‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 167 sur 343 · La siierte sin esperanza, II · texte numérisé non relu

La siierte sin esperanza, II

LA COMEDIA. 5o7

Là, parmi de jolis parterres, vous trouverez des plats d'oreillettes, des limes, de la crème, du saucisson, des prunes, des guignes. Il y aura du chapon, du faisan..., des canards et des cailles, il y aura surtout un pâté si bien garni qu'il représente l'arche de Noé. » L'appétissante mangeaille ! Et n'est-ce pas un trait de mœurs bien observé que la joie de cette franche repue dans un site propice.»^ Ainsi dans ces comedias nous voyons affleure)' un art très proche du peuple, qui puise le suc et la saveur au plus profond du terroir, un art qui observe plus qu'il n'invente, qui n'arbore pas une parure criarde à la manière des paysans endimanchés, qui au contraire saisit le charme des êtres et du paysage sous leur aspect le plus vulgaire. Aguilar, qui était sorti du peuple, a toujours gardé la fierté de sa naissance; ses idées la trahissent, son art en découle. Parti du peuple, il ne s'en est éloigné par ses ambitions littéraires que pour revenir à lui en connaissance de cause.

La fidélité du poète à ses humbles origines n'a pas fait obstacle à son habileté professionnelle. Ijoin de là : le mérite de son théâtre réside principalement dans la rencontre de ces qualités souvent inconciliables : la spontanéité et le savoir-faire. L'artiste, chez lui, corrigeait l'aitisan. Suivons-le dans son travail.

Le point de départ, c'est le choix du sujet, la construction de l'intrigue. Le hasard a voulu qu'il ait traité dans La suerte sin esperanza à peu près le même sujet que Târrega a traité dans El esposo Jîngido. De part et d'autre, un cas de bigamie s'ofl're à nous, mais il est dans le principe inégalement odieux. Chez Târrega un Français, lubrique et couard, déjà marié dans son pays, épouse en Espagne, par une sorte de forfanterie, une innocente jeune fdle. Chez Aguilar, le second mariage du bigame se produit dans des circonstances qui l'excusent. Lamberto, qui habite Saragosse, épouse à Valencia par procuration la belle Lavinia, qu'il n'a jamais vue. En chevauchant dans les rues de Saragosse il tombe et se blesse. Recueilli chez des voisins, il courtise doucement la jeune fdle de la maison et, surpris par

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son frère, il est contraint de l'épouser. La situation est irrégulière, c'est entendu, mais l'irrégularité n'a pas été voulue par Lamberto, elle lui a été imposée. Le même souci d'atténuation se marque dans la suite de la pièce. Târrega nous montre le mari, dès qu'il rentre en France, sacrifiant sa seconde épouse à la première, assignant à cette infortunée le rôle d'une domestique, s'associant aux rigueurs que la rivale réclame contre elle. Chez Aguilar, au contraire, tout s'arrangera sans difïiculté : il suffira de remarquer que le mariage a été un mariage forcé, et aussitôt, conformément à la jurisprudence de ce temps, il sera déclaré nul, puis, comme la victime de ce coup de force est restée pure, elle se mariera sans difficulté à un tiers. Au total , c'est du côté de Târrega que sont les horreurs répugnantes, c'est du côté d'Aguilar que les événements s'apaisent, que les personnages se lénifient. L'un institue un duel inexorable entre les deux épouses, celle-ci louve affamée de sang, celle-là brebis devenue enragée; 1 autre promène tour à tour notre sympathie du mari à chacune des épouses , sans mettre en pleine lumière le conflit qui les sépare, sans même prendre parti. Târrega a réussi mieux qu' Aguilar à tirer du sujet tout ce qu'il pouvait donner; il en a seul dégagé l'intérêt réel et tragique. Pour le gros œuvre de l'invention, les arguties ne suffisent pas : il y faut une vigueur qui n'était pas le fait d'Aguilar.

S'il s'est laissé quelquefois dominer par ses sujets, il reprenait l'avantage dans l'agencement des parties. Il est un des rares dramaturges espagnols qui ait eu le sentiment que 1 action dramatique comporte des étapes et que chaque subdivision a son unité, d'ailleurs subordonnée à l'ensemble, h'acle correspond aux phases principales de l'Intrigue. Dans La venganza honrosa, le premier acte représente l'abandon du foyer conjugal par l'épouse adultère; le second montre, par un revirement saisissant, le mari au pouvoir de l'épouse adultère ; le troisième expose le châtiment de l'épouse et de son complice. Rien de plus correctement composé. Le tableau comprend, à l'Intérieur d'un acte, toute la portion de la pièce incluse entre deux moments où la scène reste vide. Or, Aguilar a toujours pris soin que la fin

d'un acte coïncidât avec la fin d un tableau, et c'est une précaution que Tarrega, pour ne citer que lui, ne s'est pas toujours imposée. La scène enfin se marque, à l'intérieur de chaque tableau, par l'entrée et la sortie des personnages, et Aguilar ne s'est jamais dérobé aux occasions qui s'offraient. La « scène à faire », il l'a faite. \ oyez plutôt dans La venganza honrosa cette entrevue du mari avec son épouse au moment où celle-ci est déjà décidée à le trahir, ou encore ce pathétique jugement que l'infidèle Porcie rend contre son mari devenu son prisonnier. Il y a là, dans des limites un peu étroites, un chefd œuvre d'architecture dramatique.

Capable de distribuer la matière d'une pièce entre chacune de ses parties, Aguilar a su équilibrer ces parties entre elles, conserver à chacune son importance réelle, lui garder son relief sans offusquer l'éclat des voisines. Cette optique théâtrale, il a montré dans El mercader amante qu'il en savait tous les secrets. Un riche marchand, également amoureux de Labinia et de Lidora, les veut mettre à l'épreuve avant d opter entre elles. Il fait passer sa fortune au nom de son secrétaire Astolfo et se déclare ruiné. Dès lors, Lidora le dédaigne, Labinia l'aime plus que jamais : il va épouser Labinia. Est-ce cette intrigue banale qu'il faut admirer.^ Nullement, mais lart avec lequel Aguilar en a relevé la banalité. Belisario, le marchand, se prend à son propre piège ; il se persuade que non seulement sa -fortune mais que Lidora, qu'il aime exclusivement à cette heure, sont perdues pour lui à jamais par les intrigues d' Astolfo ; et c'est ici une contre-partie imprévue et plaisante à la donnée fondamentale. D'autres broderies s ajoutent encore, des prétendants rôdent autour des belles, un père cupide offre sa fille au plus riche, et tout cela forme des entrelacs capricieux, sans que cette bigarrure fasse tort à l'ensemble. Ni la netteté, ni la clarté n'en souffrent, parce que les moindres détails sont subordonnés à l'idée principale. Cette idée, ce n'est pas seulement que la femme, volontiers inconstante, s'attache surtout aux apparences, c'est encore qu'on ne badine pas avec l'amour. Vérité double qui se déploie dans chaque acte, dans

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chaque tableau, dans chaque scène en méandres ingénieux. Au total, une des caractéristiques du talent d'Aguilar, c'est la convergence des effets. Il prépare ses personnages, ses intrigues, ses tirades de loin et minutieusement. Lorsqu'il nous les présente, nou« sentons que, les données de la pièce une fois admises, ils ne doivent pas être autrement qu'ils ne sont.

Faisons, à la suite d'Aguilar, un pas de plus. Après l'ensemble, après les grandes lignes de chacune de ses pièces, voyons-en le détail : c est ici qu il triomphe. Son style a ce premier mérite d'être d'une limpidité cristalline. Que l'on compare, puisqu'ils ont écrit vers la même époque, une tirade de Virués ou de Târrega avec quelques strophes d Aguilar. Quelle différence de l'un à l'autre! et quel progrès vers la clarté! Peut-être l'énergie de la pensée s'est-elle atténuée en s'exprimant sous une forme moins abrupte, mais les spectateurs jadis, les lecteurs aujourd hui apprécient la bonne grâce d un écrivain qui n'exige d'eux aucun effort. Pour se rendre accessible, il n'a point cru nécessaire de se condamner à la platitude. Il est ingéjiieux sans être contourné, spirituel sans être maniéré. A la différence de Târrega, l'esprit chez lui s'abaisse rarement au calembour. Son domaine propre c'est l'ironie, une ironie qui glisse sans appuyer, qui pique sans blesser, qui dénonce les travers humains sans avoir l'air d'y toucher. (( Il est très juste, déclare-t-il quelque part, qu'un amoureux, dès qu'il devient le mari, plaise moins à celle qu'il aime*. » Cette remarque, jetée en passant, surpiendrait pour un peu notre assentiment. Telle est bien la manière d Aguilar, insinuante et réservée, pleine de discrétion et d'humour. Il arrive parfois que l'esprit de mot donne un ragoût nouveau à la pensée : « En fait de mariage, déclare Aguilar, mieux valent des ducats qu'un duché '^. )) Ainsi, se soutenant l'une 1 autre, l'observation la plus fine et l'expression la plus ingénieuse vont de pair dans les comedias de notre poète ; et c est précisément à cet accord

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