Obras, VI
LES ORIGÎNES. 29
elle ira jusqu'à poser la question d'une autre manière, jusqu'à assigner à chaque mystère non pas une, mais plusieurs dates.
Ce qui est probable, ce que les documents suggèrent, c'est ceci. Les mystères valenciens ne furent jamais, ni à l'origine, ni dans la suite de leur histoire, des œuvres définitives dont le texte, arrêté ne varietiir, se serait transmis de génération en génération avec 1 incorruptibilité des Livres Saints. La faveur dont ils jouissaient, loin d être un gage de préservation, était pour eux une cause permanente d'altération ; leur style, leur vocabulaire dépouillaient chaque année les formules devenues archaïques. D'autres modifications, plus graves, y étaient introduites de propos délibéré : elles avaient pour objet, non point de les adapter aux événements contemporains (il ne semble pas qu'on y ait introduit des allusions d'actualité), mais bien d'y mettre à profit les nouvelles ressources scéniques que l'on avait ajoutées pour le cortège de l'année courante à celles des années précédentes. A mesure que la procession de la Fête-Dieu augmentait le nombre de ses figurants ou la splendeur de ses roques, les mystères recevaient de leur côté des développements et retouches parallèles de façon à maintenir une concordance aussi exacte que possible entre les pièces représentées et les instruments de cette représentation. Tout en conservant un fond traditionnel, ils compliquaient ou raccourcissaient leurs intrigues, ils allongeaient ou abrégeaient leurs tirades, ils grossissaient ou diminuaient la liste de leurs personnages, selon que l'on disposait pour le spectacle d'une organisation plus ou moins complète. En un mot, on appropriait les mystères à la mise en scène, et non la mise en scène aux mystères. Et c'est pour cela qu'on ne saurait leur assigner une date ferme, parce que la stabilité leur a manqué qui permettrait d'en rattacher l'art ou le langage à une période déterminée.
On peut du moins marquer, avec l'aide de documents appropriés, quelques-unes des étapes par où ils ont passé. La transformation lente et continue qu'ils subissaient, se fit au début dans le sens de la complication. Voyez, par exemple, le a Mys-
,3o L AHT DRAMATÎOLE A VALKNCÎA .
tère de saint Christophe ». En i/ioi, la procession comportait un saint Clirisloplie avec lenlant Jésus, et il n'est pas sûr, malgré les « gants » qu'on achetait pour eux, que saint Christophe aussi hien que Jésus, ne fussent pas simplement représentés par des statues*. En iSa", un certain Frances Gonçaluo tient le personnage de Christophe et touche de ce chef un salaire de dix sous, mais rien n'indique qu'il ait eu auprès de lui des auxiliaires pour lui donner la réplique-. En i53i, il existait un entrâmes de peu que l'on désigne sous le nom de Sent ChripstofoP ; 1 on peut croire qu'il y avait dès lors une représentation, mais une représentation rudimentaire qui n'avait pas d'autres protagonistes que saint Christophe, l'ermite, et l'enfant Jésus. En lo/j/, les anges Raphaël et Tobie interviennent dans le spectacle'. En i553, mention est faite, parmi les misteris de peu, de lo Crisfùfol ab sos pelegrins'' ; si l'on stipule que les pèlerins figurent dans le spectacle, c'est que naguère encore ils n'y figuraient pas : innovation capitale, puisqu'elle a permis au mystère de se constituer tel que nous le connaissons aujourd'hui, avec ses deux parties qui mettent le héros de la j)ièce à une double épreuve, traversée du fleuve par les pèlerins, traversée par l'enfant Jésus. Un document de 1587, qui fixe les salaires des acteurs et des figurants dans les processions de la Fête-Dieu, témoigne du succès obtenu par le mystère sous sa nouvelle forme et de l'ampleur que la représentation en avait prise : plus de vingt personnages de chair et d'os évoluent autour de saint Christophe''. Qu'il était loin le temps où à lui seul le bon géant était toute la pièce!