‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 170 sur 343 · Los amantes de Cartago · texte numérisé non relu

Los amantes de Cartago

le plus grand mérite d'Aguiiar d'avoir excellé dans les détails sans s'y perdre jamais, d'avoir finement poli chaque parcelle de sa mosaïque sans négliger l'effet d'ensemble.

Que ces comedias soient faites de main d'ouvrier, nul après cela ne le contestera. Mais, précisément, la trace de la main n'y est-elle pas encore trop visible? Reprenons à la suite d'Aguiiar la course que nous venons de faire avec lui , et voyons si l'excès du bien n'a pas entraîné quelque mal.

Il savait voir l'intérêt d'un sujet, en adoucir les aspérités, le rendre propre au théâtre. Mais n'a-t-il point quelquefois, trop confiant dans son habileté, mis à la scène les aventures les moins dramatiques!' Dans les deux pièces religieuses qu'il a écrites, son effort s'est réduit à appliquer une recelte, dont la formule nous a été livrée par Suârez de Figueroa. Rien de plus facile à confectionner, d'après lui, qu'une comedia de sanfos : « 11 faut représenter en premier lieu les enfances du saint, ensuite ses actions vertueuses, et dans le dernier acte ses miracles et sa mort; ainsi la comedia atteint au degré de perfection qui convient à un auditoire rustique' ». Voilà le patron sur lequel Aguilar a ajusté ses comedias sacrées. L'une d'elles, Vida y muerte del santo Fray Luis Bertran, nous montre les mérites, les prédications, l'apothéose d'un moine valencien auquel la papauté venait précisément de concéder les honneurs de la canonisation. Dès i583, Louis Bertràn avait été célébré dans un long poème en octaves, Historia del B. P. Fr. Luis Bertrdn, dont l'auteur Fr. Louis Marti était lui-même un religieux. Aguilar s'est-il inspiré de ce devancier? En tout cas, il ne manquait pas de sources auxquelles se documenter.

Le personnage change, mais la méthode reste la même dans El (jrcm patriarca. Nous voyons le patriarche tout jeune encore, quoique déjà évêque, subir les assauts d'une femme qui, sous un déguisement masculin, pénètre jusqu'à lui et tente de le

I. El pasajero, alivio 3o : « Pônense las niûeces del santo en primer lugar : luei^o sus virluosas acciones, y en la l'iltima jornada sus milagros y muerte, con que la comedia viene â cobrar la perfecciùn que entre ellos [los villanos] se requière. »

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séduire. Bientôt, il est nommé à 1 archevêclié de Valencia, et tout le second acte est rempli des bienfaits qu'il répand sur son nouveau diocèse, purgeant la région des brigands qui l'infestent, assistant dans une crise d hydropisie le moine Louis Bertran, accordant en sa qualité de vice-roi aux criminels repentants remise de peine ou grâce totale. Sa réputation et son autorité grandissaient : il se sentit enfin capable (et c'est l'objet du troisième acte de nous le montrer dans cette phase suprême) de mener à bien avant sa mort les deux entreprises qui furent la grande pensée de son règne, d'une part l'expulsion des Morisques. d'antre part la fondation du Collège de Corpus Christi. Après ce double triomphe, il s'éteignit, chargé d'années et de gloire. Aguilar ne craignit pas de montrer sur la scène, au sommet d'un catafalque, sa déjîouille mortelle, entourée de cierges et parée de guirlandes fleuries, de même qu'il nous avait montré, à la fin de son autre comedia, saint Louis Bertran assis dans un trône parmi un cortège de séraphins, brandissant d'une main un calice, de l'autre une croix et vêtu d'un manteau céleste sur lequel des étoiles brillaient. L'originalité du poète se manifeste tout juste au cours de la jiièce dans quelques scènes d un aimable réalisme, celle par exemple où des jeunes filles, célébrant au village d'Algemesi la fête de la Saint-J Jean parmi les musiques, les sonnailles, les chants, sont mises] en fuite, telles les blanches colombes, par l'arrivée de brigands] que le patriarche de Ribera ne tardera point à vaincre. Mais ces créations du poète se glissent ici comme en contrebande. Aguilar ne se sentait pas libre. Il a obéi à la consigne qu'il avait reçue.

Le sujet de ses pièces étant trouvé, après qu'il en avait doci-j lement adapté les données au type officiel de la comedia, dé-j coupant sa matière en trois actes et chaque acte en plusieurs] tableaux, alors du moins a-t-il lâché la bride à sa fantaisie ?j Rien ne l'en détournait, si ce n'est une certaine paresse qui porte l'homme à se contenter des habitudes qu'il a une foisj prises, et en fait il a cédé à cette paresse. Plutôt que de varier dans chaque cas la forme qu'il donnait à ses pièces, récits ou

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descriptions, portraits ou discours, monologues ou dialogues, il a recouru de préférence au monologue, non par nécessité, mais par accoutumance : c'était une habitude une fois prise et qu il a toujours gardée. Or, quelle est au théâtre l'utihlé du monologue? Il nous offre le spectacle d'une âme qui cherche à voir clair en elle-même, qui s inquiète de ce qu'elle a fait pour mieux savoir ce qu'elle doit faire. De ces monologues véritables il y en a quelques-uns chez Aguilar'. D'ordinaire, le monologue pour lui n'est pas autre chose qu'un procédé : il s'en sert pour révéler, non pas l'état d'âme, mais les projets des personnages; de ce qui devrait être un instrument d analyse il a fait une simple « ficelle ». Aussi place-t-il habituellement ses monologues à la fin d'un tableau, c'est-à-dire avant le moment où la scène va rester vide. Cela lui donne le moyen de résumer ce qui précède, d'annoncer ce qui va suivre : bref, d'établir une transition de l'un à l'autre tableau. Voyez, par exemple, le troisième acte de El mercader amante ; à la fin du premier tableau se place un monologue de Loaisa ; à la fin du second, un monologue de Astolfo; à la fin du troisième, un nouveau monologue de Astolfo, et ainsi de suite. Bien entendu, réduit à cet objet, le monologue devient bref et anodin ; il vaut moins pour les personnages dont il n'éclaire pas la psychologie, que pour les spectateurs auxquels il épargne la moindre incertitude. Aguilar fait penser à ces professeurs consciencieux qui n'entament pas une leçon nouvelle sans une récapitulation préliminaire. Bonne méthode pédagogique, mais recours médiocrement dramatique, quand du moins il se produit avec cette constance et cette ingénuité !

Du magister, Aguilar avait d'autres défauts qui se marquent dans le détail de ses pièces. Quiconque enseigne, prend des habitudes de parole. Un écrivain, condamné par son métier à noircir force feudlets, en vient très vite, sans même s'en rendre compte, à un psittacisme analogue. Aguilar s'était constitué

I. B. A. E., XLIII, 169 b, le monologue de Porcia sur le point d'abandonner son mari iMiur son amant.

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un approvisionnement d'idées ou d'expressions, auquel il avait sans cesse recours. Un de ses personnages est-il sur le point de donner un conseil à son interlocuteur? II est rare que celui-ci, prenant les devants, ne déclare point : « Si tu ne t'es jamais trouvé dans une situation analogue à la mienne, épargne-moi ton conseil; car m'engager dans une voie que tu n'as pas toi-même éprouvée, c'est vouloir te tromper, c'est vouloir m'offenser' », Cette réserve préliminaire, qui se produit presque automatiquement chaque fois qu'un conseilleur ouvre la bouche, c'est chez Aguilar une véritable manie. Ordinairement, il répète des métaphores ou des comparaisons plutôt que des idées. Combien il a usé, au sens figuré, de ce mot banal de cuchillol Tantôt les faveurs qu'une dame accorde à son amoureux, sont (( un couteau d'amour, aiguisé sur sa beauté". » Tantôt les soucis semblent a un couteau en bois ^)) : tant ils nous font souffrir à pénétrer lentement dans nos chairs ! Ailleurs, la famine que Scipion impose à des soldats assiégés, est le (( couteau » dont il tranchera le fil de leur vie^. Le (( lierre », hiedra. a été seul à supplanter le « couteau » dans les faveurs d'Aguilar. « Je te mériterai une couronne de lierre verdoyant^ », déclare Sophonisbe à son père. (( Je croyais, s écrie Astolfo en apprenant le mariage de Porcia avec* un autre, je croyais qu'elle allait couronner de lierre le mur de ma fidélité'' ». Et Astolfo, comme Sophonisbe, fait rimer le mot hiedra avec piedra : tant il est vrai que l'image était devenue, pour Aguilar, un cliché! Tout juste y changeait-il quelque détails, comme dans La fuerza del inférés, où un amoureux supplie sa belle qu'elle « n'éloigne pas du mur de la tendresse

1. Cette idée est exprimée notamment dans Los amantes de Cartago, I :

« SiFACE. — Pues, Teleuco amado, | nunca des consejo en cosa | que por ti no haya pasado. | Porque en dejando de ver | de la experiencia el espejo, ( el de inejor parecer | muchas veces da un consejo | que conseja viene a ser. »

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