I. Cf. mon livre Spectacles et comédiens à Valencia
aux autres, comme ils ne s'en apercevront même pas, il importe peu qu'elles y soient ou qu'elles n'y soient pas. »
Pour ménager à cette vie turbulente une vieillesse paisible, le duc d'Osuna (c'était le titre que portait maintenant le marquis de Penafiel) entreprit de marier son protégé. Il fit choix, pour lui, dans l'entourage de la duchesse, d'une jeune femme, Dofia Angela-Maria Salgado : « D. Guillén de Castro, déclaret-il dans un document de 1626, est resté dans ma maison et à mon service jusqu'à aujourd'hui où il se trouve chez moi, le concours de sa personne m'étant fort précieux. Par ma volonté et sur mon ordre a été concerté le mariage dudit Castro avec Dona Angela Salgado, domestique de la duchesse*. )) A vrai dire, ce n'était pas seulement la fiancée, c'était sa famille presque entière dont le sort était lié à la prospérité de la maison d'Osuna. Son père, Francisco Salgado, y remplissait l'office de comptable. 11 fut marié trois fois : la première, de 1600 à 161 5, avec Ana del Castillo, puis avec Ana de Madera, enfin avec Lorenza de Rojas, et de ces divers mariages il eut au moins douze enfants. La fiancée paraît avoir été le second enfant du premier lit : elle naquit donc au plus tôt en 1602, elle avait tout au plus vingt-quatre ans quand elle convola en justes noces, et le mari n'en avait pas moins de cinquante-sept. Castro avait jugé lui-même par avance ce mariage d'un vieillard avec un tendron'^.
Les profits furent médiocres. Castro perdait, par cela seul qu'il se mariait, une rente de 3o ducats qui lui était due chaque année sur les revenus de l'archevêché de Tarragone et dont le payement, à vrai dire, se faisait avec une extrême irrégularité.
1. Archive de protocoles de Osuna, Antonio Cueto, aiïo 1626, fo 284, à la date du 25 avril : « y es assi que el dicho d. G. de G. a continuado en n)i cassa e seruicio todo el tiempo passado hasta oy que esta en el en mi cassa, sieudome su persona muy importante, y con voluntad y orden mia se a tratado que el dicho d. G. de C. se casse le^itimamente en faz de la santa madré yglesia rromana con doiïa angela salgado, criada de la duquesa. »
2. « Desdichada la nmger | que con un viejo se casa... | Desdichado el hombre viejo | Que casa con mujer moça. » G. de Castro, El desengaïio clichoso, I(i625).
Sa femme lui apportait une dot de 16.000 ducats, mais la majeure partie en était représentée par les revenus du domaine de Casablanca, dont le duc d'Osuna, confirmant, non sans la modifier, sa donation antérieure, partageait la propriété entre les deux conjoints. Le domaine rapportait annuellement i .000 ducats: il représentait donc un capital de 10.000 ducats. Le duc s'engageait, en outre, à servir une rente de 3oo ducats, soit un capital de 3. 000 ducats. La duchesse faisait don d'une somme de 600 ducats. Le total montait, en conséquence, à i3.Goo ducats, et le leste, jusqu'à concurrence de 2. 4oo ducats, était représenté par des apports en nature, notamment par un lit somptueux en tissu d'or. *
Le mariage, conclu sur ces bases, fut célébré à Osuna, dans l'église Collégiale, le 28 juin 1626. Le duc et la duchesse d Osuna en furent les parrains*.
Pour Castro, les difïicultés commençaient. Il lui fallut percevoir les rentes piomises, et il y employa bien du temps et des démarches. Il lui fallut surtout revendiquer l'héritage que sa femme avait reçu de sa mère et qui, ouvert depuis i6i5, n'était pas encore liquidé en 1626. Dans une famille dont le chef n'a pas contracté moins de trois unions, toutes plus fécondes l'une que l'autre, le moindre règlement d'affaires atteint à une extraordinaire complication. Castro, après bien des pourparlers, se résigna à une transaction qui lui rapporta la misère de /ioo ducats. Il semble cependant qu'il ait connu, dans les premiers temps de son mariage, une aisance relative. En 1627, il paya au courrier de la ville d'Osuna i./joo ducats qu'il lui devait, sans doute pour avoir déménagé de Osuna à Madrid le mobilier de Doîia Angela. En 1G28, il acheta pour sa femme, à un joaillier de Madrid, deux bagues en diamant et d autres bijoux ornés de pierreries. Et, sans doute, l'étal matrimonial ne lui parut point déplaisant, puisqu'à la fin de 1G29 il s'occupa de marier sa belle-sœur, Dona Isabel Salgado
I. Osuna. Parroquia de X» Sa de la Asunciôa. Libro go de Matrimonios, f» i56.
56o l'art dramatique a valencia.
y Castillo, avec un Valencien, D. Fruela Boyl, qui était le fils naturel du poète D. Carlos Boyl, déjà décédé, et de Doua Jeronima de Naveda^
Il ne délaissait point le théâtre, d'abord parce qu'il en avait trop contracté la passion pour qu'il pût désormais s'en passer, ensuite parce qu'il y trouvait des bénéfices appréciables. Le biographe Ximeno raconte que « pour vivre, lui et sa seconde femme, il fut obligé de recommencer à écrire des comedias. » C est une exagération manifeste; car, d'une part, Castro n'en était pas à ce point de misère, et, d'autre part, il aurait bien chichement vécu s'il n'avait jjas eu d'autres ressources. Il composa certainement sur ses vieux jours quelques comedias, parmi lesquelles on peut placer avec vraisemblance IngratUud por amor et El ayo de su hijo ; mais, plus encore que de créer des œuvres nouvelles, il s'occupa de faire jouer celles qu'il avait en portefeuille. En 162^, la troupe de Roque de Figueroa avait à son répertoire El nieto desu padre; en 1G28, celle de Jeronimo Amella promenait à travers l'Espagne El ayo de su hijo, La tragedia por los celos et Ingratitud por amor; vers la fin de cette même année 1O28, La tragedia était jouée à Pampelune^.
C'est ainsi qu'il a vieilli. Tantôt il s'asseyait à son bureau, qui était d'ébène avec des incrustations d'ivoire et sur lequel étaient posées deux écritoires assorties^, et alors, soit qu'il revisât ses pièces d'an tan, soit qu'il en ébauchât de nouvelles, il maniait l'héroïsme à brassées. Tantôt il courait la ville pour la défense de ses intérêts, apaisant ses créanciers, pressant ses débiteurs, poussant même jusqu'à la lointaine Osuna, comme il le fit en 1629, pour y constituer un mandataire et suivre un procès contre le courrier de Madrid à Osuna ^. La maladie ne tarda point à le terrasser, mais elle ne le surprit point. Sa
I . Cela ressort des documents publiés par Pérez Pastor dans sa Bibliografia madrilena, t. III.
•2. Cf. mon livre Spectacles et comédiens à Valencia, chapitre vi, 170 sqq.