‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 16 sur 343 · Bibl. J.-E. Serrano Morales · texte numérisé non relu

Bibl. J.-E. Serrano Morales

accompagne le « Mystère d'Adam et Eve », montre que pour celui-là au moins il s'agissait d'une reprise.

Le (( Mystère de saint Christophe* » ne s'embarrasse ni de nombreux personnages ni d'une intrigue compliquée. Saint Cliristophe, dont la prestance est d'autant plus majestueuse qu'il est juché sur un escabeau et brandit un palmier en guise de canne, rencontre un pauvre ermite. Il lui déclare qu'il est en quête de Celui dont le pouvoir s'étend sur le monde entier. (( Jeûnez avec grande ferveur, lui répond l'ermite, et peut-être que vous le trouverez"^. » Mais Christophe a un formidable appétit : il préférerait une autre pénitence. Soit, consent l'ermite ; vous passerez sur la rive prochaine les voyageurs dont ce fleuve, que vous voyez, arrêterait le voyage. Voici que trois pèlerins approchent, un homme, une femme, leur père : ils chantent, par un anachronisme significatif, les louanges de saint Christophe! Ils demandent à l'ermite comment traverser le fleuve, et celui-ci les renvoie à Christophe, « qui pour servir le roi du ciel vous prêtera son concours dans la traversée ». En effet, hissés sur les épaules du géant, les voilà bientôt en lieu sûr. Un nouveau passager se présente : c'est un enfant, et le passeur se réjouit de porter maintenant un poids si léger. Mais cette légèreté n'était qu'une apparence : « Jamais, confesse-t-il, je n'ai soulevé petit enfant qui pesât autant... On dirait que je porte le monde entier. » Et Jésus — car c'était lui — de répliquer simplement : « Tu l'as dit. » Tous alors entonnent à haute voix, et en castillan, le couplet final.

Il y a dans le (( Mystère du roi Ilérode » plus de savoirfaire et d'invention. L'auteur ou compilateur du Mystère sait

1. Cf. Rouanet, Autos, Farsas y Coloqiiios del siglo XVI, I, l\hi, un Auto de Sanct Chrislooal, et IV, 202, d'intéressants rapprochements.

2. « Si dejuneu ab gran anior, ya queix tantust lo trabau. » Cf. Legenda ourea, éd. Graesse, 43 1 : « dixitque eremita Christophoro : Rex iste cui scrvire desideras, istud requirit obsequium, quia fréquenter jejuaare oportebit. Cui Christophorus : aliud a nie requirat obsequium, quia istam rem nequaquam ag'ere valeo ». Alors l'ermite lui indique la prière, mais Christophe ne sait pas prier, « Cui eremita : nosti talem fluvium, in quo mulli transeuntes periclitantur et pereunt? » Et Christophe d'accepter le métier de passeur.

ce qu'il veut et où il va, et il fait part au public de ses intentions tlaiis une loa préliminaire. Les trois Rois Mages se rencontrent sur la route de Bethléem et justifient le voyage qu'ils ont entrepris par le souvenir des anciennes prophéties. D'autre part, Hérode s'inquiète de la naissance d'un enfant prodige et consulte sur ce cas les savants de son entourage. Ace moment, les Rois Mages se présentent devant lui: désireux de se renseigner, il leur conseille de partir au plus vite pour Bethléem, et de venir ensuite lui rendre compte de ce qu'ils auront vu. Aussitôt dit, aussitôt fait : nous sommes à Bethléem, les Mages offrent leurs présents au Dieu enfant, et un ange les avertit de ne point retourner auprès d'Iiéiode. Un grave péril menace. La Sainte Famille part pour l'Egypte, où elle trouvera un refuge. Sur la route, le miracle du blé, mùr aussitôt que semé, égare les persécuteurs, et les fugitifs s'éloignent en sûreté, tandis qu'un ange célèbre dans ses chants la pureté de l'Immaculée-Conception*, dont les Valenciens furent en Espagne les plus fervents champions. — Hérode est joué ; il se vengera sur des enfants innocents. Un de ses hérauts lit une proclamation convoquant toutes les mères de famille avec leurs nourrissons. Admirable proclamation! le roi Hérode, avec un don prodigieux de divination, y met en cause les Valenciennes des temps ultérieurs; il les énumère toutes, celles de Puig, celles de Masamagrell, d'autres encore! Mieux que cela, il connaît leur péché mignon, ces débauches de fard et de parure, qui compromettent plutôt qu'elles ne rehaussent leur beauté naturelle. Mais les Valenciennes, celles du moins que Ion voit dans les mystères, ignorent la rancune : elles répondent en foule à l'appel de ce contempteur. Quel accueil trouvent-elles ! Les sbires d'Hérode, les implacables sarjanls, se précipitent sur elles et, parodiant le massacre des Innocents, ils les fouaillent bruyamment avec les carxots, rouleaux sonores en parchemin, qui, une fois mis en bianle, caressent aussi l'échiné des spec-

I. c Ella es ella, — la que pari y resta doncella. — Ella es la Inmaciilada, — eternanient preservada, — mare del que la ha criada, — verge tosleinps y doncella. — Ella es ella, — la que pari y resta doncella. »

LES ORIGINES. S'y

tateurs. Ainsi le Mystère s'achève dans une débandade générale; et cette scène (inale, où le bon public participe au divertissement, lui a assuré dans la région valencienne une popularité exceptionnelle. La Degollal La Décollation ! quel Vaieni cien aujourd'hui encore ne s'attendrit pas au souvenir de la fraternelle bousculade qui marquait naguère le passage de ce cortège avant la fatale interdiction prononcée sous prétexte de bel ordre et de bonne tenue* !

Les délicats appréciaient davantage le « Mystère d'Adam et Eve )). Le début en est majestueux. Dieu le Père descend du ciel sur la terre, au son des instruments. Il veut achever l'œuvre de la création en instituant l'homme à son image, et voici, en effet, que surgit le premier homme, Adam, auquel le Créateur donne sur-le-champ une compagne. Qu'ils vivent tous deux en paix dans le paradis terrestre ! Une seule réserve est imposée à leur liberté : c'est de ne point goûter aux fruits d'un arbre fatal, l'arbre du bien et du mal. Leurs jeunes yeux sont éblouis par les merveilles de ce jardin. Adam toutefois s'endort, et le serpent commence aussitôt ses manœuvres. Il appelle à trois reprises :

Sehp. — Eve, Eve, Eve... ne le trouble pas.

Eve (toute troublée). — - Qui es-lu donc, toi (jui connais mon nom?

Sekp. — Tu le vois... le serpent

Eve, — Enfin, que me veux-tu?

Sehp. — Je ne veux rien, mais il serait bon de savoir pourquoi Dieu vous a ordonné de ne point mander de ce fruit-là... Si Dieu avait vraiment voulu vous le soustraire, il ne vous l'aurait pas montré, et il ne l'aurait pas créé parmi tant d'autres fruits.

Ces paroles insinuantes ont vite raison de la résistance d'Eve. A peine Adam se réveille-t-il qu'elle lui raconte la faute qu'elle

I. Dès le seizième siècle, la procession de la Fête-Dieu donnait occasion à des abus scandaleux : des chenapans se déguisaient, se glissaient parmi les figuran ts des e/i/rc/me^oset sous ce couvert exerçaient mille rapines. Le 26 mai i535 et le 19 juin i538 des avis furent proclamés à son de trompe, défendant que nenr/iina persona... no gose ni presnnieixca de anar per la ciiitat des f reçut pera fer los enlramesos sans avoir un sauf-conduit des organisateurs. Cf. les Man. de Conseils à la date indiquée.

vient de commettre et dont elle éprouve le charme délicieux. En vain Adam lui rappelle 1 interdiction divine et les menaces d'un rigoureux châtiment : elle s'obstine à se réjouir de son péché et à vouloir le faire partager à son compagnon. « Mangez-en, insiste-t-elle. Que vous en coûte-t-il? Notre Dieu toutpuissant a voulu seulement nous effrayer, mais non nous châtier. )) Et dans sa frénésie d'avoir un complice, elle recourt enfin à l'éternel argument du dépit, qui a toujours assuré le triomphe de la femme : a Vous ne voulez pas.^ Je ne vous dirai rien de plus, si ce n'est que je reconnais maintenant et que je vois clairement combien peu vous faites cas de moi. » Adam s'abandonne, il mord dans la pomme fatale. Aussitôt une voix puissante, la voix de Dieu, gronde et maudit. L'Ange pousse les coupables vers la porte du paradis, mais la dureté de cœur que la Genèse lui attribue, s'est attendrie sous l influence de la mollesse valencienne. 11 ne leur cache pas qu un sort misérable les attend, que la mort fera d'eux ses victimes, mais il leur verse l'espoir de la miséricorde divine : un rédempteur naîtra pour racheter leur postérité ^

Tous les annalistes, tous les critiques qui ont traité de ces trois mystères — tous, aussi bien l'aventureux Boix que le perspicace Milâ'- — ont été obsédés par la préoccupation d'en déterminer la date. Ils se sont même imaginé parfois qu'ils y avaient réussi, et nous le croirions après eux, si nous n'étions mis en garde par les divergences qui les séparent (pour Boix (( Saint Christophe » est de i^^g, tandis que Mila le placerait plutôt en i53i). Une fois éveillée, notre défiance ira loin :

1. C'est ua Irait commun à bien des mystères du quinzième siècle que d'associer au drame de la Chute celui de la Rédemption. Dans un mystère provençal, publié par MM. Jeanroy et Teulié, et qui traite de la création et de la chute, on voit saint Michel chasser Adam et Eve du paradis, mais ceux-ci, une fois dehors, affirment leur confiance dans le fils de Dieu, Per fayre la redemptio

I Del gran peccal que ieii iey cornes. — Mystères provençaux du quinzième siècle, publiés pour la première fois par MM... Toulouse, Privât, éditeur (T. IIl de la Bibliothèque méridionale, i^e série), 12.

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