‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 180 sur 343 · Pérez Paslor, Bihliograjîa madrilena, III · texte numérisé non relu

Pérez Paslor, Bihliograjîa madrilena, III

2. Loa de Lisandro â las damas de Valencia : « Y es clona Madalena hermosa tanto, | Que â los Castros da honor y al inundo espaalo. »

3. Bietario de Vieil, à la date du 6 mars 1G29. (Bibl. Serrano Morales.)

043 L ART DRAMATIQUE A VALKNCIA.

vegarder et accroître chez l'enfant. Fi donc de ces nourrices mercenaires qui avec leur lait roturier compromettent chez leur nourrisson la pureté du sang paternel! La mère doit former le corps, le père doit former l'esprit de 1 enfant. La loyauté, le respect de la parole donnée sont les bases de l'honneur. Bien choisir ses amis, payer ses dettes exactement, respecter les femmes en les courtisant, garder envers tous une réserve polie, ne pas tricher au jeu, ce sont autant de formes de cette franchise qui est la règle suprême de 1 homme bien né. Le code de l'honneur se résume dans un seul article, la haine et le mépris du mensonge, car « la vérité c'est la mère de toutes ces vertus, la cause de tous ces effets, l'étoile qui doit nous guider* ». Ces maximes convenaient admirablement à lépoque et au milieu ori Guillén de Castro grandissait"; elles devaient faire de lui un exemplaire accompli de cette noblesse chevaleresque, qui se montrait d'autant plus inflexible sur le jîoint d'honneur que la misère des temps lui fournissait de plus médiocres occasions d'en pratiquer le culte.

L'instruction tenait peu de place dans l'éducation ainsi comprise. Dès que l'enfant sera assez âgé, lui apprendre le catéchisme; à partir de cinq ans, le conduire chaque matin à la messe, et de là à l'école, où il apprendra à lire, à écrire et à mettre « cette orthographe décente, qui suffît pour un gentilhomme"- )), voilà à peu près tout ce qu'il sied d'exiger. A la rigueur conduisez votre pupille aux Ecoles majeures, mais ne vous étonnez pas si aux premières leçons de grammaire il se déclare rebuté. Gardez-vous de lui infliger des châtiments corporels, sauf dans le cas où il aurait menti. Employez le temps dont il dispose, à l'équitation et à l'escrime : de la sorte, il deviendra promptement « le parfait chevalier » que sa naissance annonçait et que vos soins auront aidé à s'épanouir. Telle était la pédagogie de Guillén de Castro, telle fut aussi,

1. « Y trata siempre verdad, ] que es la madré destas causas, | la causa destos efetos, | y el norte desta esperança. »

2. « Leer supo, y cscriuir, | sino buena lelra, clara | con bastaate ortographia I que en un cauallero basta. »

selon toute vraisemblance, celle dont ses parents usèrent avec lui. il ne se montra jamais grand clerc aux lettres antiques, ni même aux lettres espagnoles. Son savoir lui vint, sur le tai'd, de quelques lectures assez mal digérées. Sa jeunesse fut remplie principalement d'aventures et d'amours.

Il se produisit en public pour la première fois en septembre 1090 au tournoi organisé pour le mariage de D. Francisco de Palafox avec Doua Lucrecia de Moncada. Comme si le succès obtenu dans cette joute l'avait désigné pour un emploi militaire, il fut nommé « capitaine des cavaliers de la côte » capitdn de caballos de la costci. Dès logS, il était en possession de cette charge, qu'il a conservée pendant plus de dix ans. Elle lui conférait le commandement d'une compagnie dans la milice qui défendait le rivage contre les incursions des pirates barbaresques. Aucun souvenir ne reste des combats que D. Guillén a pu diriger : de son temps, les attaques devenaient plus rares, précisément parce que l'organisation et la vigilance de la milice suffisaient à tenir les Mores en respect.

Castro consacrait ses loisirs à cultiver le beau sexe. Jeune et )ien né, d'allure fringante, de nature passionnée, allait-il trouver beaucoup de cruelles P II passa du moins par une Epreuve pénible. Dans un discours, dont il donna publiquelent lecture le G novembre iSgS, il énumère les diff'érentes lanières dont un amoureux peut obtenir les faveurs de sa dame, et, aux premières phrases de ce discours, il fait une étrange confession. « Pour traiter ce sujet, déclare-t-il, il me va falloir remuer de vieilles histoires, ressusciter des souvenirs dont la seule pensée suffit à me confondre*. » Quel fâcheux événement pesait d'un poids si lourd dans le passé d'un homme si jeune? Le mystère se dissipe en partie à consulter un (( Index des Procédures matrimoniales » qui est

I. B. N. M. Cane, de /os Nocl., Ill, f. 9 v. Secreto (Castro) lit un discours como a de grangear vn yulan a vna dama. Il va traiter ce sujet uniquement pour obéir au règlement de l'Académie, malgré la mélancolie qu'il en éprouvera, « porque para hazello era cierto ([ue auia de reboluer en el cosas pasadas resucitando niemorias que ellas solas bastan a confundilla ».

L ART DRV>[ATIOUE V VALEXCIV.

conservé aux Archives du palais archiépiscopal de Valencia et qui indique qu'au cours de Tannée logS, une procédure fut engagée par D. Guillén de Castro contre Doua Helena Fenollar*. Y eut-il divorce entre deux époux déjà unis à la face de 1 Eglise? ou la rupture survint-elle entre la cérémonie des épousailles et celle de la messe nuptiale, qui étaient parfois séparées 1 une de l'autre par un très long intervalle? On ne sait et il est fort probable qu on ne le saura jamais, car les dossiers auxquels 1' a Index » i-envoie, semblent avoir été détruits avec d autant plus de soin que les révélations inscrites sur leurs feuillets gênaient beaucoup de familles valenciennes. Quelque mélancolie que cette aventure ait laissée dans Tâme de D. Guillén, il ne se crut pas obligé, sur le chapitre des femmes, à une réserve monacale. Son discours, qui débute par la réticence qu'on vient de voir, témoigne d'une expérience aussi riche que variée. Jeunes filles, femmes mariées, veuves, religieuses, dévotes, courtisanes, il a goûté du fruit défendu sous toutes les formes, à en juger par le soin avec lequel il approprie ses conseils à chacune de ces catégories. Aux jeunes filles, faites une cour assidue et des cadeaux ingénieux. Des femmes mariées, obtenez un billet compromettant, qui sera entre vos mains une arme décisive. Pour les veuves, soyez discrets ; elles a eulent paraître fidèles à la mémoire de leur mari et, sous cette réserve, toutes les faveurs leur coûteront peu, si même elles ne les offrent pas. Quant aux nonnes, rapportez- leur fidèlement les cancans qui courent la ville, et vous verrez quelle récompense vous en aurez. Devant les dévotes, montrez-vous en public avec un chapelet: dans l'intimité, elles vous demanderont une ferveur d un autre genre. Aux courtisanes enfin, donnez de l'argent, puisqu'elles n'entendent point d'autre langage. Prenez garde surtout, quand vous aurez triomphé, de ne pas rester à la discrétion de votre belle. Tâchez, au contraire, d'éveiller sa jalousie. Frappez-la

I . Indice de los Procesos Matrimoniales, Jac/ancias y Divorcios desde i^oo hasta 1643. Ano iSgS. Lio 28, Nûni. i4. De D. Guillermo de Castro coatra Da Helena Fenollar, de Valeacia.

LA COMEDIV. 5/l5

pour pou qu'elle se comporte mal; les femmes apprécient tellement les cadeaux qu il n'est pas jusqu'aux bourrades qu'elles n'acceptent avec plaisir.

Malgré ces théories si peu sentimentales, il se trouva une Valencienne pour accepter Castro comme époux. Son union avec Doua Marquesa Giron de Rebolledo* fut consacrée le 27 décembre lÔQo au monastère de la Zaidia, et, dès le 19 septembre 1696, une fille née de cette union reçut les eaux du baptême à l'église Saint-Etienne. Ni la mère ni la fille ne survécurent longtemps. Au temps oh Gaspar Mercader écrivait son Prado de Valencici, qui fut publié en 1600, Guillén de Castro était déjà veuf, si du moins il est permis d interpréter les allusions quelquefois obscures de cette chronique galante". Le désespoir qu'il put ressentir ne fut pas, après trois ou quatre années de vie commune, aussi inconsolable que Mercader se plaît à le dire. Il y a bien de la littérature dans les lamentations mêlées, par un effet de contraste, aux pages légères du Prado. Le chagrin, dans une âme trempée comme celle de D. Guillén, ne pouvait être qu'une fièvre passagère.

Depuis une dizaine d'années, le démon de la littérature

1. Les relations entre la famille des Castro et celle des Giron de Rebolledo étaient anciennes. Il semble même que par les Palafox les deux familles étaient alliées. Cf. un document du 18 mai i58.'), t]ui énumère ainsi les parties : « dominus Franciscus de Castro, — domna Joanna palafoix et de Castro, relicta a nobile domino Beltrando de Castro, (juondam milite, — dominus Hieronymus diez gironus de rebolledo, dominus ville et baronie de Andilla, et domna Hieronyma palafoix et de rebolledo conjuges. » Archive del colesfio notarial, Protocolo de Gdspar Palavezino, à la date indiquée. Dans ce document, il s'agit d'un violurium ; on appelait ainsi dans la couronne d'Aragon une sorte d'iiypothèquc que le chef de la famille constituait sur le |)atrimoiue au profit d'un membre de la famille qui entrait en religion.

2. Cf. mon édit. du Prado (Toulouse, 1907). Introduction, cvi-cvui. Dans sa coniedia El desemjano dirhoso Castro, à l'acte II, met dans la bouche du berger Lisardo (toujours ce même nom bucolique dont il s'affuble dans le Cancionero de los nocturnos!) des lamentations sur la mort de Belisa. Lisardo, quoique la scène se passe en Ecosse, n'en est pas moins né à Valencia; il y a aimé une jeune tille dont la mort l'a décidé à s'exiler : a AIH adoré unos ojos, I un Angel adoré que me adoraba, | mas la muerte triumpho de sus despojos; j de esta pena attigido j desesperado andaba... » Ce passage et le récit entier de Lisardo tiennent beaucoup de l'autobiographie.

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s'était emparé de lui et n'allait plus le lâcher. Il avait pris séance le ii mars 1092, sous le surnom de Secrefo , à l'Académie des Nocturnes, où deux de ses parents, son frère Francisco de Castro et son cousin Guillén Bellvis, siégèrent en même temps que lui , et pour qu'on l'y ait appelé, il fallait qu'il eût déjà manifesté un goût décidé pour les lettres. Sa collaboration au Cuncioiiero de l'Académie comprend vingt-cinq poésies et quatre discours, deux (( contre la confiance », un autre sur « la façon de se concilier les bonnes grâces des dames », et le quatrième « à la louange de la discrétion en matière d'amour ». Des poésies, il n'y a jDoint grand'chose à dire; elles rentrent exactement dans la manière habituelle des Nocturnes. A peine une touche plus vigoureuse, une pensée plus ferme annoncent-elles de-çi de-là le triomphateur du lendemain. Mais quels vers peut donc écrire le mieux doué et le plus exercé des poètes quand il est condamné à chanter « la coiffe d'une jolie veuve » ou « la sarbacane par laquelle deux dames ont causé ».^ Les contemporains, moins sensibles que nous au ridicule des sujets, ont apprécié plus librement les mérites de Castro. Plusieurs des poésies qu'il avait écrites pour les Nocturnes ont eu une brillante destinée: les anthologies s'en sont emparées et on en peut lire un «bon nombre soit dans le Cancionero de Matîas Duque de Estrada, soit dans le Prado de Mercader. Si d'aventure cet engouement paraissait excessif, qu'on se souvienne, pour l'excuser, qu'à Poitiers, en 1079, lors des « grands jours », une compagnie de beaux esprits chanta en latin, en français, en grec, en italien, voire en espagnol, une bestiole qui s'était montrée sur la gorge de M"' Desroches et que Nicolas Rapin, par son j^oème de la Pure, suivi bientôt de la Contre-Pure, émerveilla le président de Harlay, qui là-dessus le fit venir à Paris et lui obtint une charge de lieutenant criminel de robe courte.

Il est vraisemblable que, dans la dernière décade du sei zième siècle, Castro s'adonnât à l'art dramatique en mêm temps qu'à la poésie légère. A-t-il fréquenté Lope de Vega

lors du premier séjour que celui-ci fit à Valencia? C'est possible, mais les vingt ans de D. Guillén ne le rendaient point apte à recevoir, dès 1689, l'empreinte dont le génie impérieux du a Monstre » marquait les siens. Leurs relations, ébauchées peut-être à ce moment, devinrent plus complètes et vraiment intimes lorsque, dix ans plus tard, les fêtes du mariage royal retinrent pendant deux mois, sur les rives du Turia, l'élite de la société madrilène. Castro fit jouer sous les yeux de son illustre confrère une comedia, Dido y Eneas, qui devait être imprimée seulement en 1625. Sensible à cet hommage, Lope de Vega se plaisait, quatre lustres plus tard, à le rappeler, et comme, malgré toute sa bienveillance, il prisait ses propres vers encore plus que ceux de Castro, il prenait occasion de ce rappel pour imprimer complaisamment un sonnet que la pièce lui avait inspiré '.

D. Guillén ne semble pas avoir pris une part active aux cérémonies et aux réjouissances dont le mariage fut l'occasion. Il n'est pas nommé dans les relations qui nous en sont parvenues. Il ne dédaignait pas cependant de s'associer, le cas échéant, aux manifestations publiques. Antérieurement à l'année 1600, il figura, en simple amateur à vrai dire, et sans concourir pour l'un des prix, dans les « Joules poétiques » que D. Bernardo Catalan de \a!eriola avait organisées, et en 1602 il fit récompenser des octaves de sa composition dans les fêtes pour la canonisation de saint Raymond de Penafort. Mais lors même qu'il apportait sa collaboration à ces entreprises collectives, le rôle qu'il y tenait n'était jamais de premier plan. Târrega et Aguilar brillaient d un éclat beaucoup plus vif que le sien. Les sympathies n'allaient pas unanimement vers lui. Il semble qu'un malentendu, qu'une sourde hostilité l'ait séparé de ses compatriotes.

I. a ... la Dido celebradissima, a quien el dia que yo la ol en essa iluslrissinia ciudad, hize este Epigrama... » Dédicace de Las almenas de Toro. Parle XIV de las Corn, de Lope de Vega, Madrid, 1620.

Avec sa brusquerie habituelle, il n'hésita point à faire éclater ce divorce latent. A la fin de l'année 1602 ou au cours de l'année i6o3, il quitta sa ville natale; convoqué pour le 20 février i6o4 à une réunion de gentilshommes qui formaient le (( Bras militaire » dans les Gortès du royaume de \alencia, il ne répondit pas, pour cause d'absence, à la convocation. Il est fort jîossible que quelque aventure amoureuse ait hâté son départ, soit qu'il lui ait fallu se mettre à l'abri de poursuites judiciaires, soit que par un nouveau scandale il ait décidément touiné contre lui ses compatriotes, indisposés déjà par ses aventures antérieures'. Mais il avait le goût changeant et cela suffit à expliquer sa résolution. Le biographe Ximeno parle de son caractère « inquiet et turbulent », inqaieto y travieso, et de son a entêtement », su demasiada lenacidad en las resohiciones. Cela veut dire, si je sais entendre, que Castro à chaque fois allait volontiers jusqu'au bout de son opinion, sauf à changer d'opinion à la moindre saute d'humeur. C'était un violent, mais sa violence, selon le cas, s'exerçait dans des sens différents ou opposés. Son intransigeance, plutôt que de désarmer, aimait mieux se manifester à rebours. Après avoir lutté à \ alencia même contre la fortune adverse, tout à coup il perdit courage et il mit à s'enfuir autant d'ardeur qu'il en avait mis à rester.

Une existence nouvelle allait commencer pour lui : il cessa désormais d'être Valencien, et pendant une quinzaine d'années il erra à travers deux péninsules, sans faire nulle part une installation définitive. Il revint à deux ou trois reprises dans sa patrie, qui resta son port d'attache; mais elle n'était plus pour lui qu'une halte entre deux courses, et lorsqu'un jour l'approche de la vieillesse l'obligea à chercher un abri moins précaire que celui d'une auberge, Madrid l'accueillit et le garda.

On ne sait trop comment il vécut durant son odyssée, mais on se l'imagine assez bien. Une de ses pièces, Prelender con

I. Cf. E. Mérimée, Première partie des Mocedades del Cid, Toulouse, 1890. Introduction, .xxii.

LA COMEDIA. Ôi^f)

pohrezn, représente des aventures qui ont probablement plus d'un rapport avec les siennes. On y voit un jeune seigneur, D. Juan de Urrea, quitter l'Àragon, en quête de la fortune. Accompagné d'un laquais, D. Juan gagne d'abord la capitale. Il se présente cliez un puissant seigneur, auprès duquel il a une lettre d'introduction. L accueil qu il y trouve est froid, tout juste poli. A peine daigne- t-on le traiter de « Votre Grâce », on ne lui fait même pas l'aumône d'un siège, et on n'attend pas pour le mettre dcbors qu'il ait de lui-même pris congé. Ces humiliations, après lesquelles il déchire dans un mouvement de colère toutes les recommandations dont il était pourvu, le décourageraient vite s'il n'était soutenu par la bonne humeur de son laquais et par la sympathie, bientôt nuancée d'amour, qu'une jeune fille lui témoigne. Il apprend son métier de solliciteur. Naguère, dans la foule de ceux qui assaillaient de leurs placets les conseillers du roi, il se tenait au dernier rang. Maintenant, il s'est créé des relations et il sait en imposer à autrui. Pour cette métamorphose, il lui a suffi, ou à peu près, de troquer ses vêtements provinciaux, dont la teinte était fanée* et le tissu élinié, contre la parure à la mode : le voilà connu, lancé, admiré, fêté, et bientôt il reçoit, outre la main de celle qu'il aime, un commandement en Sicile. Faut-il remarquer là-dessus que Guillén de Castro, parti sinon de 1 Aragon, du moins d'une cité qui rele\ait de la couronne d'Aragon, a fini par trouver dans l Italie méridionale, comme D. Juan de Urrea, l'emploi qu'il avait longtemps cherché? La coïncidence est trop précise pour n'avoir pas été voulue; la comédie du (( Solliciteur indigent » paraît être une manière d'autobiographie. Elle nous nKJutre combien le premier choc fut pénible entre la nature altière de Caslro et une société plus prompte à se laisser duper par les intrigants qu'à discerner le vrai mérite. Il arrivait auprès des puissants du jour avec cette plaie de la pauvreté, qui lui faisait fermer au nez des portes que la corruption réussissait seule à ouvrir. Sa détresse airx premiersjours dut

i. ft Azulcauan | vayclas que le cubrian ».

000 L ART DUAMATIQUE A VALENCIA.

être profonde, d'autant plus cruelle que son orgueil lui faisait un devoir de la cacher aux regards. Il faut voir dans son cas un exemple, après tant d'autres, de cet exode lamentable qui conduisait de la province vers la capitale une noblesse affamée, que la centralisation avait ruinée, que l'oisiveté avait démoralisée et qui, à force de quémander, contribua pour une large part à la dégradation de l'Espagne.

Chez Castro les dons de l'esprit suppléaient au prestige aboli de la noblesse. Il trouva enfin le bienfaiteur qu'il lui fallait. D. Juan Alonso Pimente! de Herrera, comte de Benavente, vice-roi du royaume de Naj)les, le nomma le i" juin 1607 gouverneur de la forteresse de Scigliano , dans la Calabre citérieure, près de Martorano*. La nomination était valable pour un an, elle donnait di'oit pour le bénéficiaire aux « émoluments habituels » (il y a lieu de croire qu'ils n'avaient rien de somptueux), et elle pouvait être renouvelée. Les pouvoirs de Castro ne furent j3as prorogés plus d'une fois. Après deux ans passés à Scigliano, il reprit le chemin de Valencia, soit qu'il n'ait point su plaire dans sa nouvelle situation, soit que, manquant décidément d'esprit de suite, il ait cédé une fois de plus à son humeur aventureuse. Il emportait de l'Italie un souvenir des plus médiocres. Dans sa comedia de El carioso impertinente, dont l'action se passe en Italie, il nous a montre un soldat espagnol, Culebro, qui a son franc-parler, et il lui a prêté ces propos amers : « Que vient faire un pauvre Espagnol en Italie? Il s'y trouve comme un poisson sur la terre ferme'^. » Il ne semble pas que durant son exil Castro ait bien appris

1 italien. Par deux fois, dans El carioso impertinente et dans La fuerza de la sangre, il a dressé la liste des mots qu'un Espagnol de passage en Italie baragouinait tant bien que mal pour se faire entendre des indigènes ; la liste est courte et incorrecte; l'auteur, évidemment, n'avait pas poussé loin son étude.

1. Le document original a été publié au t. J de la Revue hispanique, 1894

2. « Un pobre Espanol, ^qué harâ, | Pueslo que en Italia esta | Como e la tierra un delfin? » (Acte I.)

Il s'éloigna de lllalic en toute hùte. Dès le 23 décembre 1G09. il faisait valider à la Cour civile du royaume de ^ alencia une piocuralion qu'un Vallisolétain, résidant accidentellement à Dénia, lui avait envoyée en vue de toucher des fonds. Après quoi, il y a dans 1 histoire de sa vie un silence de quatre années. H eut une grave maladie, dont le symptôme principal consistait en vomissements de sang. On le tint pour condamné, et quoique sa robuste nature ait pris le dessus, il fut désormais sujet à des troubles qui l'obligeaient à un régime sévère. Le fameux médecin Melcliioi' de ^ illena, professeur et examinateur à 1 Lniversité de ^alencia, lui délivra, le 27 avril 161 3, un certificat* où il atteste que la crise traversée par Castro « peu d'années aupai'avant » — pocos anos ha — le rendaient désormais inapte à faire un voyage en bateau et à résider dans des pays humides. Cette attestation répond vraisemblablement à une invitation qui lui avait été adi'essée de rejoindie sa citadelle de Scigliano. Mais s'il refusa de traverser la mer, il ne se confina pointa ^alencia. Il vagabonda à travcis la péninsule, il résida peut-être à Madrid; en tout cas, il fréquenta fort peu sa ville natale, où pas un seul témoignage ne signale sa présence entre 161 3 et 16 16.

De méchantes gens mirent son absente à profit. Elles se procurèrent des copies de quelques-unes de ses comedias, et elles en publièrent à l'insu du poète une édition, bourrée de fautes d impiession. Il a lui-même vigoureusement dénoncé plus tard le procédé dont il avait été victime : (( Un libraire plus pressé que courtois a imprimé ces douze comédies pendant mon absence'^ », mais il a négligé de nous révéler les dessous de l'intrigue. Cette publication frauduleuse prouve du moins que sa renommée de dramaturge avait giandi. Elle était maintenant assez solide pour- que des spéculations commerciales s'y attachassent. Impiimer malgré lui les œuvres d'un poète, c est aux yeux du magistrat une manœuvre délictueuse ; c est, au con-

1. Cf. Marti Grajalcs, Canr. de los Xocliirnos, III, 169-172.

2. « 1,'n niorcailerde libres, mas curioso que certes, eslando yo ausente, imprimio estas doce comedias ».

traire, au regard du critique un hommage d'autant plus significatif qu'il est moins désintéressé.

En fait, sa prééminence se faisait reconnaître par ses confrères eux-mêmes. Il se sentit assez de prestige en t6i6 pour fonder à Yalencia une académie nouvelle, et comme il avait l'imagination naturellement emphatique, il en haptisa les memhres du nom de « Montagnards du Parnasse ». L'ascension de la montagne sacrée dégénéra promptement en débandade ; lacadémie mourut presqu'aussitôt que née. Mais avant de disparaître, elle avait rendu à son fondateur ce service de rengager à nouveau sur les sentiers fréquentés des Muses, que peut-être il n'avait point foulés souvent depuis quelques années. Il se résolut à publier lui-même les comedias que le trop obligeant libraire avait offertes au public sans leur faire aucune toilette. Au cours de cette même année 1616 oiî Castro avait tenté de ressusciter les Nocturnes, Ricardo de Turia livrait au public, dans son Norie de la poesia espailola, une sélection de douze comedias valenciennes : c'était un renouveau, une tentative pour que brillassent encore à Valencia les beaux jours de prospérité littéraire. A ce mouvement, à peine perceptible, car il s'épuisa vite, il semble que Castro ait voulu aider en faisant acte d'auteur. Hélas!, il s'aperçut bientôt de la vanité de cette prétendue renaissance. Le dépit le conduisit jusqu'à Madrid, où cette fois il prit définitivement ses quartiers.

Son déménagement s'opéra tandis que l'imprimeur Felipe Mey achevait le volume des douze comedias. Le tirage avait été de mille exemplaires; une centaine seulement furent laissés à Valencia, et les neuf cents autres passèrent à Madrid. Par malheur, Castro ne pouvait en disposer librement, pour la raison qu'il ne les avait pas payés ; un Valencien, Vicente Ferrer (était-ce un parent du libraire Jusepe Ferrer, qui avait édité le Norte de la poesia espanokû) avait avancé à Castro l'argent nécessaire à l'impression, mais il avait gardé les ouvrages en garantie de la dette et il les faisait vendre à Madrid, d'accord avec D. Guillén, sauf à laisser à Fauteur les bénéfices

de l'opération. Triste situation pour un poète de ne pouvoir révéler les prémices de son génie sans payer rançon à un courtier !

Trop pauvre pour suffire à ses besoins, trop arrogant pour traiter à son compte des alTaires fructueuses, il fallait décidément à D. Guillén un protecteur. Le marquis de Penafiel se présenta fort à propos. Fils aîné du duc d'Osuna, dont il devait hériter le titre et la fortune en 162 ^, le marquis représentait fort élégamment la jeunesse dorée de cette époque, à laquelle l'amour du divertissement ne faisait point négliger le soin de ses intérêts. Il employa Castro comme une sorte de factotum, très peu occupé d'ailleurs et assujetti à de rares obligations, mais dévoué sans réserve aux intérêts de son patron. De ce moment jusqu'à sa mort, la destinée du dramaturge fut à la discrétion du grand seigneur, et quoiqu'il n'ait jamais aliéné son indépendance, Castro demeura enrôlé dans l'innombrable clientèle de la maison d'Osuna.

Le 10 février 161 9 il vendit à Madrid pour un millier de réaux un esclave, Azan Blanco, qu il déclarait dans lacté notarié avoir reçu du marquis de Penafiel. Le 10 mai 161 9, donation lui fut faite de l'usufruit du domaine de Casablanca, sur le territoire de El Arahal, non loin de la ville d'Osuna. Le domaine, d'une superficie de i.i6c> fanègiies, était déjà aliéné aux mains de D. Gaspar Giron, qui en avait la jouissance sa vie durant. Castro ne devait donc profiter qu'ultérieurement de cette libéralité qui était valable pour toute la durée de la vie du marquis de Penafiel; mais elle prit sans tarder un caractère irrévocable, puisque le duc d Osuna, père du donataire et chef de la famille, la confirma par un acte authentique du 28 octobre 161 9. Il est vrai que le bénéficiaire, en signe de vasselage, s'engageait à payer annuellement au légitime propriétaire une redevance de 3. 000 inaravédis.

Castro n'alla point en Andalousie prendre possession de son nouveau domaine. Lorsqu'il s'en occupa, ce fut seulement pour l'hypothéquer, comme il le fit par acte du 16 février 1628. Sa pensée était ailleurs, tout entière occupée du culte des bonnes lettres, et il se donna à l'art dramatique avec d'autant

plus d'ardeur qu'il se sentait enfin assuré du lendemain. Il termina à Madrid, le 2^ décembre 1622, pour le comédien Antonio de Prado, La tragedia por los celosK II collabora la même année avec huit dramaturges d'occasion ou de profession, àunecomedia : « Quelques prouesses, parmi beaucoup d'autres, de Don Garcia Hurtado de Mendoza, marquis de Canete. » La pièce avait pour objet de venger le marquis de Canete du dédain que Ercilla lui avait montré par prétention dans sa Araucana, mais, plus que des aptitudes de Castro à l'apologie, elle nous apporte la preuve des sentiments nouveaux qui l'animaient. Bien oubliées, les amicales relations qui l'unissaient à Lope de Vega ! Vers la fin de l'année 1619, le Phénix, dans tout l'éclat de sa gloire, accueillait à Madrid son ami valencien par un magnifique souhait de bienvenue : il lui dédiait la comedia intitulée « Les créneaux de Toro », Las alnienas de Toro, et pouvait-il y avoir un hommage plus délicat que cette pièce toute imprégnée de l'esj^rit de la vieille épopée, envers le dramaturge qui avait fait revivre sur la scène espagnole la grande figure du Cid? Castro n'était point demeuré en reste de politesse. Le public avait fait aux douze comedias imprimées en 16 18 un accueil si favorable qu'une seconde édition devint nécessaire. Celle-ci, préparée à Valencia en 1621 par les soins de l'imprimeur Felipe Mey, fut mise en vente principalement à Madrid et dans le royaume de Castille. Une dédicace la précédait, dans laquelle Castro plaçait le livre sous le patronage de Marcela, la fille illégitime de Lope et de Dona Maria de Luxân, et qui était pour lors âgée de seize ans. A ce moment, aucun nuage ne troublait l'amitié des poètes : Castro prit part aux joutes poétiques qui fêtèrent, en 1620, la canonisation de saint Isidore, le patron de Madrid, et Lope, qui en publia la relation, couvrit de louanges ce concurrent cher à son cœur. Le malheur, c'est que contre la monarchie littéraire de Lope, des dissidents, des révoltés faisaient campagne avec férocité. Jean Ruiz de Alarcon, Louis de Belmonte

I. Le ms. conservé à la B. N. M. porte à la fin l'indication : « Acauola D. Guiilen de Castro en Madrid â 24 de Diciembre de 1622 afios para Antonio de Prado, »

LA COMEDIA. OOO

menaient le train, et ils avaient des alliés considérables, tels que Louis Vêlez de Guevara, Mira de Amescua et même, quoique celui-ci y ait mis plus de discrétion, le grand Tirso de Molina. Castro, nouveau venu dans la capitale, alla d'abord du côté de Lope, qu'il connaissait depuis longtemps, et il n'est pas défendu de penser que les attentions dont celui-ci le combla avaient surtout pour objet de se l'attacher définitivement. Le camp opposé ne resta pas inactif; cette « inquiétude », qui tracassait Castro sans répit, rendait facile de le gagner à une autre cause, et en acceptant d'écrire la dernière scène de l'acte III dans la comedia à la louange de D. Garcia Hurtado de Mendoza, il donnait son adhésion officielle à la coterie des adversaires de Lope. Car on ne saurait douter que ces laborieuses Algunas ha:aiias... n'aient été une machine de guerre contre le Phénix; la liste des collaborateurs, qui sont, presque tous, ses ennemis déclarés, suffit à le prouver, et pour plus de clarté Louis de Belmonte, dans la dédicace de la pièce, déclare qu'elle a été écrite « par ceux qui, en Espagne, occupent la première place, n'en déplaise à l'envie* » : pouvait-on plus explicitement contester à Lope la suprématie dont il se targuait.^ Une fois entré dans cette voie, Castro y demeura quelque temps. Qu'Alarcon, que Tirso de Molina l'aient connu, qu'ils l'aient même fréquenté assidûment, on n'en peut guère douter si le premier a voulu le représenter dans El examen de los marulos sous le nom de Guillén de Aragon, et si le second s'est souvenu de lui en traçant dans Amqr y amistad la silhouette de Guillén de Cardona^. Quant à lui, dans une de ses comedias, Ingratitiid por amor, il ridiculisa le titre de « Phénix » que l'admiration publique avait décerné à Lope de Vega. On y entend le valet Ordono déclamer une longue tirade sur ceux qui ont plus de prétentions que de talents, le médecin qui enterre ses malades sous prétexte de les soigner, le petit-maître que les femmes dédaignent et qui se croit idolâtré, l'ignorant

1 . (( Eran los que en Espana lenian el mejor lugar, â despecho de la envidia. »

2, Cf. La verdad sospechosa, de Alarcon, Éd. Ed. Barry, Paris, 1897, xviii.

qui, sans autre peine que de combiner quelques vocables obscurs, se fait acclamer par le monde entier comme le Phénix des poètes'. Castro, d'autre part, s'associa avec Mira de Amescua, qui se vantait, en 1628, d avoir inventé la collaboration dramatique, et ils écrivirent ensemble « La pomme de la discorde et l'enlèvement d'Hélène, » La manzana de la discordia y robo de Elena. Mais cette sorte de trahison devait peser au cœur loyal de Castro ; tôt ou tard, il sut se ressaisir, et en i63o, après un silence de dix années, Lope de ^ ega dans le « Laurier d Apollon )) scella la réconciliation en vantant chez lui des qualités qui brillaient « jDOur la plus grande confusion des opposants- ». Il ne manqua donc rien à leur amitié, pas même ces brouilles suivies de raccommodements, dont les idylles ont besoin pour échapper à la fadeur.

Le 32 août 1628, Castro fut créé chevalier de l'ordre de Saint-Jacques. Il ne se piqua point de justifier cette faveur par une conduite irréprochable. Un écuyer du Nonce avait eu maille à partir avec lui, et Castro pour se venger ourdit une intrigue qui ne visait à rien moins qu'à l'assassinat de son adversaire. L'instrument du crime devait être un certain Juan- Jeronimo Montanés, qui, après avoir commis quelques délits à Aalencia, avait cherché refuge à Madrid. Averti par une dénonciation du Nonce, le roi Philippe l\ ordonna, le 2 4 février 162 A, une enquête qui aboutit à l'emprisonnement de Montanés. Sur Guillén de Castro, il semble que le Conseil d'Aragon, chargé de cette afTaire, ait évité de se prononcer. Imitons sa réserve: retenons seulement que Castro s était créé bien des ennemis et que ceux-ci n'étaient pas seuls à le croire capable des pires violences.

Il n'était jDas homme à s'embarrasser d'une contradiction ni dans sa vie ni dans ses pièces. En même temps qu il se mêlait à des aventures suspectes, il se consacrait avec régularité au travail de cabinet. Il résolut de donner une suite à son recueil

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