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CHAPITRE III

La Concurrence.

Spectacles proprement dramatiques : représentations privées et représentations officielles, représentations de la Fête-Dieu, mystères joués à l'Hùpilal. — Autres spectacles : phénomènes, sallimban- (jues (voltig^eurs, montreurs de marionnettes, acrobates et dresseurs de chiens savants), mascarades {momos, le chevalier Carnaval, les fous), tournois et courses de taureaux.

Organisés avec le soin que l'on vient de voir, les spectacles de la Olivefa ou des Santets étaient évidemment les plus attrayants et les plus courus de Valencia, mais ils n'étaient pas les seuls. Le monopole de l'Hôpital, s'il avait depuis 1682 supprimé les entreprises rivales, laissait subsister les tentatives privées de baladins en (juêle d'un gag-ne-pain ou de riches Valenciens soucieux d'amuser leurs amis. En dehors du théâtre officiel «•t permanent, il n'a pas cessé d'y avoir des scènes improvisées, sur lesquelles, pour un jour ou pour une semaine, on divertissait à bon compte honnêtes gens et gais compères. Celle concurrence, d'ailleurs légale, j)renait les formes les plus diverses. Elle dépassait en deux sens contraires les limites habituelles de l'art dramatique : tantôt, dans le palais de quelque magnat, elle en amplifiait l'appareil jusqu'aux splendeurs d'une représentation de gala; tantôt, sur la place publique ou dans la cour d'une méchante auberge, elle en réduisait les prétentions jusqu'aux jeux grossiers dune simple mascarade; eti un mot, elle allait depuis le théâtre de luxe,

raffinement d'une élite, jusqu'au théâtre de la foire, consolation des petites bourses.

A partir du dix-septième siècle, la noblesse valencienne, qui jusque-là avait été trouver les comédiens chez eux, imagina de les faire venir chez elle. Le goût du spectacle avait si bien pénétré dans les habitudes de cette élite qu'elle ne prépara plus une seule fête sans en relever le programme par l'attrait d'une comédie. La troupe de la Olivera, désertant pour un jour la scène de ses succès ou recommençant de nuit chez le mécène le spectacle public de l'après-midi, se prêtait avec empressement à une mode qui accroissait à la fois la qualité de sa clientèle et la quautité de ses bénéfices. Les calamités publiques elles-mêmes n'enrayaient pas cette passion du théâtre. Malgré la sécheresse qui, au printemps de 1627, compromettait les plantureuses récoltes de la hiierta, le comte de Sinarcas ne laissa point passer le lundi g'ras sans offrir aux Valenciennes de distinction un bal, suivi d'une comédie'. De pimpants damoiseaux voulaient-ils se g-agner la faveur des dames par une gentillesse irrésistible ? Le fin du fin, c'était alors d'organiser chez l'un d'eux, à frais communs, une réception, où le jeu des oranges et la danse faisaient mieux apprécier le plaisir d'une représentation dramatique". En vérité, la Olivera avait autant de succursales qu'il V avait de salons à Valencia.

1. « Marzo 1627. Este Lunes de Carnestolenclas entre tantas affli ciones por la gran falta de agua huuo S ras convidadas en casa del conde de Sinarcas; huuo naranjas, sarao y coniedia liasta la vna de la noche. » Diet. de Vich, pp. 79-80.

2. « Marzo 1628. Domingo à 5 y de carnestolendas huuo en casa de Du Valero Milan regocigo de naranjas, sarao y comedia. Estas

Te plus curieux, c'esl que les tréteaux comiques occupaient insolemment les palais officiels aussi bien que les résidences privées. Rien de plus auguste, à Valencia, (|ue le grand salon du Palais de la Députation et de la Généralité : c'était le sanctuaire où se réunissaient les représentants du royaume de Valencia pour délibérer souverainement, c'était l'asile des libertés populaires, c'était la citadelle où les sujets devenaient les égaux de leur souverain. Un plafond à caissons, une galerie à colonnes où les fantaisies exubérantes de la Renaissance serpentaient capricieusement sur le noyei', donnaient aux réunions des députés un cadre digne d'elles, et, sur les parois, des peintures' qui représentaient pour la postérité les trois ordres en train de délibérer, exaltaient la majesté de ces assises. La muse comique ne se laissa pas effaroucher pour si peu ! Afin de voir passer des fenêtres du salon le cortèg-e de la Fête-Dieu ou de la Vierg-e d'Août, les personnages de marque s'y donnaient rendez-vous une fois l'an, et la mode fut vite établie de les régaler, après la procession, d'une comédie des plus galantes. En i58i, Pedro de Saldana et sa troupe étaient au programme; en i588, on fit appel à Math'eu del Moral, natif de Almansa, qui « fit et représenta divers jeux, acrobaties et danses » ; en iSgB, ce fut le tour de Melclior de Villalba; en 1699, de Mateo deSalcedo; en 1602, de Baltasar Victoria, acteur de la troupe des Granadinos.

liinciones de casa de Dn Valero se hizieron escotando los caualleros a cien reaies. » Diet. de Vich, p. io3.

I. Les peintures ne furent exécutées qu'à partir de 1.592. Pour tout ce qui concerne le Palais de la Députai ion, nous renvoyons une fois pour toutes à l'evcelienl ouvrage de D. José Martinez Aloy, La casa de la Dipiitaciôn, Valencia, Estableciniiento tipooràfico Donienech, 1909-1910, p. 98 et suiv.

En i6o4, profilant de ce que le roi séjournait à Valencia avec sa cour, les députés eurent une audace déconcertante : ils invitèrent à dîner, dans leur palais, Rollizo, le bouffon de Sa Majesté; ils allèrent même jusqu'à lui envoyer par exprès un don de loo réaux castillans pour les pitreries dont il les avait régalés. Faut-il s'étonner, après cela, qu'ils aient mis leur logis à la disposition de la jeunesse dorée de Valencia? Celle-ci, dûment autorisée, y donna, le lundi ii février 1619, un spectacle de gala. Au programme, une comédie inédite. Marte y Venus en Paris, dont l'auteur, Vicente Esquerdo, était un vulgaire bourgeois. La noblesse, malgré de brillantes exceptions, laissait encore aux classes inférieures la besogne servile du dramaturge; mais elle revendiquait pour elle les déguisements de l'histrion. Les rôles de Marte y Venus furent tenus j)ar D. Luis Sorell de Cullera, D. Manuel Bellvis de Cabanillas, D. Laudomio Mercader, D. Remigio Sorell, D. Ramôn Sanz, D. Valerio Milan, D. Pedro-Luis de Borja, D. Joaquin Pallâs, D. Jacinto Aguilar, D. Antonio Ferrer, D. Vicente Vall terra. D. Martin Sentis et D. Juan de Ixar. lequel, empêché par un deuil de prendre part à la représentation, fut retn[)lacé au pied levé par l'auteur de la pièce, Vicente Esquerdo'. S"imagine-t-on les splendeurs de celle fête dans un cadre si délicatement approprié et la tendre récompense que D. Luis Sorell dut recevoir de sa dame, D* Isabel de (îranulles, eu l'honiieur de (jui il l'avait organisée ?

La comédie, introduite dans les palais officiels, deve-

I. Toute cette anecdote est contée dans le Dieiario de Vich. Elle a été reproduite déjà dans le livre précité de D. J. Martinez Aloy.

— Vouait raccompag"nement nécessaire des fêles nationales. Le roi relevait-il d'une grave maladie ? On célébrait sa g-uérison par une procession, par des illuminations et par un spectacle dramatique donné dans la soirée, au Palais-Rojal, par les soins du vice-roi'. A la naissance d'un prince, la cité organisait à ses frais, sur la place de la Seu, une représentation dramatique^ Lorsqu'un haut personnage, fùl-il ecclésiastique, avait pris possession d'une dig'nité nouvelle, on célébrait cet événement par une représentation à laquelle ses pairs, proches et amis assistaient en son honneur. L'évêque de Cuenca, D. Enrique Pimentel, ayant été nommé à la présidence du Conseil d'Aragon, sa sœur, qui était vice-reine de Valencia, manda à son palais les comédiens de la Olivera-'' et leur fit jouer, en l'honneur de l'évêque, une comédie

1. « Decieniljre 1619. — Martes a 3... se hizo vna solenine procesion de Gracias por la salud del I\ey, la quai fue desde la cathedral à S" Ao'ustin. Por la noche luminarias y coniedia en casa del virrey. » Dietario de Vich, p. 87.

2. « A 7 de dit (nohe 1629) no y ague Ca perque representaren en la Plaça de la Seu per conte de la Ciutat per les festes del princep. » Livres de Trésorerie, novembre 1629. — « Domingo a 4 se hizo procession gen' desde la Seo à S» Agustin en hacimiento de gracias por el Parto de la Reyna. — Martes a 6 en et Real vbo coniedia y sarao. — Mlercoles a 7 hizo la ciudad coniedia en la plaza de la Seo, asistiendo en puhlico tablado, cosa poca ; a la noche tuegos limitadissimos en el Migalete ; y una mascarada de botargas y figuras, torneando a lo burlesco, con muchas achas, muchos caballeros. » Dietario de Vich, p. i52.

3. « Octubre 1628. Lunes a 23 se supo como hauia jurado de Présidente de Aragon D" Enrique Pimentel, obispo de Cuenca, hijo ualural del conde de Benavente; y conio era hermano de nueslra Virreyna se hizo esta niisma noche en el Real vna coniedia, asistiendo a ella muchas seiîoras, el Arzobispo y Duque de Gandia que auia venido a hacer vna novena al P. Nicolas I^actor y a trampear las pagas de sus acrehedorcs. » Diplario de Vich, p. i23.

à laquelle l'archevêque de Valencia ne fui pas le dernier à applaudir. Si, enfin, le roi en personne visitait sa bonne ville, parmi les hommages raffinés dont on le comblait, se trouvait en bonne place le divertissement d'une représentation : en avril i6'62, le roi, pendant son séjour à Valencia, commença l'après-midi par une visite au Grao et la termina en assistant, au palais de la Députation, à une comédie suivie de bal, durant laquelle il resta, invisible et présent, derrière un abri de jalousies bleues et de rideaux cramoisis'.

Il n'est pas jusqu'aux cérémonies purement religieuses qui n'aient subi la contagion de cette mode. Pas un saint, pas un bienheureux dans le riche martyrologe de Valencia dont l'ascension vers l'apothéose de la sainteté ou de la béatitude n'ait donné occasion à une comédie. En 1608, Fray Luis Beltràn, dans un cycle copieux de fêtes votives, est mis à la scène par le poète Gaspar Aguilar, et la comédie où nous voyons le saint homme

I. (1 Abril iG32. Domingo [fue el Rey] à missa a San Agustin y de alli subio al Micalete; a la tarde se fue al Grao y despues à la Diputaciun, donde viô Iras unas celosias azules y cortinas carmesies. vna coinedia y vu sarao. » Dietorio de Vich, p. 200. Cf. la curieuse brochure Copia primera, \ y relacion ver- | dadera de las /lestas 1/ recibiniien- | to qrie lia hecho la Ciiidad de Valencia a la Ma- (ji'slad del Reij niiesfro Serwr- Filipo (Jiiarto, y a sus \ hermanos, Lunes a dies y nueoe de nbril desie \ présente A no de mil seyscienlos treyn-\ ta y dos. [Ecu royal d'Espagne.] Con Licencia del Ordinario en Barcelona por Esteuan Liberôs. Ano 1682. [Bibl. municipale de Montpellier, Fonds Vallal.] Ce compte rendu contredit le Dietario de Vich : le lundi 21 avril, à 4*" après midi, le roi fit son entrée en ville, o En la plasa de la Seo auia vn tablado de bayles y danças de Comediantes, otro en el niercado, y otro en la plasa de

Predicadores l'^l Martes... a la taicle fue sa Magestad.... al Real

donde huuo comedia, y en acabandose luego se disparu otro Castillo, con dos Naues que le combatian con coheles y tiros, que fue gallarda vista, por durar mas de una hora, que eran las diez de la noche. »

conquérir la gloire triomphante, fut jouée en plein air, dans un amphithéâtre improvisé avec des poutres et des planches sur la place des Prédicateurs, devant le propre couvent du héros de la fête' : ce lieu, chargé de souvenirs encore vivants, convenait mieux qu'un corral ou un salon au dessein d'édification dont s'inspirait le spectacle. En 1619, la phalange des Valenciens canonisés fit une recrue en la personne de saint Thomas de Villanueva, archevêque de Valencia jusqu'à sa mort, survenue en i555; des fêtes brillantes célébrèrent la décision du Pape, et elles se clôturèrent dignement, le 26 mars, par les soins de D. Fernando Pujadas de Borja, comte de Anna, qui organisa dans son palais et dans la rue adjacente une représentation, un bal pour les dames et une camisade pour les gentilshommes : « rendant manifeste par ce premier spectacle la joie, par le second l'élégance, par le troisième l'habileté des uns et des autres' ». Il est probable que la comédie représentée à cette occasion fut ce Saiito Thomas de Villanueva, dont Jacinto-Alonso Maluenda, empressé comme on l'a vu à approvisionner les théâtres aussi bien qu'à les gérer, avait dû accepter, sinon solliciter, la commande.

Faut-il rappeler qu'au début du dix-septième siècle,

1. Aguilar, Fiestas... por la beatijîcacion del Santo Frcuj Luis Beltran, 1608, p. 25.

2. Vida, virtiides, milacjros ij festivos cultos de S*o Thomas de Villanneva... Su autor D. Joseph Orti y Mayor. Eu Valencia, por Juan Gonzalez, junto al Molino de Rovella, ano 1781 , pp. 336-337 • « Ultinianiente dio alegre tin â las fiestas Don Fernando Pujadas de Borja, conde de Anna, disponiendo en su casa y calle el dia veinte y seis de Mayo una Comedia, un sarao de Senoras y una encamisada de los Cavalières, en que manifestando su alborozo, con lo primero se acredito el regozijo, con lo segundo la bizarria, y con lo tercero la destreza. »

par une Iransformalion temporaire et sigtiificalive du cérémonial de la Fête-Dieu, disparut la représentation des vieux mystères traditionnels? On joua à leur place des pièces importées et imposées par les troupes nomades. Rigoureusement conformes au goût du jour, elles montraient d'autant plus de docilité à s'y soumettre qu'elles prenaient plus de liberté envers les textes sacrés. Leur triomphe était celui de l'art nouveau sur une tradition archaïque où la religion tenait plus de place que l'art.

En 1611, Morales et sa troupe représentèrent El Hidalgo celestial, de Lope de Vega, et El Caballero de la ardiente espada, du docteur Mira de Mescua. La Cité, qui subvenait à la dépense, avait exigé que les manuscrits, qu'elle se réservait de conserver ensuite dans ses archives, fussent avant la cérémonie examinés et visés par un qualihcateur du Saint-Office. La représentation était donnée sur deux chars aménagés à cet effet par les soins de la Cité, sur l'indication des comédiens, lesquels étaient tenus d'envoyer chaque jour au garage, ou casa de les roques, un délégué qui expliquât les inventions à préparer a en bois, en toile, ou en carton », et le moyen de les préparer. Quatre jours avant la fête, les répétitions commençaient à la casa de les roques : elles ne donnaient lieu, pour les acteurs, à aucune rémunération spéciale. Pour la représentation, la troupe des acteurs se partageait en deux groupes. A midi, sur la place de la Seo, le premier groupe jouait, devant les Jurais, YHidalgo celestial, puis il se transportail dans la rue des Chevaliers, en face le Palais de la Députation, où se tenait le vice-roi, et il jouait, pour la deuxième fois, ce même Hidalgo

celestial. Pendant ce temps, le deuxième groupe avait représenté, pour les Jurais.. El Caballero de la ardienie espada; il allait ensuite en donner la seconde représentation sous les yeux du vice-roi. L'essentiel, c'était que les représentants de « la Cité qui paye et organise la fête » eussent toujours la primeur du spectacle et affirmassent leur préséance sur le vice-roi. Après cliaque acte, il y avait « un Enlremes, musique de guitare, et un ballet », pour lequel, si besoin était, la Cité mettait ses menistrils ou ménétriers à la disposition des comédiens'.

Il y a tout lieu de croire que, pour les années suivantes, le contrat qui régissait la cérémonie fut exactement semblable à celui dont on vient de lire les dispositions essentielles. On connaît, pour certaines années, le nom de Vaiilor de comedias chargé du spectacle, ainsi que le titre des pièces représentées :

I. Document publié dans Relacion i/ esplicaciôn historica de la solemne procession del Corpus que anualmente célébra la ciudad de Valencia. Imprenta de José Domenech, 1878, pp. 50-58, en note.

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Il ne faut pas conclure des lacunes de ce tableau qu'à certaines années la représentation traditionnelle de la Fête-Dieu n'a pas eu lieu, ou que les vieux mystères valenciens ont repris temporairement l'avantag-e sur les autos sacranieîitales. Sauf de très rares exceptions, à chaque mois de juin, le cortège comique se déroulait l'après-midi à travers les voies que le cortèg-e religieux avait suivies dans la matinée. Ces scènes ambulantes qui parcouraient la ville symbolisaient les conquêtes de l'art dramatique. De la Olivera, où il avait son centre, celui-ci faisait tache d'huile sur la cité entière. Il pénétrait et bouleversait les usages séculaires, comme il avait forcé les portes des palais.

Il pénétra même jusque chez les malades. Que l'Hôpital parfois, le théâtre étant indisponible, ait mis sa cour à la disposition d'un saltimbanque ou d'un acrobate qui y exécutait ses prouesses, c'est déjà, à notre jugement, attenter au repos des malades, à moins que ce ne soit créer une diversion à leurs souffrances. Mais que l'on y ait joué des mysières, que l'on y ait convoqué une assemblée sur laquelle on perçut un droit d'entrée, cela dépasse notre imagination. Et pourtant, il n'en faut pas douter : le 3 juin 1089, c'est-à-dire au moment de la Fête-Dieu, on a représenté à l'Hôpital des mystères qui n'étaient peut-être qu'une réplique ou une répétition de ceux représentés sur les chars. Le théâtre était installé dans la cour, des tréteaux avaient été dressés, et un public payant vint garnir l'enceinte^ public médiocrement nombreux si l'on en juge par la modestie de la recette'. Il se trouva, du moins, un entrepreneur pour

I. « P" a 3 de juny 1689, Rebe dels que uingueren a ueure los

acheter le droit de construire, en face de la scène, des gradins dont il n'est pas probable que la location ait produit un beau revenu. Convient-il de voir dans cette ête un usage charitable ? Les acteurs des mystères du Corpus, qui étaient tous recrutés dans Valencia, voulaient-ils que leurs concitoyens hospitalisés ne fussent pas privés de la part qui leur revenait dans cette grande fête si chère au cœur de tous les Valenciens ? et allaientils leur porter chez eux les spectacles auxquels ceux-ci ne pouvaient se rendre ? Cette hypothèse fait si grand honneur à la charité des Valenciens qu'elle mériterait d'être admise sans réserve, si cette méchante recette, inscrite sur les livres de trésorerie, ne laissait deviner l'esprit de lucre plutôt qu'un dessein pitoyable.

Représentations publiques ou privées, bien abritées dans une résidence seigneuriale ou exposées au grand jour de la place publique, elles ont toutes ce trait commun qu'elles se produisent avec une installation de fortune. Ces scènes d'un jour se distinguent de la Olivera par leur durée éphémère, mais elles s'en rapprochent| par la nature de leurs spectacles. Religieux ou profanes,] frustes ou luxueux, ils sont tous des spectacles proprement dramatiques; ils mettent en œuvre la mimique et la diction, la musique et la danse ; ils ont pour base unel

misteris cjue dit dia se representaren en lo hospkal leuat lo gasto se feu en los cadat'als 21 S LiSiD

Item a dit de Gaspar Casanova perqiie Ji dexasea fer un cadafalç pera ueure los misteris 4 — • S 7 D 8.

Contralibre del hospital gênerai . Sous la rubrique : Rebudes dê\ charitats voliuitaries.

intrig-ue, pour moyen d'expression la parole et le jeu, pour but la satisfaction de l'esprit, le plaisir des yeux et de l'oreille. Mais ce serait tronquer cette revue des spectacles à Valencia que de s'en tenir à leur forme la plus relevée. Dans cette ville amie du plaisir, il y avait plus d'une manière de se divertir et il y avait plus d'un genre de spectacle. Les plus vulgaires méritent au moins d'être mentionnés parce qu'ils ont retenu eux aussi l'attention du public sinon le plus raffiné du moins le plus nombreux. Considérons sans trop de dédain ces humbles manifestations, qui ont prétendu, aussi bien que les plus relevées, distraire un moment et charmer à peu de frais les pauvres gens. Mascarades, prestidigitateurs, saltimbanques et acrobates, tournois et courses de taureaux, ce sont autant de concurrents avec lesquels l'art proprement dramatique a dû lutter et se mesurer; ils nous intéressent dans la mesure où ils ont rivalisé avec lui. La forme la plus rudimentaire de cette concurrence était l'exhibition de phénomènes et de monstres. Les Valenciens, il faut le confesser, s'en sont montrés extrêmement friands, et leur gaieté naturelle, qui au témoignage d'un romancier contemporain recouvre mal un fonds de cruauté volontiers sanguinaire, ne s'offusquait point de contempler d'abjects exemplaires d'humanité. L'informateur scrupuleux qui compilait les renseignements conservés dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale de .Paris, décrit les visions offertes à sa curiosité : « Le 5 octobre 1077, nous raconte-t-il, on a apporté à la cité de Valencia un monstre véritablement merveilleux ; c'était une femme appelée Marie et originaire du pays de Barbastro, royaume d'Aragon, âgée de quatorze ou quinze ans; elle n'avait sur toute sa

personne ni poil ni cheveux, et elle n'en avait jamais eu. w Et il continue avec mille détails 1res intimes qui faisaient d'elle, en elFet, un phénomène miraculeux; il va même jusqu'à dessiner à la plume le portrait de la patiente. Il termine enfin : « La dite Marie est restée dans la présente cité de Valencia un mois environ, et son père g-agnait beaucoup d'arçent à l'exhiber ; il l'avait installée dans l'auberge de Gamell, et là, au son du tambour, on convoquait les gens pour la voir'. » Aucun doute n'est possible : on exploitait le phénomène, on faisait de lui un spectacle payant et public; nous sommes au degré le plus bas du divertissement théâtral.

On fit de même, ou à peu près, en ce qui concerne une autre jeune fille, âgée de dix ou onze ans, qui arriva de France à Valencia le 5 décembre i58i et y fit longtemps étalage de sa difformité^; la malheureuse, née d'une grossesse double, était liée à un fœtus qui ne s'était point développé. Il est manifeste, après cela, que ces exhibitions ne se proposaient aucun but de morale ou d'édification. La perversité dont elles témoignaient, n'empêcha pas l'Hôpital, une fois doté de son privilège, d'en tirer profit. Du 22 septembre au 23 octobre 161 6, il a perçu plus de 22 livres sur les recettes encaissées par une femme monstrueusement obèse, à laquelle il ne semble pas avoir loué, pour s'y montrer, aucun local de sa

1. B. N. P., ms. esp. 147, p. t)8o : « ... Estigue ladita Maria ea la présent ciutat de Valencia vn mes poch mes o menys, y lo Pare de aquella guanya moites dines a mostrarla, la quai ténia en lo hostal del Gamell, y alli abatanibor cridauen la gent pera veurela. »

2. B. N. P., ms. esp. 147, p. 718 : « ... la quai era vna fadrina de deu u onze anys molt ben fêta e proporcionada, natural de Franza, la quai ténia en les lloms y angues esta nionstruosilat que li exia com vna criatura, la q lal ténia los muscles y brazos. »

propriété; le prélèvement représente non le droit du propriétaire, mais uniquement le droit des pauvres. Un homme privé de ses bras et capable de se moucher du pied versa lui aussi à l'Hôpital, le 3i mai 1619, une redevance de 6 livres 7 sous'. Ces deux exemples permettent de jug-er de bien d'autres cas dont l'énumération serait oiseuse. Les exhibitions, on vient de le voir, élaient soumises aux mêmes charges que les représentations dramatiques, et, ce qui est pire, elles entraient véritablement en ligne avec celles-ci. Ce n'est pas seulement dans l'enfance de l'art dramati(pje qu'elles osèrent lutter avec lui; au temps même où il avait atteint son apogée et où il avait trouvé à la Olivera le foyer nécessaire à sa subsistance, il suffisait que dans quelque recoin un cul-de-ja(le ou un bancroche étalât ses misères el déroulât son boniment pour que le théâtre véritable, celui des comedias et des poètes, sentît le besoin de se défendre et de se prévaloir de son privilège.

Les phénomènes n'ont pas eu accès à la Olivera; les saltimban([ues y élaient reçus chaque fois que le local était disponible, et, si la place était déjà prise, on les logeait dans quehjue auberge ou dans la cour de l'Hôpital; il ariivait même qu'on les laissât sur la place publique, sans (|ue l'Hôpital renonçât pour cela à rançonner leur recette. Ils exerçaient leur industrie de bien des façons diverses. La catégorie la plus relevée était celle des prestidigitateurs, dont l'art subtil faisait à Valencia

1. Livres de Trésorerie : « Item sis iliures set sous que dit dia [?)i mai 1619] rebi de i'rans Monfort receptor per tantes dix se hauien tret, en los sis dies finiren dit dia, de la genl entra a ueure lo Monstro que era vu liome sensé brasos y que sonaua en los peus y feya les demes coses ques acostumen fer en les mans. »

d'excellentes recrues; n'était-il pas à deini-Valencien ce fameux Dalmao dont nous parle Zapata ? Il transformait un jeu de caries à la vue de tous, n'y laissant que des as ou des rois, au choix du public'. En août 1621, un confrère pensa séduire les Valenciens par un jeu de miroirs qu'il montrait (bizarre assemblage !) en même temps que des os de géants; la recette, à en juger par la part réservée à l'Hôpital, resta loin du maximum".

Le jiiego de maestrecoral, ou de masecoral, ou de pasapasa, ou de masegicomar^, plaisait au public valencien par d'habiles escamotages. L'opérateur dépouillait manteau et habit, il apparaissait vêtu d'un tricot ou camisole rouge, ce qui lui donnait l'apparence du corail, comme l'indique, à en croire Covarrubias, le nom même de maestrecoKki.. Il plaçait dans des gobelets de petites balles qu'il en faisait disparaître par la double vertu d'une baguette et d'une formule magiques. Ou bien il simulait une lutte avec un serpent velu, enfermé dans un sac, d'où il prétendait sortir et où notre homme l'obligeait à rentrer, jusqu'au moment où le serpent venait s'enrouler au cou de son maître; ce serpent c'était, habilement truquée, la queue d'un écureuil. Que ces habiletés aient connu succès et popularité dans la péninsule entière au début du dix-septième siècle, c'est ce qu'attestent les allusions au juego de maesecoral

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