine fondée, les hommages menaçants de larbas, la soumission apparente de Didon à la volonté du plus fort, enfin l'affranchissement par la mort avant même de recevoir le joug. Il a renoncé à l'intervention des notables carthaginois et à leur subterfuge. Dans sa pièce, au moment oij l'action commence, Didon connaît déjà les projets de larbas; elle donne audience précisément (et c'est la première scène du premier acte) à l'ambassadeur de larbas et elle lui fait connaître sa réponse qui est favorable à la proposition de mariage antérieurement reçue. Tout le drame se concentrera entre le (( oui )) fallacieux de la reine et son suicide à la vue de son prétendant.
Mais, pour remplir ce drame, la matière va manquer, d'autant plus que larbas n apparaît qu'au dénouement, au moment d'ordonner la pompe funèbre, qu'il avait rêvée pompe nuptiale, et de prendre charge du royaume carthaginois dont il s'institue le protecteur désintéressé en mémoire de la morte. Le recours trop prévu d une rivalité amoureuse allait fournir les péripéties nécessaires. Seulement, la rivalité est double : ils sont deux parmi les chefs carthaginois, Seleuco et Carquedonio, à se disputer avec larbas l'amour de Didon, et la situation se compliquera de ce que eux-mêmes sont aimés, l'un, Seleuco, par Tsmeria, la confidente de la reine; l'autre, Carquedonio, par Delbora, noble étrangère retenue en captivité à Carthage
33 A l'art dramatique a valencia.
et prompte à se consoler par cet amour des rigueurs de sa destinée. Dédaignant celles dont ils sont aimés, dédaignés de celle qu'ils aiment, voilà quel sera pendant toute la pièce le sort de Seleuco et de Carquedonio. Ce jeu des intérêts rivaux ne deviendrait captivant que si Didon, de son côté, avait été sincèrement amoureuse soit de Seleuco, soit de Carquedonio ; son cœur, ballotté entre la force de son inclination et la raison d'Etat, aurait été le champ d'une lutte éminemment tragique. Or, elle n'aime point larbas, ni Seleuco, ni Carquedonio : sa résignation au mariage n est qu une ruse diplomatique. L erreur de Yirués a été de croire qu'il pourrait mêler une intrigue amoureuse et une machination politique. En fait, le mélange ne s'est point consommé; 1 amour est resté chez les personnages du second plan ; le stratagème politique, ourdi tout entier dans l'esprit d'un seul personnage, occupe exactement deux actes sur cinq. La pièce souffre de cette dualité.
Dans l'espoir de parer à ce défaut, ^ irués a voulu, même dans les actes oii elle reste à l'arrière-plan, ramener l'esprit des spectateurs vers cette Didon dont le rôle ne comporte qu'une centaine de vers, mais qui nest pas moins l'héroïne de la pièce. Qu'importe qu elle ne paraisse point si cependant l'on parle d'elleP De là les longues narrations où Delbora et Ismeria détaillent complaisamment toutes les aventures de Didon antérieures à la fondation de Carthage. L'idée de ces récits rétrospectifs et invraisemblables, Xiruésl'a empruntée à A irgile dans Y Enéide. Enée, accueilli chez la reine de Carthage, raconte, pour lui complaire, la chute de Troie et le voyage qui d'Asie la conduit en Afrique; lui-même reçoit de Vénus en confidence la révélation des infortunes familiales et des aventures de Didon. C'est de la même façon, par un retour en arrière plusieurs fois répété, que la tragédie à'Elisa Dklo nous dévoile dans toute sa suite l'existence de Didon. Les diverses péripéties de la narration sont réparties entre les différents actes; à chacun des quatre premiers correspond un épisode; le dernier acte seul n'en a point parce qu'il est suffisamment encombré par les coups précij^ités du dénouement. L histoire
entière de Didon se déroule, mais à intervalles séparés, et la maladresse du procédé est double, puisque, d'une part, les narrations trop fréquentes arrêtent l'élan du drame et, d'autre part, le retour régulier de ces narrations en souligne la monotonie. L'auteur du Monserrate confond les genres et déploie à contretemps son talent narratif.
Dans ces récits, Yirués suit docilement Justin; mais, à part deux épisodes, le sacrifice des prétendues richesses de Sichée et la halte à Chypre, qui ne se trouvent que chez Justin, il se rencontre aussi avec Virgile ^ Si les imitations de détail sont rares et peu frappantes, il doit du moins à Virgile l'idée d'un épisode que Justin n'avait pas indiqué, et qui prend dans la tragédie une beauté et une ampleur singulières.' Il s'agit de ce fantôme, qui montre à Didon une image du déplorable Sichée :
Ipsa sed in somnis inhumati venit imaço
Conjugis, ora niociis attollcns pallida miris;
Crudeles aras trajectaque pectura ferro
Nudavit cœcumque domus scelus omne retexit.
Tum celerare fiiçam patriaque excedere suadet,
Auxiliumque viai veteres tellure recludit
Thesauros, ignotum argent! pondus et auri. (353-359.)
Ces vers ne forment dans V Enéide qu'une vision, aussi fugitive que le fantôme lui-même, mais la précision du trait en faisait l'ébauche d'un tableau imposant. A ce fantôme, Virués a donné la parole et il lui prête un discours d'une onction élyséenne :
Douce Elise, mon épouse, toi qui me fus plus chère que ma vie et que mon âme, tandis que je jouissais de la lumière sereine du monde, je quitte pour toi le doux abri du Léthé, où les âmes, dans le plus ag^réahle des oublis, jouissent d'un éternel et céleste repos; par ordre du Maître de l'univers, me voici, amené à toi sous l'apparence où tu me vois, pour t'annoncer ma mort lamentable et protég-er ta vie bienfaisante \