Bibl. J. E. Serrano Morales
L\ COMEDIA. 4l I
la littérature. Pour les juristes, les médecins, les religieux, qui publièrent des ouvrages se rattachant à leur profession, il est évident qu'ils travaillaient pour le bien et selon l'esprit de leur corporation : constatons seulement leur activité et le grand nombre de leurs livres. Il semblait que l'histoire dut échapper au monopole. En t'ait, elle fut confisquée par le clergé régulier ou séculier, de façon d'autant plus surprenante que le travail historique paraît avoir été intense et les œuvres assez nombreuses. Il n'y a point lieu de faire état des poèmes historiques : tels la Malfra (loSa) de Ilipolito Sans, ou la Descripciôn de la Insigne Ciudad de Valencia (1597) de Miguel de ^ argas ; c'est la seule forme d histoire que les laïques pratiquèrent, et on voit tout de suite qu'elle appartient à la littérature d'imagination. Mais quels sont, au temps qui nous occupe, les historiens qui comptent.^ Il y en a trois, Francisco Diago, qui a écrit la biographie de religieux illustres, tels que Vincent Ferrier, Raymond de Penafort, Louis de Grenade, et les « Annales du Royaume de ^ alencia » ; — Jaime Juan Bleda, le chroniqueur attitré des soulèvements et de 1 expulsion des Morisques; — enfin, Gaspar Escolano, qui, parmi toutes les histoires consacrées à Valencia et au royaume, a écrit la plus copieuse, la plus lisible, la plus avenante. Or, de ces trois érudits, les deux premiers étaient dominicains, le troisième curé d'une des plus importantes paroisses de la ville, celle de Saint-Etienne. C'est dire qu'ils ne travaillaient pas seulement pour eux et pour le public, mais pour le groupe auquel ils appartenaient. Concours poétiques, académies ou collèges, c'étaient autant de cénacles oii s'élaboraient à ^ alencia les œuvres de la pensée. Mais cette littérature, née dans des sanctuaires, n'était pas réservée aux seuls initiés. Si les pouvoirs publics l'ont protégée, c'est parce qu'ils voyaient en elle la chose de tous, le bien commun d'une population cultivée et spirituelle. La littérature était comme une copie réduite de la cité oi!i elle florissait. Elle a échappé à la tyrannie des clans pour appartenir à tous. Qu'elle n'ait point perdu quelque chose à s'identifier de la sorte avec son milieu et son époque, c'est ce que je n'oserais
/lI2 L ART DRAMATIQUE A VALEXCIA.
pas affirmer : il y a toujours une rançon à la popularité. Cette littérature qui suit l actualité n'aura point le loisir de s'appliquer à de grandes œuvres. Si l'on cherche à Valencia, entre i58o et 1600, un écrivain ou un seul livre, on trouvera beaucoup de noms et de titres, mais pas un seul qui s'impose. Tous les auteurs se sont dépensés en menues besognes, bâclant un jour une comedia, improvisant le lendemain un brelan de sonnets, passant ensuite à un discours académique. Leur esprit vit au jour le jour : ils se guindent parfois à de grands sujets, mais ils les traitent petitement. Piètre littérature, qui n'est guère que du journalisme. Elle est trop étroitement assujettie aux exigences de son temps, elle a limité son horizon aux perspectives de l'heure présente, et il lui arrivera que, née des circonstances, elle ne survivra pas aux circonstances.
Elle ne veut point plaire seulement à force d'à-propos, elle veut encore séduire par son amabilité. La mode est aux sourires et aux gestes prometteurs. De la poésie on bannit le lyrisme. On s'attache à la poésie légère, on la fait aussi papillonnante, aussi joyeuse que possible. On ne craint pas, pour en relever les fadeurs, d y glisser quelques plaisanteries pimentées; rien ne manque alors au régal. Gagnés par la contagion, les genres sérieux eux-mêmes n'osent pas se montrer sans faire un bout de toilette : Escolano étudie en homme du monde les antiquités de Valencia et il saupoudre sa narration d'anecdotes, de traits, de gentillesses qui lui font pardonner sa science. La littérature didactique cède le pas, décidément, à la littérature d'imagination. Poésies, comedias, romans (ceux-ci venus un peu plus tard que celles-là), voilà le goût du jour, et il n'est pas un Valencien, capable de tenir une plume, qui ne brûle d'y sacrifier. Aux gros in-folios ils préfèrent le petit volume de poche, coquettement imprimé par Petro Patricio Mey ou Chrisostomo Garriz.
Aussi, de tous les coins de la huer la, voilà qu'on se rue en masse à l'assaut de la poésie. L'avocat abandonne son cabinet, lartisan quitte sa boutique, le soldat dépouille son armure, la nonne déserte sa cellule, où elle fabriquait pour la bonne
LA COMEDIA. \t3
cause de savoureuses confitures, et tous ils accumulent fiévreusement noir sur blanc en lignes inégales. Il n'est si coriace matière qu'ils ne la rongent pour en tirer des rimes. Quatre minces recueils de poésies, publiés dans les premières années du dix-septième siècle ^ nous présentent en bel ordre un contingent de cent vingt-sept poètes, poétesses, poétereaux. Sœur Bernarde Romero, religieuse du riche couvent de la Zaidîa, se signale parmi les plus enflammées : son « Romance à saint Bernard tétant la Vierge^ » est d'une intrépidité vertigineuse. Chez elle et ses pareilles la vocation poétique s'associait à la vocation religieuse. Ailleurs, l'inspiration se répandait en tache d'huile dans toute la famille : telles les sœur Abarca, gentiment prénommées Barbe et Espérance^, qui trouvaient les rimes rares plus facilement qu'un mari. Des bambins s'attachaient à leurs jupes, et s'exerçaient eux-mêmes à rimer. Il y a eu en 161G, parmi les Montagnards du Parnasse, un académicien de huit ans. En iGoo, Laudomio Mercader, qui était né en lôga, faisait imprimer ses élucubrations dans Prado de Valencia. Unanime et précoce empressement! A la francmaçonnerie de la poésie tous et toutes voulaient être afTdiés.
Cette poésie, où l'à-propos remplaçait l'inspiration, convenait bien à une cité affranchie désormais des grandes préoccupations, empressée cependant aux manifestations collectives. Mais il y avait dans la littérature un autre genre qui s'adaptait encore mieux aux conditions actuelles de Valencia. Le théâtre, parce qu'il est le miroir de la vie, devait plaire à une société qui n'avait pas de plus cher ni de plus pressant souci que de se contempler elle-même; et, en effet, il s'est épanoui à Valen-
1. N'is 2, 3, 4 et 5 de notre Bibliographie des concours poétiques.