Ibid., 39 c
6. Tous les exemples sont empruntés à la page 34 de la B. A. E, XLIII.
L ART DRAMATIQLE A VALENCIA.
a provoqué la trahison, il accumule les traits d'une pesante ironie (Sigue el amhar y el algalia \ Dese conde a tu sahor). Dépit brutal et jaloux, c est bien là tout son caractère, et c'est bien aussi le caractère de son langage. De même l'espièglerie si gracieuse de Beatriz, la familiarité simplette de Laura se marquait dans le ton de leurs paroles. Autant de styles que de personnages : c'est l'idéal du dramaturge, et il s'en faut que Târrega y ait atteint. Mais enfin une harmonie, des correspondances délicates se laissent parfois discerner.
Une autre originalité est chez lui mieux marquée : 1 esprit. Il gardait toujours un sourire en réserve. Son esprit n'est ni amer ni anodin ; il est joyeux comme le soleil de la /uieiia, abondant comme les eaux qui l'arrosent. Le paysage familier en a souvent inspiré les saillies. A un amoureux éconduit sa belle conseille qu'il file lui-même le linceul de son amour, « comme fait le ver à soie »*. Une jeune femme incrimine celui qui lui a dérobé son cœur : « Le voleur est entré par mes yeux : ce sont deux mauvaises fenêtres qui n'ont pas de grilles pour les défendre, car grillées elles ne servent de rien"-. » Parcourez aujourd'hui encore les allées de mûriers, auprès desquelles les magnaneries s'abritent; flânez à travers les ruelles de la cité où tant de fenêtres en sadlie, plus grillées qu'un pénitencier, retiennent loin de la belle 1 élan, mais non les fadeurs d un sempiternel soupirant : vous verrez que les comparaisons de Târrega ne sont pas seulement amusantes, il les a comme détachées du panorama valencien.
Sa verve ne connaît pas la fatigue. L'esprit de mots surtout a conduit Târrega aux plus inacceptables débauches. Que Dofia Blanca reproche à D. Diego de lui préférer une Turque,
Don Diego, por vida mia
que sera mejor hazaiïa
por UQ zequi de Turquia
dar una blanca de Espana, [Cerco de Rodas, II.)
1. « Muera tu fe como quiera, | y eutierrente entre tus obras, | como e^usano de seda. » El cerco de Rodas, III.
c'est un trait auquel il faut surtout reprocher d être banal et insignifiant. Mais que la similitude clans les termes soit obtenue au détriment du sens et du bon sens,
« Bien es seda, pues se da
a quien ni auu dada la toma », (B.A.E, XLIII, 36 a.)
il convient alors de dénoncer le mauvais goût'. La boulTonneiie et la plaisanterie, il y a entre elles une limite que Târrega a souvent franchie. A tout propos et hors de propos, il s'abandonne au pire des libertinages : le libertinage verbal. Que lui importe de se produire à contretemps.^ Les cœurs battent, l'angoisse étreint les poitrines, l'auditoire se recueille dans l'attente d'une catastrophe, et brusquement une pantalonnade arrive qui coupe les effets escomptés. D. Diego, rival du Grand Turc dans l'amour de Lidora, est condamné par celui-ci au supplice du chevalet (polro); vite, vite, avant d'expirer, qu'il place au moins un double calembour !
Porque eslaba en lu Lidora
tu afîcion, Turco, cebada,
el potro me das agora,
porque te hurté la cèbada. [Cerco de Rodas, III.)
Le péché est double, comme le calembour; la vraisemblance et le bon goiit sont également violés. Ce n'est plus D. Diego qui nous parle, c'est le chanoine qui s'égaie.
Ces bouffées de burlesque n'ont point défiguré le style de Tarrega. Il-reste amène et enjoué, disert et spirituel. Ni gongorisme, ni platitude, voilà son régime ordinaire. Pour un suppôt d'Académie, le mérite n'était pas médiocre.
Il convient d'en rester sur Tarrega à cette opinion qu'il a dissocié avec une rigueur admirable le dramaturge et les autres
I. Un autre exemple dans El esposo fingido, I, et on en pourrait alléguer bien d'autres ;
Arnaldo. — « Por vida mia que son bizarros los pasamanos.
Theodosia. — Antes no, pues /jasa« manos à vueltas de la ocasion. »
L ART DRVMATIOUE A VALENCIA.
personnages qui étaient en lui. Prêchant la paix au nom du Christ, il accumule dans ses comedias violences et catastrophes. Séparé du monde par la rigueur de ses vœux, il a représenté avec prédilection les vices, les jeux et les ébats de l'éternel féminin. Habitué des ruelles, champion local du vers galant et de la poésie mondaine, il a su écrire une langue dépouillée d'affectation et d'afféteries. Qu'en faut-il conclure sinon qu'en cultivant la comedia il trouvait devant lui une tradition déjà établie.^ Des modèles s'imposaient à lui, une technique s'offrait qu'il n'était pas libre de discuter, mais qu'il devait accepter en bloc.
Târrega avait cultivé la poésie par goût, Aguilar s'y appliqua par profession. Seul à Valencia parmi les sectateurs de la comedia, il a fait de la littérature un métier; Guillén de Castro lui-même, bien qu il eût peut-être encore plus écrit que Aguilar, se piquait, parce qu'il était bien né, de travailler seulement pour la gloire ou pour le plaisir. Aguilar, sans fausse honte, exploita son talent. Baptisé^ le i/j janvier i56i, à Valencia, dans l'église Saint-Martin, il avait une trentaine d'années quand il entra dès la fondation à l'Académie des Nocturnes, mais déjà il s'était fait connaître, entre autres œuvres, par une (( Vie de Joseph » en vers, dont il reste à peine le souvenir^.
1. « Dimatsa il\ del dit [janvier i56i] B. Gaspar Honorai fill de Mici' Angel asfuilar passamaner. Compares Don Ramon carros. Don Juan munyos, y Gaspar pertusa cauallers, comare Betriu joana çil mllr. de miser cas Doctor del conseil. » Archives de la paroisse Sainl-Marlin, à Valencia. Libro seguiido de baiitisrnos, f. 269.
2. B. N. M. Canoionero de los Noctiirnos, tercets de Miguel Beneyto intitulés Elogioà los fundadores de la Academia :
« Ganta Açuilar coq lira tan famosa Que por él nuestra patria se mejora, Pues por su causa viene a ser dichosa ; Porque su raro verso al mundo espanta, Y justa\jiente admira la destreza Con ([ue del gran Joseph la vida canta. »
Lors du concours littéraire organisé par D. Bernardo Catalan de Yaleriola, il entra en lice avec un sonnet et des redondillas, et il n'en sortit pas sans avoir été récompensé d'une paire de gants ambrés. Pour le mariage de Philippe III avec Marguerite d'Autriche il composa, en collaboration avec le docteur Jcronimo de Virués, des inscriptions en vers destinées aux arcs de triomphe et aux chars du cortège allégorique : un salaire (le quatre cents réaux, accordé le 3o avril 1699 par le Conseil de la cité, récompensa les deux poètes. Aguilar fit mieux encore : il écrivit en octaves un livre entier « Fêtes nuptiales que la cité et le royaume de Valencia ont faites pour le très heureux mariage du roi Philippe III, notre Seigneur », que Pedro Palricio Mey imprima dès l'année 1599 et qu'un parent de l'auteur, Agustin Aguilar, mit en vente « au Marché à côté des degrés de la Loge ». C'est un véritable poème, divisé en quatre chants; il s'ouvre à la manière d'une épopée par une invocation en forme, mais ce n'est plus la Muse, c'est le roi d'Espagne qui est mis en cause (Tu, sagrado Philipe, fa, Monarca), sans doute parce qu'il payait mieux. Le premier chant raconte l'accueil enthousiaste que Philippe III reçut à Jâtiva et à Dénia en se rendant à Valencia. La cérémonie du mariage est décrite au second chant. Le troisième et le quatrième sont consacrés respectivement aux fêtes en plein air, telles que tournoi et course de taureaux, et aux fêtes de salon, bal et souper, qui eurent pour cadre les unes la place du Marché, les autres la Loge et ses voûtes fleuries.
Les fêtes religieuses n'inspiraient pas moins Aguilar que les solennités ofTicielles. En 1600, il prit part au concours de poésies à la gloire de saint Vincent Ferrier, et il remporta le premier prix. En 1608, la béatification du dominicain Louis Bertrân, décidée par le pape Paul V le 19 juillet 1608, incita les Valenciens à organiser une série de fêtes dont Aguilar fut l'ordonnateur : non seulement il présida le concours de poésies et rédigea, en qualité de secrétaire, la « sentence » finale, non seulement il composa une comedia « Vie et mort de saint Louis Bertrân », que les jurats lui payèrent 95 livres 16 sous 8 de-
Aqo l'art dramatique a valencia.
niers*, mais encore il écrivit la chronique de toutes les réjouissances dans un long poème en octaves, qui fut imprimé avec la comedia et les poésies du concours en un fort volume de 391 pages. Dès lors, s'étant fait la main à la poésie narrative, il ne laissa point passer le bannissement général des Morisques sans lui consacrer un poème : « L'expulsion des Mores d'Esjjagne », qui est une œuvre de longue haleine. Il convient d'y chercher un témoignage sur l'état des esprits au lendemain d'une mesure qui allait ruiner la région valencienne; or, aucune réprobation, aucun murmure ne se laisse surprendre à travers tant de strophes ; dès le début, la nécessité du bannissement est présentée avec insistance, et la conclusion n'a d'autre objet que de montrer dans un diptyque, d'une part, les dommages que l'EsjDagne avait subis de la part des Morisques, d'autre part, les bienfaits que leur départ allait lui procurer. Aucune intolérance n'aveuglait cependant Aguilar; l'expulsion a été souhaitée, à quelques exceptions près, par l'ensemble de ses compatriotes. Quant à lui, il continua du même cœur, sans l'ombre d'un repentir, à taquiner la Muse. En avril 1619, il organisa le concours de poésie pour la béatification de l'ancien archevêque de A alencia, Fr. Thomas de ^ illanueva, et quatre années plus tard il envoya une de ses poésies aux concours dont le triomphe partiel du dogme de 1 Immaculée-Conception, si chaleureusement défendu par les \alenciens, avait été l'occasion. Ainsi, la ligne de sa vie est jalonnée d un bout à l'autie par ces dates mémorables où il fait publiquement acte de poète. Pendant plus de trente années une manifestation littéraire ne fut pas organisée à Valencia sans qu'Aguilar y prît part ; aucune péripétie ne survint dans la vie de la cité sans qu il en tirât un j.oème. Il est le chantre attitré des événements locaux. La cité lui donna l'investiture officielle : chaque fois qu à côté de ses ménestrels, dont la virtuosité musicale avait mis peut-être à profit les enseignements écrits d'un autre Gaspar de Aguilar-,
A. A. V. Maniial /e Conseils, année 1608- 1609. 2. Ce Gaspar de Aguilar, qu'on a eu tort de confondre avec notre poète, a écrit un Arte de principios de canlo llano en espaîiol (Gallardo, t. I, no 48,
LA COMEDIA. \q1
elle avait besoin d'un poète pour rehausser l'éclat des réjouissances nationales, c'est toujours à notre Aguilar qu'elle s'adresse, toujours satisfaite aussi bien de la qualité que de la rapidité des livraisons. Comme son père avait vendu de la passementerie, il trafiqua, lui, en poésie, consciencieux et bien achalandé, très digne enfin de ce brevet de maîtrise que représentait son inscription sur la liste des fournisseurs municipaux.
La générosité du Conseil de la cité ne suffisait pas, même à Valencia, à faire vivre les poètes. Il y fallait encore des Mécènes, et ceux-ci se recrutaient parmi la noblesse. Le père d'Aguilar, tout passementier qu'il était, lui avait préparé les voies en obtenant qu'il fût tenu sur les fonts du baptême par trois nobles personnages. Grâce à eux, il devint secrétaire de D. Jaime Ceferino Ladrôn de Pallâs, comte de Sinarcas et vicomte de Chelva; en 1099, sur le frontispice des « Fêtes nuptiales », il se pare encore de ce titre, mais il passa bientôt dans la domesticité du duc de Gandia, comme majordome ou comme secrétaire, on ne sait, en tout cas dans une situation qui devait à la longanimité du protégé et non à celle du protecteur d'être à peu près tolérable. S'il voyagea, comme l'alïirme le biographe Rodriguez*, il est probable qu'il le fit aux frais et pour le service de ses maîtres. Qu'il en ait profité pour nouer connaissance avec les beaux esprits de la Cour, rien de plus vraisemblable. La tradition veut que ceux-ci l'aient désigné par le surnom de a l'ingénieux Valencien », el discreto Valenciano. L'un de ses voyages eut lieu vraisemblablement en octobre 1092 : un académicien Nocturne, en prenant séance le 2 1 de ce mois, déclara qu il siégerait aussi longtemps que Sombra, c'est-à-dire Aguilar, serait absent de Valencia et qu'il n'aspirait pas à le supplanter auprès de ses pairs.
Les nobles ne furent pas cléments au poète. Son père avait accepté pour un an, en 1081 , l'intendance des biens de la mai-
col. 89), qui semble avoir été publié entre i535 et i538. Cf. un art. de Francisco Asenjo Barbieri dans la Revista de Valencia, t. II, 3o2-g. l. Biblioteca, 148. .
son de Maza. Or, il mourut à la fin de janvier i588 sans avoir liquidé ses comptes; d oii un procès avec le duc de Mandas, auquel les biens de la maison de Maza appartenaient. En iGr8, ledit procès n'était pas encore terminé, et depuis i588, c'està-dire depuis trente ans, c'est notre Aguilar qui avait la charge de le soutenir; encore le débat ne prit-il fm que par une transaction : le poète reçut pour lui et ses co-plaideurs une indemnité* de 23o livres, moyennant laquelle il abandonna toutes ses revendications. Devait-il après cela éprouver beaucoup de tendresse pour ceux qui dans leur opulence lui contestaient âprement une misérable somme.**
Il lui fallut pourtant vivre presque continuellement auprès d'eux, pourvoir à leurs affaires, ordonner leur maison, secourir aux heures d amour linspiralion défaillante de leur muse, les approvisionner de madrigaux, célébrer leurs mariages, pleurer leur trépas, faire jouer sur commande l'allègre carillon des strophes nuptiales ou le glas des octaves funèbres. Que lui importait, et n était-il pas de la race des vaillants:* Magistrats municipaux ou grands seigneurs, il servait indifféremment les uns et les autres parce que, au-dessus d'eux, il apercevait la figure de la Poésie, dont il était, de cœur et d'esprit, le chevalier servant.
Plus pauvre qu'un pèlerin de Terre-Sainte, — plus besogneux qu'un boutiquier de la paroisse de Saint-Jean , — il vécut, sauf aux heures où l'inspiration le transfigurait, une misérable existence. Son père avait connu laisance d'un commerçant bien assis; à deux reprises, en i55o et en i553, il avait été délégué par la paroisse Saint-Thomas, puis par la paroisse Saint-Nicolas au Conseil de la cité ; il se lança sur le tard dans des affaires compliquées, très étrangères à son état de passementier, et lorsqu il mourut, il laissa surtout des créances, dont quelques-unes irrecouvrables. Or, ses enfants furent pour le moins au nombre de neuf, parmi lesquels Gaspar semble avoir été le cinquième : voyez à quoi se réduisit pour cha-