Cane. Nort. III, f. 32 r
(( Ni faltan viejas prudentes verdinegras y pasantes que en los autos semejantes suelen seruir de serpientes. »
de Jaime Orts, Quarletos à las mujeres que van al baho.
3. Lujàn Sayavpdra, Gatmân de Alfarache, II, 3, 8 — B. A. E., l\2\^.
Sg^l L ART DRAMATIQUE A VALENCIA.
la suivait comme une ombre, l'enveloppait de ses regards, la berçait de ses poésies*. On ne niait pas qu'il n'y eût à la vie sociale quelques fondements sans lesquels l'édifice s'écroulerait, mais les contours trop nets des obligations morales s'étaient adoucis et on les entrevoyait maintenant estompés dans un brouillard, qui était une caresse pour les yeux plutôt qu'une gêne pour les mœurs.
Dans la promiscuité complaisante du prado ou des salons, il fallait amuser l'oisiveté du beau monde. Les jeux de société y pourvoyaient. L'un des plus en vogue paraît avoir été le jeu des initiales, qui consiste poui" le joucîur à narrer une historiette dont tous les termes principaux commencent par une même initiale. Cette initiale était choisie par un jury, qui dirigeait le jeu et recevait les gages : il avait soin d'assigner à chaque joueur l'initiale de sa dame, à chaque joueuse l'initiale de son galant'^. Ce divertissement n'était pas proprement valencien. Au contraire, les batailles d'oranges qu'on se livrait généralement en plein air, convenaient bien à un pays où les oranges se vendaient « à aussi bon prix que les casteignes en France ». Elles avaient lieu principalement à l'époque du carnaval que les \alenciens, au témoignage d'un Français quelque peu morose^, passaient « aussi follement qu'à Rome ». Le plus souvent, les fruits étaient, avant la bataille, vidés de
1. Tàrre^a assure qu'à Valeucia une femme mariée se devait à elle-même de n'avoir pas de içalant. Il oppose sur ce point l'usage valencien à l'usage italien :
A Valencia : En Italie :
« Senor conde, en esta tierra « Que en su tierra se permite
entre senoras honradas, una fiesta y un convite
el que sirve à las casadas, por una dama casada,
los mejores lances yerra. » 33 c. y ella queda tan honrada
como el otro sin su embite. » /|3 a.
Co/nedia del Prado de Valencia, B. A. E.
2. Gaspar Mercader, El Prado de Valencia, Toulouse, 1907, 92 sq. et Gallardo, t. I, colonnes 557-5G2.
3. Cf. dans la Revue Hispanique, t. XX, n. 58, juin 190g, 4.^9-618, le Voyage en Espagne, de Barthélémy Joly, publié par M. Barrau-Dihigo, d'après un ms. de B. N. P. Ce voyage a été fait en i6o3-i6o4. Le passage sur Valencia se trouve
LA COMEDIV. 395
leur contenu. Dans l'écorce, soigneusement conservée, on introduisait du moût et des corps gras, et de gracieuses combattantes, le visage dissimulé sous une couche de farine, lançaient d'une main mutine ces projectiles malpropres ^
Ces divertissements manquaient d'esprit et de variété, ils avaient du moins l'avantage d'être économiques. Mais l'argent abondait à Valencia à la fin du seizième siècle : la hiierta. merveilleusement cultivée par les ATorisques. produisait en abondance des récoltes savoureuses. Seul, le blé manquait, mais les jurais en faisaient venir de Sicile des convois qu'ils emmagasinaient dans les silos, ou caves, de Burjasot et qu'ils livraient à la consommation publique au fur et à mesure des besoins. L'industrie et le commerce étaient en pleine prospérité, notamment les industries de luxe; le tissage de la soie avait, à lui seul, donné naissance à deux corporations ou, pour parler plus exactement, à deux (( collèges » : 1' (( Art majeur de la soie », qui était celui des velluters, ou fabricants de velours, et 1' «Art mineur de la soie », qui réunissait les rubaniers et les passementiers. D'autre part, il existait dans presque toutes les classes de la population un goût des belles parures, un amour des somptueuses décorations, qui les faisaient apprécier, non pas seulement pour l'argent dépensé, mais pour leur élégance propre. Les Valenciens du seizième siècle n'étaient point des parvenus auxquels il suffit d'éblouir par un faste imbécile. En s'entourant de luxe, en multipliant autour d'eux et sur eux les ornements les plus coquets, ils suivaient leur pente naturelle. Songez que nous sommes à une époque ofi il y avait en peinture une école valencienne. Joan de Joanes était mort depuis 1079, mais il avait laissé des disciples ou des continuateurs: son fils d'abord et ses deux filles, le père Borrâs, Cristobal Llorens, Gaspar Requena, les trois Sarinena et, plus que tous, Francisco Ribalta, né à Castellon de la Plana, mais définitivement établi à \alencia après un voyage en Italie. Cette pléiade d'artistes ne se serait pas formée si elle n'avait pas trouvé à
I. Ciinr. Xorl., \\, f. i46 V. Romance a los que liran naranjas y saluado.
3g6 l'art dramatique a valencia.
^ alencia les encouragements, le soutien indispensable. Et à son tour elle réagissait sur ses protecteurs en stimulant chez eux la passion de la beauté, en affinant la délicatesse naturelle de leurs instincts. Il arriva ainsi que par l'union de la richesse matérielle et de la sensibilité esthétique, qui vont si rarement de compagnie, les \alenciens surent concevoir et ordonner à la fin du seizième siècle des fêtes et des spectacles incomparables. Valencia, au comble de la prospérité, révéla l'opulente délicatesse de son génie par de merveilleuses mises en scène, et elle admira complaisamment cette image épurée d elle-même. Il serait long et oiseux de décrire toutes les fêtes valenciennes*. Les courses de taureaux, les tournois ou juegos de canas, les jeux du faquin ou estafevmos , étaient surtout des parades équestres. Les grands seigneurs, escortés de leurs pages et de quelques amis, y défendaient fièrement leurs couleurs, mais les dames étaient réduites au rôle de spectatrices. Dans les saraos~, au contraire, les deux sexes prenaient une part active. Au passage de PhilipjDC II à ^ alencia, le jeudi gras i585, il y eut un sarao officiel, et on recommença une fête analogue le 24 avril i5()9, pour le mariage de Philippe III avec Marguerite d'Autriche. L'un et l'autre sarao furent donnés à la Lonja, ou Bourse de commerce, où les exubérantes efflorescences de l'art gothique à son déclin se mariaicjit élégamment aux prémices d'un art nouveau. Copiée sur la Lonja de Majorque, la salle des colonnes n'en formait pas moins un cadre très valencien ; ses piliers représentaient des palmiers qui s'épanouissaient en nervures à travers la voûte comme en autant de palmes, et c'avait été une jolie idée de reproduire en pierre au cœur de ^ alcncia l'arbre caractéristique de la haerki. Le sarao, qui commençait
1. J'ai essayé de donner une idée de la plupart d'entre elles dans mon édition au Prado de Valencia (Introduction, xx.xiv sq. Appendice, 228-282). Cf. aussi mon livre Spectacles et comédiens à Valencia, chap. m.
2. On trouvera la description des deux saraos valenciens : lo dans la Relacion del viaje hecho por Felipe II en i58')..., escrita por Henrique Cock, publiée par MM. Morel-Fatio et Rodriguez Villa, Madrid, 1876, 255 (cf. dans l'appendice du même volume, Soy); 20 dans la Revisia de Valencia, H, année 1882, 464-469.
soit à deux heures soit à quatre heures de raprès-midi, s'ouvrait par une collation. Une table était dressée dans le salon du Consulat : en i585, elle portait cent plats hispano-moresques de Maniscs remplis de pâtisseries; en 1099, la vaisselle était d'argent, les mets étaient au nombre de cent cinquante, et les pâtisseries étaient de gigantesques pièces montées, qui représentaient soit un gentilhomme à cheval, soit des animaux sauvages ou allégoriques. Les convives, du moins les convives royaux, ne faisaient pas grand honneur à ces gourmandises : en i585, Philippe TI ordonna qu'un des plats destinés à la collation fût porté le lendemain chez chacune des invitées. Du salon du Consulat le cortège passait à la salle des Colonnes : le roi avec les personnages royaux prenait place sur une estrade ; non loin de lui, sur une autre estrade moins élevée, le service d'honneur; tout autour de la pièce, des gradins où les invités s'installaient. Au milieu de la salle, le bal commençait dès que le roi avait daigné en approuver le mémorial, ou programme : ce n'était pas une mêlée confuse de danseurs et de danseuses, mais chaque couple, en commençant par les plus hauts personnages, montrait successivement son habileté. Le cérémonial de la danse était minutieusement réglé, et malheur à qui s'en affranchissait ! Une dame ayant contrevenu à l'usage de donner au danseur la main dégantée, il ne fallut pas moins de cinq octaves hendécasyllabiques à un académicien Nocturne pour exprimer son indignation'.
Sous les traits de cette curiosité surexcitée, danseur et danseuse exécutaient le plus souvent les pas de la Alla y baja ou ceux de la Pavana y gallarda. La Serdanela, qui était dansée par deux dames au bruit des castagnettes, n'était plus guère en usage, et on la regarda, en 1699, comme une curiosité historique. La Morisca convenait à une dame seule ou à deux dames ; elle se caractérisait surtout par les gestes et les attitudes auxquels donnait occasion une toque que les danseuses tenaient en
I. Cane. Noct., III, f. 174 v-175 r. Relâmpag-o [D. Gaspar Mercader], 5 estdticias a vna S>^ que en vn sarao daiia la mano con gnanie a su galan.
^gS l'art dramatique a valencia.
mains. 11 fallait enfin un cavalier avec deux dames ou une dame avec deux cavaliers pour danser le Furioso, dont le nom seul indiquait le rythme rapide et déconcertant. Grâce à la variété de ces figures le temps passait vite jusqu'au moment où le roi se retirait : il était près de minuit. Les torches et les chandelles éclairaient par centaines le triple vaisseau de la salle. Des cortèges se formaient qui reconduisaient bruyamment au Palais-Royal ou vers la rue des Chevaliers les acteurs de celte féerie. Imaginez le luxe des parures, le chatoiement des étoffes, l'éclat des pierreries et, par-dessus tout, la beauté des femmes, la splendeur des chairs nues et ce sourire qui illuminait l'obscurité comme le soleil illumine la huerta... 11 y avait, en vérité, à Valencia, une prodigalité de magnificences, une conception de la vie libre et harmonieuse qui lui méritait ce surnom, souvent réclamé pour elle par ses enfants, d Athènes de l'Espagne. Qu'importent auprès de cela les désordres que provoquait en marge de la société le rapide passage d'une civilisation surannée à un ordre de choses difTérent? La gangrène restait localisée. Valencia s'accommodait à merveille de la situation nouvelle qui lui était faite. Elle s'abandonnait à la joie de vivre, elle réalisait un type d'existence pleine et souple oii l'élégance se combinait avec le bien-être. Dans l'activité de son commerce, dans les raffinements de son industrie, dans les divertissements de ses habitants, dans le luxe de l'aristocratie, dans les parades et les galas de la noblesse, partout se révèlent une imagination surabondante et magnifique, une chaleur d'âme extraordinaire.