‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 164 sur 343 · B. A. E., XLIII, 172 c · texte numérisé non relu

B. A. E., XLIII, 172 c

2. Ibid., XLIII, \!\i a. « Que si es bueno el hijodalgo | El padre de alii-o es mejor. »

0O2 L VRT DRAMATIQUE A VALEXCIA.

gentilhomme D. Garcia, tout fier de ses parchemins, y reproche à une jeune fille de vouloir épouser un homme « qui avec toute sa richesse est un simple commerçant, capable tout au plus d'entendre le langage des chiffres* » ; la belle se rit du gentilhomme et donne son cœur à qui s'en est montré digne. La puissance de l'argent supplante le prestige de la race; une autre féodalité se constitue devant laquelle Aguilar s'incline, car s'il se montre impitoyable aux nobles, il a trop souffert de la pauvreté pour ne pas respecter la richesse. Celle-ci est à ses yeux une panacée universelle; elle tient lieu d'ancêtres, elle est « un sirop qui purifie le sang » et le purge de la roture-. Elle se place dans la conception sociale du poète au sommet de la hiérarchie.

Des pièces qui s'in.spirent d'idées pareilles, ne peuvent point manifester de vives aspirations vers l'idéal. On y discerne un sens très piatique de la vie. La vie (et l'idée, qui n'est point commune sur la scène en ce temps-là, mérite d'être retenue), la vie n'est pas une parade, c'est une affaire que chacun doit traiter au mieux de ses intérêts. Dans Los amantes de Cartago, où la vulgarité des sentiments frappe d'autant plus que la comedia par son sujet tend cette fois vers la tragédie, écoutez un peu les propos d'Asdrubal. A Masinissa , dépossédé de son royaume qui s'indigne d'être abandonné de tous, il déclare en substance : « C'est fâcheux, mais il faut s'y résigner parce que c'est inévitable. Autrefois, je n aurais j^as supporté les paroles désobligeantes que vous m'avez adressées, mais j'ai subi la déchéance de l'âge; vous, vous avez subi une déchéance morale; nous sommes quittes. » A sa fille Sophonisbe, qui se refusait à épouser un roi, il lient un langage encore plus positif : (( Il faut non seulement accepter, mais désirer ce mariage, car il t'apporte un royaume, et pour des gens comme nous, qui

1. B. A. E., ibicL, 127 b. « ^Posible es que a Belisario | quieres rendir tu belleza, | qu'es, con toda su riqueza, | un mercader ordinario, | un hombre que solo entiende | de los cambios el lenguaje? »

2. B. A. E., XLIII, 187 c : « que al fia la persona rica | es hidalga, es noble y grave, | porrjue la hacienda es jarabe | que la sangre purifica. »

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ne sommes pas de souche royale, l'aubaine est inespérée. » Le grand art, aux yeux de ce vieillard désabusé, ce sera donc de s'accommoder aux circonstances, d'évaluer d'un juste coup d'œil le parti qu'on en peut tirer et de réaliser sans délai les profits escomptés. Tant pis si les principes en souffrent! Le père de Labinia, dans El inercader amaiile, veut tour à tour la marier avec D. Garcia, avec Astolfo, avec Beiisario, trouvant chaque fois des raisons excellentes pour justifier ce choix dont il espère seulement son avantage. Universelle capitulation de l'héroïsme et de la chevalerie! La veulerie triomphe et s'étale. Au conflit de l'amour et du devoir, de la passion et de 1 honneur s'ajoute ou se substitue, selon le cas, le conflit de l'intérêt et de l'amour, de l'égoïsme et de l'honneur.

Il en résulte que le théâtre d'Aguilar semble sinon plus vrai, lu moins plus proche de nous que les comedias des autres dralaturges. Ses personnages perdent moins souvent le contact ivec la terre. Faut-il là-dessus prononcer le m<ot de réalisme .^^ îe serait trop dire. Aguilar n'a pas songé à copier intégralement la réalité; ni on ne mange ni on ne dort dans ses pièces, mais tout de même des sentiments et des préoccupations y interviennent, vulgaires, si 1 on veut, mais inévitables et qui agissent plus constamment au cours de la vie humaine que les nobles ambitions ou les visées orgueilleuses. L'honneur, quoi de plus beau ? Mais on n'en vit pas, si quelquefois on en meurt. De l'intérêt, au contraire, l'influence se retrouve à tous les tournants de notre destinée. « La force de 1 intérêt », a-t-il intitulé une de ses comedias; ce serait aussi bien la devise de son théâtre presque entier. Lisez cette pièce-type : de toute part s'y montrent des appétits de richesse et de plaisir. On y voit Grisanto, secrétaire d un grand seigneur, supplanter son maître dans le cœur de la belle Emilia. Il prête au père d'Emilia de l'argent qu'il a emprunté de son côté à une femme éprise de lui; il offre en son nom à Emilia des bijoux qui ont été achetés pour elle par un autre amoureux. La jeune fille se laisse prendre à cette générosité factice; puisqu'elle y trouve son compte, elle donne son cœur à Grisanto. Une terrible

désillusion l'attend : ce même Grisanto, qui la courtisait si tendrement, l'abandonne dès qu'un rival lui achète à bon prix le poste de faveur qu'il occupait auprès d'elle, et la morale de l'histoire tient dans cet adieu qu'il lui adresse : « Toi, tu m'as aimé par intérêt; moi, je t'oublie par intérêt* ». Des propos à ce point cyniques amusent ou scandalisent, mais ils ne visent pas à peindre les hommes plus beaux ou plus grands que nature. Aguilar ignore lemphase, celle des mots aussi bien que celle des sentiments; il dédaigne le panache. Ce souffle si vif qui purifie 1 atmosphère dans les pièces d'un Lope ou d'un Castro, ce vent salubre qui descend des plateaux et balaie la pestilence humaine, ce n'est plus ici qu'une brise tempérée, alourdie des effluves dont elle s'est souillée au contact des hommes. L âme espagnole, telle qu'Aguilar nous la montre, a perdu quelques degrés de chaleur. Au culte du devoir elle substitue le calcul des profits.

Laideur d'une société où la noblesse et la richesse écrasent les roturiers indigents, — vilenie d'une humanité empressée à supputer avant tout les gains et les pertes, — ces constatations auraient pu chez Aguilar provoquer un mouvement de révolte. Son esprit était trop pondéré pour qu'il s'abandonnât à d'inutiles protestations. Il observait ses semblables, il évitait de les juger.

De sa verve piquante et discrète on prendra une idée en lisant le début de El mercader amante : c'est une querelle entre deux vieux écuyers, d'autant plus farouches dans leurs propos que leurs bras sont moins robustes, d'autant plus empressés à se provoquer qu'il sont fermement décidés à ne pas se pourfendre. Et les paroles de se croiser, et les bravades de s'entrechoquer : « Le mieux, c'est de nous tuer tout d'abord, et nous examinerons après pourquoi nous nous sommes tués », — jusqu'au moment oii Astolfo vient mettre le holà avec une bienveillance bourrue. Des scènes de ce genre donnent la note exacte d'Aguilar : le ton est tempéré, la bonne humeur empê-

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