I. Cf. Rennert, 7'he life of Lope de Vega
LA GOMEDIA. ^IQ
Rueda et de Timoneda étaient déjà loin lorsque la comedia prit forme; mais leur action, ou du moins la tendance qu'ils avaient représentée, n'était pas périmée. 11 est certain qu'ils ont eu des continuateurs : que jouaient donc à l'ordinaire les troupes de campagne qui se multipliaient sur les divers points de la péninsule dans la seconde moitié du seizième siècle, sinon des pièces dans le goût de Lope de Rueda? Ni les œuvres, ni les auteurs n'ont survécu; à peine reste-t-il une dédaigneuse mention de Lope de Vega pour a ces barbares qui avaient accoutumé le vulgaire à leurs grossières inventions ^ )) ; mais si inconnus qu'ils nous soient, pourvoyeurs à gages des troupes comiques ou acteurs transformés en auteurs, ces dramaturges de fortune ont assuré, de 1 un à lautre Lope, la transmission du patrimoine artistique dont ils étaient dépositaires.
De la tragédie à la comedia, le passage fut plus direct. Probablement, nul historien de la littérature ne pourra jamais déterminer dans ce dédale du théâtre espagnol le point exact oià les œuvres produites sur la scène ont cessé d'être autre chose pour devenir des comedias. La révolution ne fut consommée qu'après une série d'oscillations. Du côté de la tragédie cependant, il semble que la transition se soit faite rapidement, et la forme très corrompue que celle-ci avait prise en Espagne l'acheminait vers le type de la comedia.
De fait, entre une tragédie de \irués et une comedia de Lope de Vega, il n'y a point de différence dans la structure. Les tentatives trop dépréciées de tragédie qui se sont produites sur divers points de la péninsule ont eu au moins ce résultat, qui est capital, d'interdire aux dramaturges, quels qu'ils fussent, l'usage de la prose. Désormais, le vers redeviendra le langage du théâtre, d'où il avait été banni par Lope de Rueda et Timoneda. Mieux encore, la comedia a adopté pour son usage les mêmes rythmes dont la tragédie avait usé. La richesse et la variété de l'orchestration poétique dont les comedias
I. Arte niievo, v. 26-27. « Muchos bârbaros | Que ensenaron el vulo-o a sus rudezas. »
s'accompagnent, ce n'est pas Lope qui en a le mérite, c'est Cueva, c'est Iley de Artieda on ^ irués, c'est encore Argensola. 11 n"a rien laissé tomber des formes lyriques que ses prédécesseurs avaient appropriées à l'usage théâtral ; il n'y a non jdIus rien ajouté, et jusque dans l'art, — d ailleurs incertain et contestable, — d'appropriei- certains rythmes à certaines situations, il est leur disciple obéissant. Cette souplesse de la poésie dramatique en Espagne, que l'on a si souvent opposée, comme un mérite ou comme un défaut, à la cadence monotone des tragédies françaises, elle se manifestait avant qu'existât le genre national espagnol, et elle fut imaginée par ces mêmes tragédiens qui chez nous allaient s'en tenir si fermement à leur rigide alexandrin : tant il est vrai que, de part et d autre des Pyrénées, le génie des deux races s affirmait en s'opposant! Chez nous, les cinq actes de la tragédie furent respectés comme un dogme; or, la tragédie espagnole, partie du même chilfre initial, en vint aux trois actes de Yirués, et celte tripartition resta la forme ne varielur que la comedia adopta. En sorte que le moule de la comedia était trouvé avant que celle-ci existât : c'était celui de la tiagédie sous la forme où elle s'était acclimatée en Espagne, et le Valencicn Virués fut, à ce qu'il semble, l'un des plus actifs à le façonner.
Pour remplir ce moule, la comedia pouvait emprunter à la réalité contemporaine la malière dont elle avait besoin, et Ion a vu quelle ne s en est pas fait faute, s'inspirant en cela de l'exemple du théâtre populaire. Mais elle pouvait aussi utUiser certains éléments historiques et légendaires que la tragédie lui avait appris à mettre en œuvre. La tragédie esj^agnole s'était volontiers inspirée de l'histoire, non seulement de l'histoire ancienne (La muerle de Ayax Tekunon de Cueva, La gran Semiranus, Elisa Dido de Virués), mais aussi de 1 histoire moderne (Atila furioso de Virués, La destrucciôn de Conslaidluopla de Gabriel Laso de Vega). Elle avait mis à la scène des traditions locales, et c'est le cas de Rey de Artieda dans Los Amantes. Elle avait ressuscité les héros de l'histoire nationale, tels que les sept Infants de Lara;
LA COMEDI A . 42 1
aux légendes merveilleuses et terribles qui enveloppaient le passé de l'Espagne, elle avait douné uue seconde jeunesse, et Gueva, lorsqu'il ouvrit aux dramaturges cette mine inépuisable, servait à la fois le passé, dont il assurait la survivance, et l'avenir, auquel il promettait quelques-uns des chefs-d'œuvre du théâtre espagnol. La comedia ne laissa point perdre cette indication. Guillén de Castro et Lope de Vega devaient trouver leurs plus belles inspirations dramatiques en cultivant le sol même de leur patrie ; la tragédie, qui avait d'abord été en Espagne un genre importé, leur avait appris à ne pas sortir de chez eux. Il y a mieux : la comedia se complut, lors même ([u'elle ne s'inspii'ait pas de l'histoire, à couvrir d'un vêtement historique les fantaisies les plus romanesques. Combien n'y a-t-il pas de royaumes conventionnels, de princes ou de rois imaginaires dans le répertoire de la comedia! C'est la vague postérité des héios authentiques de la tragédie : ils ne signifient plus grand'chose, à peine donnent-ils à des intrigues fictives une apparence vraisemblal)le ; ils sont là surtout, à ce que l'on dirait, pour nous rappeler le legs de souvenirs historiques et de traditions légendaires que la comedia avait recueilh de la tragédie. Héritière d'une si noble lignée, il ne se pouvait pas que la comedia n'en reçût quelque prestige. En fait, elle sera jugée digne de traiter tous les sujets : les plus nobles et les plus relevés, ceux même qui jusque-là avaient formé comme une enclave. Il n'y aura plus désormais de séparation rigoureuse entre le théâtre religieux et le théâtre profane; Vauto sucra- /?te/î/a/ conservera seul une certaine indépendance, limitée d'ailleurs par la communauté des acteurs et des auteurs, qui concouraient les uns et les autres aussi bien aux cérémonies mi-cléricales de la Fête-Dieu qu'aux représentations ordinaires ; mais, à part cette exception, la comedia étend partout son empire ; elle a licence de représenter indifféremment les nriiracles de saint Vincent ou les prouesses du Cid, les tourments d'un martyr ou les astucieuses machinations d un tendron en quête d amour. La mise en scène s'amplifiait : il fallait que les costumes, les décors, les machines fussent en rapport avec
/i2 2 L ART DRAMATIQUE A VALïïNCIA.
limportance des sujets. La tragédie avait déjà senti cette nécessité d'accommoder le luxe de la représentation à la noblesse des personnages et des événements représentés : cortèges qui vont à des tournois ou qui en reviennent, combats dont nous voyons sinon l'ensemble du moins quelques épisodes, parades et figurants; bref, tout un art de satisfaire les yeux en même temps que les oreilles. La comedia, notamment la comedia de ruido, a continué ces traditions ; elle les a développées peut-être, elle ne les a point créées. Il est certain qu'en passant par l'étape de la tragédie, le théâtre espagnol avait conquis ses lettres de noblesse. Il sut désormais hausser le ton, esquisser de grands gestes, — ceux de la parade ou de la prière, — s'imposer à l'esprit des spectateurs et non plus seulement les divertir. Si la comedia, en tout cela, ne fît pas d'apprentissage, c'est que la tragédie l'avait fait pour elle et avant elle.
On voit que la comedia fut tout le contraire d'une création ex nihilo. Il ne suffit pas de dire, pour expliquer comment elle s'est constituée, qu'elle a mêlé le tragique et le comique; car, dans la péninsule, la cloison n'avait jamais été étanche. Il faut dénombrer les éléments divers qu'elle s'est appropriés ; et l'on s'aperçoit, à passer cette revue, qu'à Valencia tout était disposé pour le prochain avènement du genre nouveau. Est-ce à flj dire qu'il a été la résultante de forces dissociées jusque-là et libres enfin de produire des efTets concurrents? Rien ne serait plus contraire à la vérité et à la vraisemblance. Le « moteur intelligent » qui mit en branle la machine, nous le connaissons; nous savons à quels moments il exerça son action dans Valencia : il s'appelle Lope de Vega. On ne saurait exagérer l'importance des séjours que ce créateur infatigable fit sur les rives du Turia, et il convient maintenant d'y insister.
Lope de ^ ega résida pour la première fois à Valencia au début de l'année i58(). Emprisonné à Madrid du 29 décembre 1587 au 8 février i588, à cause d'attaques injurieuses contre le comédien Jeronimo Velâzquez et sa famille, il ne
recourra sa liberté que pour accomplir la peine d'exil à laquelle il avait été condamné. Il choisit, pour s'y fixer, la cité de Valencia qui, rattachée à la couronne d'Aragon, se trouvait, comme la sentence le voulait, hors du royaume de Castille. Quinze jours de répit lui étaient accordés pour mettre ordre à ses affaires avant de quitter Madrid. Il en profita pour enlever une jeune fille qu'il aimait, Isabel de Urbina y Cortinas, dont il devint l'époux devant l'Eglise le lo mai i588. Le mariage, en ce qui concerne Lope, se fit par procuration : emporté par son humeur aventureuse, le fiancé, sans attendre la consécration officielle de son amour, s'était embarqué sur un navire de cette invincible Annadd, que Philippe II prétendait lancer contre l'Angleterre. Repris de justice et exilé, suborneur et mari, patriote et soldat, Lope trouve-t-il le temps de se rendre d'abord à Valencia, puis de courir de Valencia à Lisbonne, oii il s'embarqua, en s'attardant sur le chemin à des amusettes dont la moindre était un enlèvement? En tout cas, s'il passa peut-être par Aalencia, il n'y séjourna point. Il ne s'y établit qu'au retour de son expédition maritime, alors que l'année i588 était déjà révolue. Une indication fournie par les archives de l'Hôpital à Valencia porterait à croire qu'un malheur l'y attendait; c est, à la date du 3i décembre i588, le reçu d'une ofïrande versée aux pauvres de l'Hôpital par Lope de ^ ega en mémoire de sa femme défunte'. Il n'en faudrait pas davantage, à la rigueur, pour imaginer tout un drame. En réalité, le donateur de 1 Hôpital semble n'avoir rien de commun avec le poète; Valencia recelait à cette époque deux Lope de Vega, et (( Lope de Vega, laboureur » est cité notamment dans les Archives archiépiscopales sur le registre des autorisations de contracter mariage.
Lope, qui était en ce temps-là un condamné de droit commun, s'appliquait à se faire oublier. La police le surveillait,
I. Hosp. Conlralibre de la Claueriadel molt Mag. Mo Père Joan Anlhoni Matheu ciiitada, claiiari del hospital gênerai, del I de Jiiny de 1 588 Ji ries lo darrer de Maig i58g, f. 3i v : « Item a 3i de dit [dehe i588] de lope de vega marmesor de sa muUer : 20 s. 1 i. s — . d — . »
4 2 A l'art dramatique a yalencia.
puisqu'à la fin de son exil elle lui délivra, avant qu'il ne regagnât la Castille, un certificat de résidence*, mais les archives du juslicia criminal ont disparu. Aussi bien avait-il de quoi s'occuper sans sortir de chez lui : il écrivit et il aima, et Ton sait de reste la fougue qu'il apportait à l'un et l'autre passetemps. Isabel de Urbina était venue le rejoindre et elle n'allait plus le quitter jusqu'au moment ori la mort devait la surprendre à Alba de Tormes, sept ans après son mariage. Auprès (J'elle, — goûtant enfin un repos qui ressemblait à la paix du foyer, — il prit sa plume, qu'il n'avait jamais abandonnée, même dans les pires traverses, et puisqu'il fallait vivre et que, d'ailleurs, il y trouvait encore plus de plaisir que de profit, il composa des comedias. Le théâtre avait reçu dès lors à Valencia une organisation satisfaisante; il disposait d'un local, d'un public très friand, d'acteurs très nombreux. C'était plus qu'il n'en fallait pour surexciter la verve de Lope de \ ega. Il avait établi chez lui une sorte d'agence d'exportation pour envoyer dans les quatre coins de la péninsule, aux troupes comiques, les productions de son esprit, mais il se plaisait aussi à les faire essayer sous ses yeux par les comédiens de passage. Quiros notamment, directeur d'une troupe applaudie, qui résida à Valencia du a/i janvier au 21 juin iSSq, reçut mission de mettre en scène une des œuvres du poète "^. L'acteur
1. PérezPastor y Toniillo, Proceso de Lope de Vega par libelos contra nnos Comicos, Madrid, 1901. Déposition de Gaspar de Porras du 22 avril iSgS : «... hn visto este testig'o un testimonio y escritura quel diclio Lope de Vee^a Irujo con los signos y scUos de la ciudad de Valencia de como en ella cumpliô los dos anos de destierro del Reyno... »
2. Pérez Pastor y Tomillo, op. ri/., déposition de J. B. Villalohos du 25 avril iSgS : « ... este testigo le vio en la dicha ciudad de Valencia al dicho Lope de Vega con su muger y casa,... yendo este testigo à la dicha ciudad de Valencia y estando en ella en la compania de Osorio, autor de comedias, cuyo companero era este testigo, y de aquella vez le viô este testigo mas de dos meses... y alli viô este testigo que le diô à Quiros, autor de comedias, questaba en la diclia ciudad en aquel tiempo una comedia que alli hizo;... desde qualquiera parle dondc estaban los autores de comedias le escribian al dicho Lope de Vega à la dicha ciudad y les respondia y enviaba algunas comedias... » En ce qui concerne les comédiens de passage à Valencia aux dates indiquées, voir Comédiens et speclacles à Valencia, ch. iv, 126-182.
LA COMEDIV. ^20
Juan Bautista de Villalobos racontait six ans plus tard que se se trouvant à Valencia avec la troupe d'Osorio, il y avait fiéquenté Lope de \ ega pendant « plus de deux mois » : témoignage qui atteste que si Lope a bien lésidé à Valencia, il s'y est établi plus tard qu'on ne Ta cru jusqu'à présent. Osorio et ses collaborateurs donnèrent des représentations à la Olivera pendant six mois (iG octobre i588-i4 avril lôSg), mais ils n'y virent Lope que pendant deux ou trois mois. Ces deux ou trois mois se placent évidemment dans la seconde moitié de leur séjour, puisque d ailleurs ils coïncidaient aussi avec le séjour de Ouiios, commencé en janvier 1-189. Il en faut conclure que Lope ne prit ses quartiers à ^ alencia qu en janvier i58c). 11 a menti plus tard en attestant et en faisant attester qu il avait passé à Valencia les deux années entières que la justice avait fixées : on jieut assurer qu'il a vagabondé en Espagne ou liors d'Espagne pendant la moitié, ou presque, de la durée assignée à son exil hors Castille.
Réduit à cette durée, mais employé comme on vient de le voir, le séjour de Lope de V ega à ^ alcncia était suffisant pour amener de grandes conséquences. Au temps où il y arriva, la production indigène en matière de théâtre s'était ralentie ou arrêtée. Toute affirmation trop absolue sur ce point est forcément sujette à caution, puisque nous ne sommes pas sûrs de posséder la série complète des pièces représentées ou écrites à Valencia. Cependant, après les essais tragiques de Rey de Artieda et de ^irués, il semble que, leui" échec ayant été dûment constaté, on se soit recueilli dans l'attente d autre chose qui fût susceptible d une meilleure fortune. Cette vague espérance, Lope de Vega survenait à point pour la satisfaire. Tout bouillonnant encore de force créatrice, — pressentant déjà une nouvelle forme de drame à laquelle il n'avait pas encore donné la netteté de l'œuvre achevée mais dont les grandes lignes se dessinaient dans son esprit, — entreprenant comme on l'est à vingt-sept ans, mais expérimenté déjà comme quelqu'un qui sur la route de la vie a doublé les étapes, il allait à la fois élargir son horizon par une familiarité
quotidienne avec les écrivains du terroir et ouvrir des perspectives nouvelles aux jeunes dramaturges de sa cité adoptive. En 1089, Gaspar Aguilar avait vingt-huit ans, Castro n'en comptait que vingt et Carlos Boyl était à peine un jeune homme, presque un enfant. Seul, le chanoine Târrega, âgé d'environ trente-quatre ans, s'était peut-être essayé dans le genre dramatique; et si les autres, Aguilar, par exemple, avaient de leur côté esquissé quelques ébauches, on peut être assuré , puisqu'il les ont exclues du recueil de leurs pièces imprimées, qu'ils les ont reniées plus tard comme indignes d'eux et de l'école nouvelle. En tout cas, Lope de Vega ne trouvait pas à Yalencia une école dramatique avec une doctrine originale, des poètes préférés, une organisation indépendante. Il y trouvait seulement une jeunesse éprise d'art dramatique et que les séjours de plus en plus fréquents des troupes de campagne sollicitaient aux tentatives théâtrales. Ces recrues, enthousiastes mais incertaines, cherchaient un chef : elles le trouvèrent du jour 011 le Madrilène apparut. Pieprenons une métaphore qui devait servir de titre à un recueil de comedias valenciennes : Lope de Vega arrivait à Valencia juste à point pour indiquer le « nord » et tenir lieu de guide à des voyageurs en quête du bon chemin*.
L'influence que Lope de Vega exerça à Valencia dès ce premier séjour, se mesure à la chaleur de laccueil qu'on lui fit lorsqu'il y revint. L'exilé de 1089 connut dix ans plus tard la joie des réceptions triomphales. Domestique du marquis de Sarriâ, il accompagna son maître, en 1699, à Dénia d'abord, puisa Valencia lors du voyage que le roi d Espagne Philippe III et sa sœur l'infante Isabelle entreprirent sur la côte orientale. Il s'agissait pour l'un et l'autre d'y contracter mariage, le roi
I. Lope de Vega songeait-il aux poètes du groupe valencieu lorsque, en 1624, dans la Circe, il écrivait le passage suivant de l'épître adressée à D. Antonio Hurtado de Mendoza ?
« Yo las [=:. las comedias] saqué de sus principios viles,
Engendrando en Espana màs poetas
Que hay en les aires âtomos sutiles. »
avec Marguerite d'Autriche, l'infante avec l'archiduc Albert. Valencia, choisie pour cire le théâtre de cette double solennité, en régla l'ordonnance avec le luxe éblouissant d'une féerie.
Le premier tableau se déroula à Dénia, qui était le fief de D. Francisco Gomez de Sandoval y Rojas, quatrième marquis de Dénia, cinquième comte et premier duc de Lerma. Celui-ci était fort connu dans le royaume de ^ alencia dont il avait été vice-roi en 1595, et son fds, le marquis de Sarriâ, lui amenait en la personne de Lope de Vega un historiographe digne des fêtes dont la splendeur devait assurer la fortune du futur favori. ElTectivement, Lope conta en un poème de i63 octaves*, publié à ^alencia, la réception ménagée à Philippe III; l'art dramatique n'y avait pas été oublié, puisque la troupe de Alelclior de Villalba avait joué deux comedias, qui étaient peutêtre 1 œuvre de l'ingénieux et fécond dramaturge.
La suite devait tenir les promesses de ce prologue. Sur les rives du Turia, jadis témoins de tant de fêtes, on allait d'un coup surpasser toutes les merveilles. Les contemporains ont eu conscience de l'importance de ces fêtes royales : ils en ont imprimé ou du moins rédigé des relations, remarquables par la précision du détail ou l'élégance du style. Deux des plus notables poètes de \'alencia ne dédaignèrent pas de se faire chroniqueurs : Gaspar Aguilar publia, en 1699, à Valencia, chez Pedro Patricio Mey, un poème en octaves qui ne compte pas moins de quatre chants sous le titre de Fiestas nupciales que la ciudad y reyno de Valencia han hecho en el felici'ssimo casaniiento del Rey don P/ielipe nuestro seilor..., et D. Carlos Bo}'l imprima, en octaves également, un Epitalamio al casamienfo de los Serenissimos Reyes don Phelipe de Aiistria tercero y Margarifa de Austria. A la fantaisie des poètes s'opposa l'exactitude des historiographes : parmi ceux-ci, le mieux informé, le plus minutieux fut peut-être un fonctionnaire pontifical, Juan-Bautista Confaloniero, dont le récit plut au libraire Francisco Miguel, qui l'imprima; le public apprécia le talent du
I. Fies/as de Dénia al ret/ Cutholico Felippo III desfe nombre.
narrateur, et dans le public le trop fameux Juan Marti, connu pour avoir continué le Giizrndn de Alfarache sous le pseudonyme de Lujân de Sayavedra. Non content d'avoir plagié l'idée de son roman. Juan Marti, dans le récit qu'il insère des fêtes royales de 1099, reproduit mot pour mot l'opuscule de Coufaloniero ; tant il est vrai qu'un premier plagiat provoque à d'autres, plus inconnus, mais non moins flagrants. Plus prolixe que Confaloniero, Felipe de Gaona compila sur les circonstances du mariage royal un énorme manuscrit; c'est une source intarissable d informations. Il corrige les poètes, complète Confaloniero, et il suffit de le lire avec attention pour prendre une idée exacte des fêtes et du rôle de Lope de \ ega.
L'activité dramatique redoubla à \ alencia pendant la durée des fêtes. Deux troupes d'acteurs y séjournèrent simultanément pendant près de six mois, celle de Villalba du 8 juin 1098 au 3 mai 1099, celle de Heredia du 2 5 novembre 1098 au i5 avril 1599; par une exception remarquable, on ne leur imposa point le chômage habituel en temps de carême. Lope leur réserva-t-il la primeur de quelques-unes de ses comedias? C est probable, mais il ne nous en a rien dit. Nous savons seulement qu'il fit représenter, à 1 occasion du mariage, sur une place de la cité, un auto allégorique. Las bodas del aima cou el amor dlvino, et une tradition recueillie par Mifiana dans sa Continiiaciôn d la historia de Espana del P. Mariana veut que Lope ait tenu, à Yalencia, sur la scène publique, le rôle du gracioso. Lui-même a décrit les fêtes dans sa comedia El Argel Jingido y renegado de Amor (Comedias, Parte vni, Madrid, 161 7), mais il n'a mêlé à sa descnj)tion aucune anecdote personnelle*.
Gaona, moins discret que lui, nous raconte une mémorable mascarade qui eut lieu le mardi gras de l'année 1099, sur l'esplanade du Palais-Royal, à deux heures de l'après-midi. Il s'agissait de représenter la lutte du chevalier Carnaval et du chevalier Carême, celui-ci devant tuer celui-là, et ce duel four-
I. Cf. Barrera, Nueva Biografîa, au t. I des Obras de Lope de Vega pub/icadas par la R. Academia Espariola, Madrid, 1890, 79-80, et Rennert, The life oj Lope de Vega, \l\x.
nissait chaque année à Valencia l'occasion d une cérémonie dont les détails variaient, mais dont le fond restait immuable. Cette fois, Lope de Vega allait tenir en personne le rôle du chevalier Carnaval. Il était vêtu en bolarga, c'est-à-dire à la manière de cet acteur italien, Estefanelo Botarga, qui avait fait, peu après i58o, les délices des Espagnols : chausses et pourpoint rouges, par-dessus lesquels il portait une robe de chambre noire. Il était monté sur une mule, dont la sous-ventrière était garnie de grelots. Des volailles et du gibier, poulets, lapins, perdrix, pendaient de son cou et de sa ceinture, tandis que son compère, le chevalier Carême, portait au même endroit congres, merluches et morues. Précédés d'un cortège où se pressaient les plus nobles personnages, notamment le marquis de Sarriâ, les deux rivaux s'avancèrent vers le Palais- Royal, oij à l'une des fenêtres on apercevait le roi et l'infante. Lope de Vega se détacha du groupe et, poussant sa monture jusque sous la fenêtre, il adressa la parole à Philippe et à sa sœur. Il louait ses deux auditeurs, il s'extasiait sur la prochaine venue de 1 épouse et de l époux que l'un et l'autre attendaient, et sur ce double mariage qu'on allait bientôt célébrer, « il disait des merveilles ». Ce panégyrique des présents et des absents, il le fît « tout entier en vers italiens, comme il sied à un Botarga, qui est un personnage italien ». Puis, revenant à sa langue maternelle, il reprit les mêmes louanges dans un beau romance, dont le roi se montra charmé. Lorsque le poète, après cet intermède qui n'avait pas duré moins d une demi-heure, prit du large au galop de sa mule, il dut avoir le sentiment que le prestige de sa poésie avait suffisamment subjugué les cœurs pour qu'il pût ensuite, sans le compromettre, divertir par des pitreries la foule des spectateurs; le galop boiteux de sa mule, le bruit des sonnailles, les mines qu'il prenait provoquèrent le gros rire : du sublime au grotesque, nest-ce pas la démarche habituelle de Lope, assuré qu'il était de remonter à sa guise, d'un seul coup d'aile, en pleine poésie .^^
Le mariage royal fut célébré dans la Seu de Valencia, le i8 avril iSgg. Le cortège se rendit ensuite en grande pompe
liSo l'art dramatique a valencia.
au Palais-Royal, où les divertissements commencèrent. A la tombée de la nuit, la noble asssemblée dansait avec entrain tandis qu'au dehors, sur l'esplanade du Palais, une foule énorme se pressait. Pour la satisfaire, quatre aveugles choisis à Valencia parmi les meilleurs musiciens avaient pris place, sur des bancs, à l'entrée principale du Palais, et là, s'accompagnant du rebec et de la guitare à archet (vihuela de arco), ils entonnèrent sur un air champêtre un romance entrecoupé de quelques refrains populaires :
Pour les noces bienheureuses de Philippe le Madrilène, l'élite du Manzanarès s'est rendue à Valencia, la cité du Cid. Ils sont pauvres, les g-ens des Conseils; ils n'ont pas de quoi voyager; par amour et par loyauté, ils n'en sont pas moins accourus. Ils ont hypothéqué leur patrimoine'...
Cette poésie gouailleuse et véridique que les aveugles publiaient, nous la reconnaissons : c est le Romance a las ventiirosas hodas que se celebraron en la Insigne Ciudad de Valencia, et l'auteur en est Lope de Vega Carpio qui, par un de ces artifices dont il était coutumier, s'était plu à y déguiser sous des noms pastoraux tous les grands, toute la noblesse réunie à Valencia pour faire cortège au roi. Après le romance, pour prendre congé de leur innombrable auditoire , les aveugles firent entendre un sonnet, « dédié au roi et on sa royale personne était mise en scène » :
Je ne suis qu'un homme, comme toi; ne t'efFraie pas d'entendre évoquer la majesté et la toute-puissance, car de l'une et l'autre, je n'ai que l'usufruit, comme d'autres monarques l'ont eu avant moi... Lorsque j'ordonne que les épées et les flèches entrent en jeu, les océans et les
A las bodas venturosas de Felipe de Madrid lo mejor de Manzanarès vino a Valencia del Cid.
Pobres estan les consejos, no tienen con que venir, pero amor y lealtad '
a todos haze acudir.
Empeîïan sus heredades...
LA COMEDIA. /l3l
continents commencent à trembler; et pourtant il suffit de la Parque pour que moi-même je tremble' !
Avertissement audacieux ! Ce Mémento quia pulvis es, lancé par un poète qui empruntait le truchement de quatre infirmes, c'est une conclusion émouvante à cette journée nuptiale, et c'est aussi, pour Lope, un nouveau titre de gloire. Par là, le rôle qu'il a tenu dans les fêtes valenciennes prend un caractère original. Seul ou presque seul, il a su, lui le poète, entrer en contact avec la foule anonyme qui de loin assistait intimidée à ce spectacle de gala. Elle a trouvé en lui un interprète : il a fait entendre, en cette circonstance historique, cette même voix de l'Espagne, qui parle, héroïque ou farouche, tendre ou pathétique, dans ses comedias légendaires.
Quels furent les sentiments de Lope de Vega envers la cité qui avait fourni en 1089 un refuge à sa détresse et qui allait fournir en 1699 un théâtre à son talent.i^ On peut juger de leur profondeur par le grand nombre de ses comedias dont l'action se déroule à Valencia. El Grao de Valencia, Las flores de D. Juan, Fray Martin de Valencia, La pohreza estimada, Los torneos de Valencia nous sont autant de preuves qu'en quittant les rives du Turia il en avait emporté des impressions durables. Si même nous en croyons le bibliographe Rodriguez, qui se réfère sur ce point au témoignage de personnes contemporaines et amies de Lope, celui-ci, tandis qu'il habitait Valencia, eut connaissance de certaines aventures qui défrayaient alors la chronique locale, et il en prit occasion pour écrire sur des données réelles Los locos de Valencia et La viuda valenciana'^ .
1 . Hombre soy como ères, no te espantes de oyr la magestad y el poderio,
pues de ambas cosas solo el vso es mio
seofun lo fue de otros Monarchas antes
Y aunque quando el vibrar la espada y arco senalo, eslan temblando el mar y el suelo, a mi me haze temblar sola vna Parca.
2. Rodriguez, 597 : « Acuerdome aver oido a algunos que le [= â Lope] comuûicaron quando aquella su mansion en N. Patria, que por casos que en ella ocurrieron entonces, compuso las Comedias que intilulo : los Locos de Valencia y la Viuda valenciana; y eslan en las Partes treze y catorce de sus Comedias. »
L AKT DR.VM VTIOUE V VALENCIA .
A cette fidélité dans le souvenir, les \ alenciens répondirent par une fidélité égale. Ils auraient pu s'éprendre de tel autre écrivain en renom, par exemple de Luis \ é\ez de Guevara, qui tout jeune encore était venu à Valencia pour les fêtes de logg comme page du cardinal-arclievèque de Sevilla, D. Rodrigo de Castro, et qui en écrivit, au témoignage de Nicolas Antonio, une chronique, d ailleurs inconnue*. Mais leurs préférences allèrent résolument et restèrent à Lope de ^ega. Trente ans après la date oii le Phénix des esprits avait séjourné à Valencia pour la dernière fois, les \alenciens lui rendaient encore un culte ; la fameuse jjrière : « Je crois en Lope tout-puissant, Poète du ciel et de la terre... », qui exprime si hien la ferveur de la dévotion espagnole envers le poète, était répandue à profusion dans la cité, et l'Inquisition, pour en détruire les exemplaires, dut déployer une énergie inusitée^. Vers la même époque, comme s'il y avait eu alors un redoublement dans le tribut d'admiration, le A alencien Jacinto Maluenda fit imprimer à \alcncia, chez Miguel Sorolla, en i63i, son roman en prose mêlée de vers, Bureo de las musas del Turia^. L'épisode principal en est une visite que les Muses du Turia font à Madrid aux Muses du Manzanarès ; celles-ci adressent à leurs rivales valenciennes une invitation en forme et elles terminent leur lettre par la formule : Giiarde os Apolo machos anos; à quoi les Vluses du Turia donnent dans la réponse une réplique piquante : Lope os guarde, (pie es lo mismo que Apolo. Hommage qui atteste que Lope, pour les Valenciens, était passé au rang des dieux. Faut-il là-dessus voir dans le Bureo de las musas un roman à clef:* Le chroniqueur valencien, Onofre Esquerdo'', n'en doutait pas, et sur un exemplaire du Bureo, conservé maintenant dans la bibliothèque Serrano Morales, il a indiqué
1. Rinconete ij Coriadillo, de Miguel de Cervantes, edic. por Franc. Rodriguez Marin, Sevilla, igoS, 167, note iio.
2. A. H. N. Inquison de Vala. Libres de actos. leg- i, no G, f. 383.
4. Sur ce personnage, qui a vécu de r03j à 1G99, cf. Xinieno, II, i32-i33 et Serrano Morales, 54i, note.
au frontispice que le personnage nommé Belardo n'est autre que Lope de ^ega, et que Belisa, c'est Isabel [de Urbina]. Rien, à vrai dire, dans le détail de l'intrigue, ne justifie 1 hypothèse de Esquerdo, mais il reste exact que le roman manifeste d'un bout à l'autre un asservissement complet à l'influence de Lope; ne nous y cite-t-on pas le cas d'un poète valencien* qui, pour n avoir pas été nommé dans le palmarès du Laurel de Apolo, se pendit presque de désespoir? Ce zèle à épier les moindres gestes du maître, ses paroles comme ses silences, a une signification. Il symbolise exactement le patronage que Lope, depuis son premier séjour en iSSg jusqu'à sa mort, a exercé sur tout ce qui à \alencia se piquait de littérature; — patronage incontesté et fécond, parce qu'il s'était établi à l'époque oii les écrivains indigènes, désemparés et incertains, cherchaient une direction et que Lope avait été pour eux le chef, l'entraîneur attendu. Lope de Vega, le jour oii il arriva à Valencia pour la première fois, ne détruisit rien pour mettre autre chose à la place, mais il trouva la jeune comedia hésitante encore et incertaine; il l'aida à se dégager des entraves qui l'embarrassaient, il assura ses pas et il lui montra la route où elle devait se diriger.
On pourrait soutenir que sans le séjour fortuit de Lope l'activité dramatique des Aguilar, des Guillén de Castro, des Târrega ou bien ne se serait pas produite ou bien aurait pris une forme atténuée et différente de celle qu'elle a eue. Il y avait cependant à \alencia, aux approches de l'année 1600, un goût
I. C'est la Muse du poète Perardo qui parle aux Muses protectrices des autres poètes : « No quereys, Musas ilustres, que muestre deuido sentimiento, si he sabido que siendo yo hija de Mançauares no estoy en el Laurel de Apolo, libro que compuso el Fenix Espanol? Estoy por ahorcarme y no seré la primera que por la misma causa lo haura hecho; que yo se que cierta Musa del Turia teoia impulsos de ahorcarse y lo dexo por no poner exemplar, pues siendo muchas las oluidadas, todas querrian hazer lo niismo. » m,
si vif des spectacles que la renaissance dramatique ne doit pas seulement passer pour l'œuvre des dramaturges, mais aussi pour celle du public.
De même que nobles et roturiers collaboraient dans les assemblées mui»icipales, de même que commerçants et industriels se groupaient en corporations, de même que clercs et laïques s'associaient en congrégations et confréries, ils vont tous s'assembler pour la satisfaction de leur plaisir, comme ils faisaient déjà pour la gestion de leurs intérêts; ils vont constituer aux acteurs et aux auteurs des auditoires vibrants, donner enfin à l'art dramatique ce concours de l'opinion publique, sans lequel il est à lui-même comme sa propre parodie. Du coup, la nature du théâtre valencien se trouvera modifiée. Il n y aura plus désormais au Palais-Royal des spectacles pour la noblesse, sur des tréteaux de fortune des spectacles pour le peuple, dans l'enceinte de l'Université des spectacles pour les doctes. Une confusion s'est produite, qui mettra en commun les divertissements aussi bien que les commodités de la vie. Un seul théâtre suffira à la multiplicité des goûts comme à la variété des catégories sociales. Le même art charmera l'académicien bel esprit, le grand seigneur raffiné, le tabellion rassis, le spadassin querelleur. Désormais, dans cette unité qu'aucune discorde ne troublera , le théâtre va s'organiser, comme toute chose à ^ alencia s'est organisée ou s'organise.
Il lui fallait d'abord un local réservé. Il l'obtint, il en obtint même deux à partir du jour oii 1 Hôpital général de ^ alencia eut reçu le privilège d'exploiter au bénéfice des pauvres les jeux scéniques. Le corral de la Olivera, aménagé dès i583 à l'usage exclusif des acteurs et de leur public, mit le théâtre à labri des aventures fâcheuses qui le guettaient dans les auberges où il s'était produit. Il n'est rien comme de se sentir propriétaire pour croître aussitôt en dignité et en mérite. Du jour où l'art dramatique eut conscience qu'il avait un chez-soi, son ambition comme son importance en furent relevées. L'annexe des Santets, si modeste et incommode qu'on la sup-
pose, augmenta encore son prestige, parce qu'elle permit à certains moments d'organiser simultanément dans A alencia une double série de spectacles. Combien y avait-il de villes en Espagne à cette date qui donnassent à leurs habitants, dans une même après-midi, le choix entre deux spectacles? Il y avait Madrid, il y avait Séville, et Valencia complétait le trio. Les troupes de campagne, en quête d'auditoires, affluèrent vers le ïuria. Elles affluaient déjà avant que l'Hôpital eut obtenu la ferme des jeux publics, et leur empressement fut la cause qui le détermina à solliciter ce monopole.
En vain, les administrateurs de l'Hôpital, dans leur cupidité que les plus nobles mobiles inspiraient, grevèrent-ils de conditions onéreuses la location de la Olivera ou des Santets, Leur gestion, un peu tracassière, mais toujours probe et avisée, obtint assez promjDtement ce résultat de régulariser le cours des représentations. Grâce à eux, la scène chôma de moins en moins. De Madrid ou de Barcelone arrivaient à point nommé des comédiens pour remplacer ceux partis de la veille. Des sergents-recruteurs, répandus dans la péninsule entière, pourvoyaient aux besoins de Valencia, signaient les engagements, empêchaient les doubles emplois. Ce n'est pas seulement un édifice que l'art dramatique posséda à Valencia, ce fut une administration tutélaire, qui s'ingénia à en favoriser l'épanouissement*.
Il est plus que probable, il est certain, "quoiqu'aucun document ne l'atteste, que les dramaturges valenciens essayèrent leurs forces sur la scène de la Olivera. Cela ne veut pas dire que leur réputation et leurs œuvres ne se soient pas étendues hors de Valencia, mais il fallait, pour en sortir, qu'elles se manifestassent d'abord sur place. Au directeur de chaque troupe, et à lui seul, incombait le soin de constituer pour les siens un répertoire, et par ce que nous entrevoyons des mœurs théâtrales de ce temps, cette obligation était une des plus
I. Cf. mon livre, Spectacles et comédiens à Valencia, i58o-i63o, qui traite en détail, d'après les documents retrouvés à l'Hôpital et dans les archives des notaires, de l'orn-anisation matérielle du théâtre à Valencia.
Il36 l'art dramatique a valencia.
lourdes qui pesassent sur lui. Il devait donc écouter d'une oreille complaisante, à peine débarqué dans Valencia, les offres de service que les auteurs locaux lui adressaient^ il les provoquait au besoin, et dès que le prix et les mérites des œuvres lui paraissaient acceptables, il les incorporait bien vite au répertoire de sa troupe. Pour leur faire subir l'épreuve de la scène, il n'attendait pas l'étape prochaine, il profitait au contraire de la sympathie naturelle des Valenciens pour un compatriote. Puis, content ou mécontent de cet essai, il allait le renouveler sous d'autres cieux, devant un auditoire d'inconnus. La comedia, dès lors, suivait la fortune errante des comédiens ; elle était perdue pour Valencia, qui 1 avait vue naître. Est-il bien sûr, d'autre part, qu'elle ait répandu sur les chemins de la gloire le nom du dramaturge? L'extrême indifférence que le théâtre espagnol de la grande époque a professé envers la propriété littéraire, laisance avec laquelle le nom d'un auteur fameux était substitué sur les affiches, sur les manuscrits, dans les conversations, au nom de l'auteur véritable, ce laisser-aller et ce sans-gêne donnent à penser que si la renommée de la comedia subsistait, la personnalité du poète s'égarait trop souvent en cours de route. Devenue étrangère à Valencia, devenue étrangère à son auteur, que restait-il donc de la comedia? Pas même un souvenir.
Un moyen s'offrait do perpétuer la mémoire de ces comedias disséminées aux quatre vents de la péninsule. Pour en assurer la propriété à leurs auteurs, il n'était que de les imprimer. On s'y appliqua résolument, mais non à une date aussi ancienne que certains historiens l'ont cru. Le Jardin de comedias de poetas vuleiiciaiios, imprimé en cinq volumes à Valencia en i585, parait bien être une invention de quelque Valencien
I. Dans le Guzmûn de Alfarache de Lujân de Sayavedra (B. A. E., l\'2.\^), nous assistons à une séance du « Comité de lecture », tel qu'il fonctionnait alors dans les troupes de campagne. La pièce lue s'intitulait : El cautivo enganoso. D'après le poète qui l'avait écrite, c'était « una jornada pastoril â la morisca de alla de Africa, que es ufla maravilla ». Cet épisode du roman se passe précisément à Valencia.
LA COMEDTA. ^Sj
désireux d'assurer à sa ville natale, par n'importe quel moyen, la gloire d'avoir fondé en Espagne le théâtre national. Jusqu'à présent, personne n a pu ni décrire les volumes en question, ni donner la liste des comedias qu'ils renferment. Schack*, qui a cherché, sans le trouver, le Jardin valencien, s'étonnait de l'ignorance ori, tout en nous parlant de cet ouvrage, on nous avait laissés sur son contenu. Son étonnement se serait accru, s'il avait soupçonné cette vérité qui est aujourd'hui incontestable : Felipe Mey, humaniste et imprimeur, que l'on donne pour l'éditeur du recueil, avait émigré de Valencia depuis plus de huit ans à la date où le prétendu Jardiny aurait été publié. Etabli à Tarragone sous la protection de l'archevêque D. Antonio Agustîn, il y servait les bonnes lettres par le travail de la presse et par celui de la plume, et l'imprimerie qu'il y régenta fut la première qu'il ait possédée; ses premières armes, il les avait faites dans l'atelier piaterncl"^. Où placer dans le récit de cette vie l'épisode de la publication du Jardin?
Matériellement impossible dans les conditions énoncées, la publication du Jardin est historiquement invraisemblable. En i585, à Valencia, on n'aurait peut-être pas découvert une seule comedia digne de ce nom, en tout cas on n'en aurait pas trouvé en nombre suffisant pour remplir un volume, et c'est de cinq tomes que l'on vient nous parler! \ingt-cinq années plus tard , après une période d'activité dramatique comme l'Espagne n'en avait encore jamais vu et ne devait plus jamais en revoir, on a tout juste réussi au pays du Turia à constituer un recueil de comedias en deux parties.
Les Doze comedias famosas de rjuafro poêlas naturales de la insigne y coronada Ciudad de Valencia sont le premier monument authentique où s'affirme la contribution du génie valencien à l'œuvre nationale de la comedia. Elles furent imprimées à Valencia au cours de l'année 1608 par les soins de Aurelio Mey. Non que celui-ci fût imprimeur de profession. Mais trou-