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Mémorial historico, t. XI, Miscelànea de Zapata, p

2. Livres de Trésorerie : « Item dit dia [5 sept. 1621] très liures seize sous y sis dîners que ja a i5, 16, 17 y 18 de agost propassat cobri de la part tocant al hospital gênerai de sis dîners ([ue pag'aua cascu que anaua a veure a hun hostai que sta prop de la boceria vues curiositats que alli mostrauen de huns spills y ossos de jagants. »

3. Cf. Covarrubias, Tesoro de la lengua castellana, sub verbo coral et juego.

dont la littérature contemporaine est remplie'. A Valencia, comme ailleurs, il ne manqua pas de gens pour donner des spectacles de ce ^^^enre ; le 4 octobre 1697, « à la Olivera, des Italiens firent le Jeu de maître Coral » ; des représentations du même Jeu eurent lieu en 1623, dont la série fut close brusquement le 18 février « parce qu'il n'y avait pas de spectateurs" ». La réduction consentie sur le prix habituel des places en 1628, puis la modicité des recettes encaissées par l'Hôpital démontrent surabondamment que ce spectacle était considéré comme de second ordre, spectacle pour bonnes gens et petites bourses, que l'Hôpital insérait volontiers entre deux saisons dramatiques, après le départ d'une troupe et avant l'arrivée de la suivante, mais sans compter sur lui autrement que pour bouclier des trous.

Les montreurs de marionnettes avaient moins d'agilité manuelle, mais un esprit plus orné. Maese Pedro, dans le Don Qaichotte, nous apparaît comme un rival des meilleures troupes comiques; avec ses pantins, il jouait l'histoire de Gayfer et de la belle Mélisende de façon à charmer les campagnards deCastille, auxquels ce théâtre en miniature apportait un écho des livres à la mode. A Valencia, maese Pedro a eu de nombreux émules. Les

1. Cf. (Jiiijote, II, XLVII; Pîcara Jiistina, I, II, i ; Vêlez de Guevara, El ûiablo Cojnelo, tranco i", etc., etc.

2. « Ittem a IIII de oclubre 1697 ^^ ^^ Oliuera huns Italians feren lo joch de mesfre Coral y tragues dos Hures, treize sous y très dîners II S XIII D III. » — A 12 de febrer [1628] comença a fer lo joch de mestre Coral Joan luis en la casa de les comédies y Rebe del questrague a raho de très diners 5. — . 6., ço es porta major de homeus y doncs l\. 8. — cadires — 4- 6- aposentos — 8. — [en marge :] titiris [sic]... a 18 [de febrer] no jage titiris [sic] per no averi gent, »

registres de l'Hôpital portent, à plusieurs reprises, l'indication de spectacles de ce genre; parfois même, notamment en février 1628, on combinait dans une même séance marionnettes et prestidigitation. Les impresarii s'installaient à l'occasion avec leurs pensionnaires, dans des maisons particulières, soit que celles-ci s'ouvrissent au grand public, soit que des gens aisés voulussent assister à domicile, avec leurs invités, à ces jeux de poupées. Qui le croirait ? Un jour advint où les marionnettes dépouillèrent la réserve qu'on était en droit d'attendre d'elles. Elles se livrèrent, au passage d'une procession de l'ordre de Saint-Dominique, à une manifestation anticléricale. Deux marionnettes parurent à une fenêtre, l'une habillée en moine de Saint-Dominique, l'autre en prêtre séculier. Le dominicain avait sa soutane troussée sur les derrières, et le curé en profitait pour le fesser d'importance. Non loin de là une troisième marionnette figurait une gente bachelette, et le moine, dûment fouetté, allait lui conter fleurette sur le mode le plus tendre. Quand le diable trouble une fois de petites cervelles de carton... L'Inquisition s'émut; elle en référa, par lettre du 27 août 1619, au grand Inquisiteur'. La

I. A. H. N. Inquisiciôn de Va/encia, Registro de carias del ano 16 18 al ano 1618, lettre du 27 août 161 9 : « Y assi mismo hemos sido informados que passando cierta procession de la orden de Sio Domingo por vna calle que esta cerca de su conuento en vna casa particular donde por modo de fiesta tenian vn juego de titeres al tiempo que assi passauau por alli se aparescieron juntas dos figuras, la v/ia con habitos de St<5 Domingo y la otra con habito clérical de manteo y bonete, y que a la del dicho frayle que lleuaua airadas las faldas por detras le yua açotando el clerigo y aun lambien han querido anadir que interueuia vna figura de nius,er a quien retoçaua el frayle, de que han resullado varias interpretaciones nialsonantes y perjudiciales en spécial contra la dicha orden de S'o Domingo, de lo

Royale Audience commença une enquête, elle emprisonna trois ou quatre personnes et peut-être quelques marionnettes.

Les acrobates possédaient les talents les plus variés. Les uns, qui étaient proprement les voltig-eurs {voltejadors), avaient pour spécialité de « voltiger et exécuter des exercices analog'ues sur un cheval ' ; » beaucoup d'entre eux ont reçu asile dans le théâtre de Valencia^, et ils s'y sont quelquefois trouvés en même temps qu'une troupe comique, d'où il ressort que leur spectacle, du moins dans ces cas-là, se donnait à une autre heure que la comédie. Les autres, auxquels on réservait de préférence le titre de bolantins ou baratins, paraissent avoir été des gymnastes plutôt que des écuyers ; le public appréciait hautement leurs tours de force, et entre toutes une troupe, qui occupa la Olivera du 26 août au 28 septembre 1597, remporta, à en juger par les recettes de l'Hôpital, un succès extraordinaire; ce qui ne l'empêchait pas d'aller quelquefois au-devant du public au lieu de l'attendre à domicile. Ainsi fit-elle le 20 septembre, où elle se montra sur l'esplanade du Palais-Royal, escortée pour le mauvais motif par Tinsatiable caissier de l'Hôpital. Il y avait, enfin, à côté de ces virtuoses de l'équilation ou du trapèze, des animaux savants capables d'en remontrer aux hommes. Le 12 janvier i6i4, un chien exécute, dans la cour de l'Hôpital, les entrechats

quai parcsce que la aud'a real ha començado a procéder y hecho algunas prisiooes de très o quatro persoaas. »

1. « VoUejar y fer lo demes sobre vn cauall. » Patr. F"ranco Geronimo Victor, 26 sept. i58i.

2. Par exemple, du 7 au 1 3 avril i586, le 10 janvier 1687, du 26 au 29 juin i588, etc.; du 7 au 10 juillet iSgi le spectacle est donné en lo pati de dit hospital aOn boliecha lo sort, etc., etc.

les mieux cadencés. En janvier 162 1 , un chien phénomène, que l'on exhibe sur la place du Marché, produit à l'Hôpilal 2 livres de recette. Ils étaient tous deux de minces personnages auprès de ce Grego et de son chien, qui, l'un portant l'autre, avaient attiré à la Olivera, le 3 août 1602, le public des grands jours'. Rudes épreuves pour de pauvres caniches ! et quels regrets que Cipion n'ait point versé ses confidences à ce propos dans l'oreille complaisante de Berganza! il eût ajouté un chapitre au savoureux dialogue de Cervantes, celui du chien bateleur.

L'instinct d'imitation explique, sinon l'origine, du moins la fréquence des mascarades à Valencia. Dans la première moitié du seizième siècle, l'aristocratie valencienne s'était complue à des jeux, qui étaient surtout prétexte à des dég-uisements variés. L'influence italienne avait implanté sur les rives du Turia le g"oût des parades luxueuses, dont le principal intérêt était de montrer le genre humain sous des parures et dans des attitudes à la fois imprévues et harmonieuses. De la belle société, cet usage se répandit dans le peuple, ou plutôt il donna un reg^ain de vitalité à la pratique populaire des momos. Ce serait une erreur de croire que ces momos, fréquents en Castille dans la deuxième moitié du quinzième siècle^, cédèrent la place, au seizième siècle, à des divertissements plus relevés. A Valencia, ils persistèrent sans rien perdre de leur caractère rustique. Un observateur, chez

1. « Itleni en très de ag^ost rebi très lliures y sis sons de la caritat fêta en la casa de la comedia eo de la Olivera en lo miuisteri fel per Grego que portaua vn ços. »

2. Cf. Crônica rlel Condestahie Miguel Lucas de /rnrico, Madrid, i855, pp. 41-42, 56-57, ^2, 77, 106, 116, 117, etc. [Mémorial hislorico espahol, t. Vltl.)

lequel l'érudition n'avait pas tué la perspicacité, Lorenzo Palmireno, a mis à la scène, dans sa Comœdia Octauia, une de ces mascarades dansantes : à la faveur de la confusion qu'elle produit, un bel amoureux, dissimulé parmi les danseurs, enlève l'héroïne de la pièce, Octavia. C'est en l'honneur de cette dernière que la mascarade a été organisée par les fermiers et métayers de son père. Ils arrivent, au Nouvel An, à la maison de leur maître, charg-és de présents ag-restes et déguisés sous un vêtement de feuillages, à la manière des faunes. Réunis dans le vestibule, ils offrent leurs dons, puis divertissent la jeune fdle « par une pantomime dansée ou, si l'on préfère, par un baile de niomos^ ». Sous la forme où Palmireno le décrit , le baile de momos est un hommag^e rendu par les paysans à l'occasion des étrennes au propriétaire de leurs terres ; il est probable que l'usag-e attesté pour ce cas particulier trouvait son emploi dans d'autres circonstances, telles que mariages campagnards ou baptêmes, anniversaires et fêtes votives^. Il satisfaisait pleinement en tant que ballet les aptitudes chorégraphiques des paysans de la huerta, dont l'agilité et la

1. Palmireno, Tertia pars Rhetoricae, Valencia, iSyS, p. i3i. Un paysan au service du pèred'Octavia raconte : « Veteri more receptum est inter agricolas qui uineas et oliueta patris Octauiae colimus quotannis Calendis lanuarij herum nostrum salutare et munera illi prœbere ominis boni gratia. 111e stans in uestibulo aedium, munera nostra seu strenas eodem modo excipit, que Romanus Imperator Caligula solebat excipere. Deinde nos uiridi amictu personati agrestes Faunos imitamur, et saltatione mimiça aut, si mauis, bayle de momos, O tauiam exhilaramus, ut possumus. »

2. Dans la comedia de Tàrrega, El Esposo fingido, au début du troisième acte, on voit défiler un cortège de baptême qui se compose du parrain, de la marraine, de un tamborinero y cuatro villanos baylundo. Ce baile de villanos, c'était un baile de momos.

fantaisie devaient créer au son de la donsaina et du tabalet des danses fameuses, graves comme celle de la Xàquera vella, burlesques comme le bail de Torrent qui, par sa conclusion souvent violente, a donné naissance à l'expression acabar com el bail de Torrenty applicable aux pires catastrophes.

Ces mascarades rustiques étaient préparées par l'initiative privée des domestiques et de leur maître. D'autres mascarades, urbaines et plus ambitieuses, étaient devenues .à Valencia des institutions rég^ulières et annuelles, telle la mascarade du chevalier Carnaval, que l'on organisait pour clore les réjouissances des jours g"ras et marquer le commencement du Carême. Le Carnaval était, pour les Valenciens, un temps béni; leur exubérance naturelle s'y donnait libre cours. Les dames dissimulaient leurs traits sous une couche abondante de poudre, puis, sons ce masque, elles se livraient, sans scrupule, au jeu des orang-es, sorte de bataille où les projectiles étaient des oranges vidées de leur pulpe, puis bourrées de moût et de g-raisse'. Parmi ce tumulte, on

I . B. N. M., Cancionero de los Novtiwnos, ms , t. II, fol. i4f) vo :

Romance a los que trran naran/as y saluado, par Cfiu/ela (Pcdro-

Vicente Giner). A l'époque du Carnaval, dit-il,

(( ... las frejçonas

niojan primero las caras

y despues les hechan poluos

como a villetes escritos

para el dios de los modorros.

Alçiunas tiran naranjas

llenas de enxundria y de mosto

([ue de sus priiiii^adas maoos

salen derramando chochos,

tratando como calderos

las caras de los madrofïos

que las miran suspirando. »

célébrait, selon un ancien rite dont l'archiprète de Hita lui-même n'était point l'inventeur, le mariag-e du chevalier Carnaval avec dame Carême. Les ordonnateurs de la pompe nuptiale étaient, aux environs de 1692, le g-rand Clauquell et le grand Jordiet, deux Valenciens dont la popularité a été aussi éphémère qu'elle paraît avoir été g-rande en leur temps'. Carnaval, ambitieux et vantard, veut éblouir le monde de sa magnificence ; il s'habille « non de perles ni de pierres d'Orient, mais de choses qui, au temps de Carême, ont plus de valeur et d'estime », à savoir : d'aliments appropriés tant mal que bien au rôle de vêtements. Le cortèg-e de Carnaval se déroule : devant lui, ses séides; par derrière, ses domestiques. Un des cavaliers qui ouvraient la marche s'appelait le piirrate, titre équivalent à celui de comte ou de marquis; couvert de soie et de brocart, il était accompagné de nombreux carrosses avec les dames et gentilshommes de la rue San Vicente, où lui-même habitait. Après lui venait le parrate de San Anton, personnage considérable de la rue de Serranos, puis le parrate de San Sébastian, celui de San Vicente, celui de San Valero et de San Blas. A leur suite, un bizarre écu} er ; « tout son corps, des pieds à la tête, était enveloppé de feuilleté; dans sa main droite, il tenait un jambon où il se regardait comme dans un miroir; du côté gauche, qui est celui du cœur, il avait une bouteille pleine de

I. Jordiet avait une Hlle, Beatriz, d'une popularité presque égale à la sienne. Cf. Cancionero de /os Noct., III, f. 116 r. de Recela un Soneto de on (jalan <[iie estaiido enamoi-ado de vna dama miiij hermosa se enamoro de Beatriz, hija de Jordiet. De ce Jordiet il est question dans El prado de Valencia, du chanoine Tàrreg'a (B. A. E., p. 39a, où il faut lire Jordiet au lieu de Jordiel. — Edit. de 1608, folio portant la signature B, verso).

vin », et il était porté à dos d'iiomme par une troupe de ganasas et de botargas. Autour de lui, ses sujets, porteurs des divers ustensiles de cuisine, dansaient la sarabande en chantant :

Ce prince si renommé,

Jeudi Gras fort bien nommé...

C'était, en effet, le « Jeudi Gras » {Jueues Lardera) qui s'avançait de la sorte, précédant immédiatement le chevalier Carnaval. Celui-ci s'approchait de la demeure de Dame Carême et la convoquait g-entiment à un rendezvous. Elle apparaissait brusquement, si lamentable et horrible, qu'à sa vue le galant tombait raide-mort. Aucun soin ne réussissait à le ranimer; Dame Carême avait tué Carnaval". Cette mascarade, si vulgaire qu'elle fût, empruntait quelque intérêt au symbolisme de l'intriçue et des déguisements. La faveur du public lui resta obstinément fidèle.

En 1699, lors du mariage royal, nul ne songea à la supprimer, malgré la concurrence de tant d'autres divertissements. On lui donna, au contraire, un éclat exceptionnel, aussi bien par le luxe du cortège que par la qualité des protagonistes. Ni le grand Jordiet ni le grand Clauquell, célébrités obscures du monde où l'on s'amuse, n'en réglèrent alors l'ordonnance. Celui qui incarna le rôle du chevalier Carnaval, celui qui défendit par sa fière attitude les droits de la nature humaine contre les rudes prescriptions de l'Eglise, ce fut le Protée insaisissable, dont l'irrésistible séduction s'exerçait déjà sur l'Espagne entière, tour à tour soldat, prêtre, moraliste,

1. B. N. M. Cancionero de los Nocturnos t. II, fol. i43-i45. Tristeza (Jaime Ortsj lee va Diseur so del triumpho del Carnaval.

dramaturg-e, homme d'action et écrivain, père de famille et aventurier incorrig-ible, ce fut, en un mot, le Phénix des esprits, Lope de Ve^a Carpio. Sûrs avec lui de ne pas trop oublier le théâtre, suivons dans le récit inédit de Gaona cet épisode d'une vie surchargée d'aventures.

Le mardi gras, à deux heures après midi, un brillant cortège sortit de l'enceinte de la cité par la porte du Palais-Royal. Seize gentilshommes, habillés en soie brochée d'or, y caracolaient fièrement, et parmi eux le marquis de Sarrià avec ses frères et le marquis de Cerralbo. Les timbaliers et les trompettes du Roi les précédaient, deux cavaliers masqués ouvraient la marche. Le premier, que l'on reconnut pour être Lope de Vega, était déguisé en hotarga, à la mode italienne, tout en rouge, avec des chausses et une casaque d'une seule pièce. Il portait par-dessus ce vêtement un long manteau en bure noire, et sur la tête une casquette de velours. Sa monture était une mule, et autour de la selle, attachés au cheval ou à lui-même, pendaient des animaux succulents, qui symbolisaient le Carnaval, tels que lapins, perdrix ou poulets. Son compagnon portait le costume de ganasa, il était chargé de poissons, qui représentaient le Carême, et il avait coitYé sa tête d'un turban d'où tombait une frange d'anguilles et de sardines. Cette parure étrange cachait un bouffon du roi.

La troupe traversa, en bel ordre, le pont du Palais- Royal. A la sortie du pont, elle fit halte. Lope-Botarga s'en détacha et, à vive allure, s'avança sous les fenêtres du Palais, derrière lesquelles le roi, sa sœur, toute la cour le guettaient. Il s'arrêta et, s'exprimant en italien, comme il convenait à un botarga, il adressa à Philippe, à l'infante Marguerite des louanges délicates. Il celé-

brait en vers le double mariage dont Valencia allait être prochainement le théâtre, et il mettait tant de ferveur dans son épithalame qu'après avoir épuisé les ressources de son italien, il dût encore mettre à contribution la langue maternelle; dans un romance de son cru, il accumula mille élégances, force gentillesses. Cet intermède poétique dura une demi-heure. Lope revint ensuite auprès du cortège et l'invita à s'avancer. Dès lors, le carrousel commença. Carême et Carnaval, au galop boiteux de leurs mules, décrivirent de bizarres évolutions; les bêtes, excitées par les grelots dont leur sous-ventrière était garnie, secouaient leurs cavaliers, pour la plus grande joie des spectateurs, qui se mouraient de rire; ce fut la partie comique de la fête, et il n'est pas indifférent de constater que Lope de Vega en fit les frais côte à côte avec un amuseur de profession. Les gentilshommes du cortège, et après eux de nombreux représentants de la noblesse valencienne, parés des plus riches atours, se livrèrent à de savantes parades : « Ils escarmouchèrent à la manière d'une camisade pendant une grande heure », dit le chroniqueur en parlant des seuls gentilshommes du premier cortège. La reprise réservée aux Valenciens eut-elle la même durée? En tenant compte du prologue, il semble que la fête se soit prolongée près de trois heures'. Imaginez le ciel sous lequel elle se déployait. Songez au public incomparable réuni ce jour-là : du côté des acteurs, le prince des poètes et

1 . D'après le chapitre xix du ms. de Gaona, conservé à la B. U. V. Sur ce ms., qui est une relation des fêtes données à Valencia en iSqq, cf. la bibliographie du chapitre viii dans mon ouvrage L'art dramatique à Valencia depuis les origines jusqu'au commencement du XVIl^ siècle, Toulouse, 191 3.

l'élite de deux noblesses; du côté des spectateurs, le Roi très catholique, une Infante promise au gouvernement d'une maonifîque province, leur cour, leurs serviteurs, et un cortège de dames d'honneur dont les grâces triomphantes défiaient tous les carêmes. La fête semblait une apothéose du génie humain.

Ce spectacle, donné dans les jardins enchantés du Palais-Royal par des protagonistes dont l'un exerçait sans partage la royauté de l'esprit, formait un contraste romantique avec d'autres mascarades où se montrait non plus une humanité d'élite, mais une humanité dégradée et avilie, des mascarades de fous ! Les siècles passés, aussi bien en France qu'en Espagne, n'étaient pas tendres aux déments; les riches s'amusaient d'eux, les pauvres les exploitaient. L'Hôpital de Valencia organisait avec eux un spectacle permanent; on venait les visiter comme des bêtes curieuses; on écoutait, on provoquait leurs extravagances, et on ne se retirait pas sans avoir laissé une aumône. Certains fous étaient d'un rendement supérieur; tel un certain Villalobos, qui, aux jours fériés, prêchait un sermon d'une doctrine peut-être incertaine. L'auditoire, friand des saillies de ce déséquilibré, se grossissait à chaque fois et faisait des offrandes dont le total dépassait chaque année 2.000 ducats'. Cette exploitation de la folie prenait une forme plus déplaisante encore, lors-

I. Cane, de los N^octnrnos, t. II, f. 181 vo. Éloge de la folie par Vigilia [Mtro. Juan Antonio Andreu] : « Ay niuchos que mas visilan el Hospital por ser casa de locos que de pobres , aunque como digo viniendo por lo primero tienen ocasion de hazer lo sigundo, de le quai tenemos harto buen exemplo en este lugar, pues por oyr â Villalobos predicar estaua el Hospital cade fiesta lleno de gente, y he oydo dezir que le valia la liniosna que cogia aquel loco cada ano de dos mil ducados arriba. »

qu'elle se produisait hors de l'Hôpital et que le ridicule naturel aux déments était augmenté par un dég-uisement g'rotesque. Il y a lieu de croire que malgré cela bien des cortèges, plaisants au goût des contemporains, lugubres à notre sentiment, promenèrent à travers les rues de Valencia le troupeau des hospitalisés. Lorsqu'une fois on avait fait la dépense de préparer les travestissements, on en profitait largement; et la mascarade se promenait jusqu'à trois reprises à des dates rapprochées à travers les quartiers les plus populeux. En février 1691 on vit le 1 1, le 1 5 et le 21, c'est-à-dire trois fois en dix jours, le défilé de ces infortunes, et la recette totale fut légèrement supérieure à 28 livres'.

Des exercices plus nobles, sans cesser d'être brutaux, passionnaient la foule et faisaient appel au concours direct de la noblesse : les tournois et les courses de taureaux. Les tournois étaient l'œuvre exclusive de la noblesse ; elle les préparait, elle en recrutait parmi elle les! acteurs et les spectateurs. C'est à l'ordinaire une dame qui les inspirait; le tournoi était un hommage rendu à sa, beauté par son chevalier servant, qui lançait parmi ses] pairs les défis et qui en était lui-même le « mainteneur ». mantenedor . Il serait superflu de décrire ici les phases] d'un jeu qui n'était point particulier à Valencia. Retenons simplement ceci qu'à Valencia, vers la fin duj

!.. Hosp.' — Libro major del hospital gênerai de Valencia, i5go-\ i5qi : « À XXI de dit [febrer iSgi] de Gaspar Capdevila, pare de] orats, vint y très lliures hun sou dos diners per tantes se acaptarenl per Valencia en una maixcara que ixqueren los orats a 1 1 del presentJ y 7. S 4- t) 7 per tantes sen acaptaren en altra maixcara que ixque ai 1 5 de dit e 8. S 3. D 6 per tantes sen acaptaren en altra maixcara quel ixque a xxi de dit; per tôt dites 23. S i. D 2. »

seizième siècle, on pratiquait, dans toute leur rig-ueur, les règ"les du jeu, et que l'esprit affiné des Valenciens se complaisait aux subtilités du symbolisme habituel dans les tournois. Croyons-en là-dessus Rey de A'rtieda, qui, poète et soldat, a pu nous initier en connaissance de cause à tous les secrets. Le principe, c'est que le gentilhomme doit paraître. aux joutes en un tel équipage qu'il révélera à tous les yeux la passion secrète de son âme. Pour cela, trois moyens sont à sa disposition : l'emblème, les armoiries, la devise.

L' « emblème » (divisa), c'est une couleur qui, par une convention généralement admise, découvre, sans l'aide d'aucun texte, les sentiments de celui qui la porte. La teinte fauve signifie domination, fauve foncé signifie affliction. Le vert clair exprime une espérance qui vient de naître, le vert foncé une espérance qu'on a perdue. La teinte orangée, enfin, marque la persévérance et le désir exaucé.

Les « armoiries » (empresà) se composent d'un corps et d'une âme. Le corps, c'est une figure peinte, telle que palme, laurier, aigle; l'âme, c'est la formule qui encercle la figure. Considérés à part, le corps et l'âme ne signifient rien, mais leur rapprochement donne aussitôt un sens. Voyez, par exemple, les armoiries d'Olivier : d'une part une aigle, d'autre part cette formule : Plus cruelle et moins franche. En combinant le dessin et le texte, vous comprendrez aussitôt que la dame du preux est à la fois plus cruelle et moins franche qu'une aigle.

Quant aux « devises » [moles), elles sont intelligibles par elles-mêmes. Ce sont des maximes ou des proverbes, telles que : Au plus valeureux, la pire souffrance ;

Quiconque espère désespère; Le soleil brille pour tout le monde. Ni leur invention, ni leur inteiprétation ne prêtent à ces gentillesses compliquées qui sont de mise dans une joute. On leur préférera donc les emblèmes et les armoiries '.

Les préceptes formulés par Rey de Artieda furent-ils toujours observés dans les joutes? A coup sûr les tournois, vers la Hn du seizième siècle, plaisaient infiniment à la noblesse valencienne. Les jeunes gens bien nés, qui en étaient les champions, y voyaient moins une occasion

I . Cf. Rey de Artieda , Discursos, Epistolas y Epigramas de 1 Artemidoro, Zaragoza, i0o5, fus 4^ vo, ^2 ro, fragment en prose intitulé : Moralidad de la jiistn à la suite de La Jiista de Paris, a consideracion de lo que en ellas [sic] prueua el I/ltistrissimo Coude de Bunol : « Acerca las diuisas y empresas y motes se ha de entender que los que salen a fiestas con vna destas très cosas, descubren la passion oculta del animo.

Diuisa es el color que sin letra alguna nos muestra lo que siente, como el color leonado descubre seiïorio, leonado escuro congoxa, verde claro esperança cobrada, verde escuro esperança perdida, naranjado porfia, y cumplimiento de desseo.

Empresa es la que se conipune de vn cuerpo y aima. Cuerpo llaman a lo que se pinta, sea palma, laurel, aguila o qualquier otra cosa, y llamaa aima al mote que se le circunscribe. De tal forma que el cuerpo solo y el aima sola no declaren la intencion del que la saca : y todos juntos descubran su pensamiento como vemos en la empresa de Oliueros, que el aguila que es el cuerpo no dize nada, y la letra Mas cruel y rnenos franca tampoco, y ambas juntas dizen que su Dama es mas cruel que vna aguila, que como aue poderosa de rapina a nadie perdona, y es menos franca, pues se dize del aguila, que gusta quando come de repartir fraucamente con otras aues, lo que ella alcançjo por su diligencia.

Ay tambien moles, que ellos mismos sin pintar cuerpo declaran su intencion, como si dixesseraos : Ouien vale mas, sufre mas. Quien espéra, désespéra. Para todos sale el sol. Y semejantes dichos mas son para refranes que para la gallardia que se requière en la jusla. Y assi CQ la representacion desta usa Artemidoro de solas diuisas y empresas, no haziendo caso de los semejantes motes.

d'exercer leurs aptitudes guerrières que de rendre un culte à la dame dont ils arboraient les couleurs. Puisque l'essentiel était de briller aux yeux d'une belle, les Valenciens s'ingénièrent à varier l'ordonnance de la fête. Du tournoi au carrousel, ils pratiquèrent toutes les variétés de jeux équestres. Tanl(H ils combinaient des évolutions nocturnes sur des chevaux impétueux lancés à toute vitesse, tandis que les cavaliers, porteurs de torches enflammées, décrivaient dans l'air, avec cette arme d'un nouveau genre, des figures de feu; c'est la figure dénommée caracol. Tantôt ils se livraient bataille avec des projectiles d'argile (alcanci'as), et lorsqu'ils avaient bien visé, ils couvraient leur adversaire de la poussière blanche qui s'échappait du projectile rompu par le choc. Tantôt les deux camps se distinguaient par la façon dont les cavaliers étaient montés sur leurs chevaux; d'une part, étaient les jinefes, selle haute, étriers courts, jambes repliées; d'autre part, les bridones, selle basse, étriers longs, jambes étendues. Dans le jeu des alcancîas, célébré à Valencia le 19 avril 1699 à l'occasion du mariage de Philippe Ul, Jinetes et bridones s'opposèrent les uns aux autres, se protégeant les premiers avec des adargas, les seconds avec des tablajines. En 1609, pour célébrer la béatification de saint Louis Berirân, la troupe des jouteurs atteignit à l'effectif de soixante-deux présents, parmi lesquels le vice-roi et les nobles de la meilleure lignée; pour la lutte, ils se partagèrent en six quadrilles, dont chacun portait un uniforme différent, et le matin la plupait s'étaient préparés au combat en recevant pieusement la communion au couvent des Prédi<: 1 teurs. Ces détails, qu'il serait aisé de multiplier, montrent l'importance des jeux équestres. Mais il faut bien

vile ajouter que ces parades, plus ou moins somptueuses, n'intéressaient l'ensemble de la cité qu'aux cas assez rares, visite du souverain ou arrivée d'un nouveau viceroi, où l'on en faisait des divertissements publics, aux frais de la cité ou de quelque corporation; en général, elles restaient réservées à une élite.

Il n'en était pas de même des courses de taureaux. Elles devinrent un divertissement de choix, où le gros public était admis sans qu'il perdît pour cela le caractère aristocratique; mais l'occasion, l'organisation et les acteurs du spectacle étaient fournis par le peuple aussi bien que par la noblesse. Ainsi, en i4<j8, le jour de la Saint-Jean, une foule énorme s'assembla sur l'esplanade du Palais-Royal pour voir courir le taureau en l'honneur du Seigneur Infant, qui était alors lieutenant général du royaume; dans l'escalier, la bousculade fut telle que le garde-fou se rompit, et l'accident fit un grand nombre de victimes, plus de dix morts et une vingtaine de blessés'. La cité entière, nobles et roturiers, assistait et participait à la fête.

Celle-ci comportait deux phases principales. De solides gaillards, qui à l'origine avaient été fournis par la corporation des bouchers, attaquaient à pied le taureau; ils essayaient de lui fixer sur le front (en la frente) de petites flèches ou banderilles en forme de roses; ils rivalisaient à qui le premier poserait la main entre les deux

I. B. N. P., ms. esp. 147, p. 493> année 1498: « Dia de sent Juan dit any corregueren bous en lo real per amor del^Sr Infant, loctinent gênerai, y corrent los dits bous se possà tanta gent en la escala del dit real que lo ranibador eo passama de la escala caygue y malà mes de deu honiens, y en nafra mes de vint. » Il s'agit de l'infant D. Enrique de Aragon, duc de Segorbe, (jui fut vice-roi de Valencia de 1497 ^ i5oi.

cornes; bref, ils harcelaient le fauve de mille manières. Lorsqu'une trompette en avait donné le signal, ils s'armaient de couteaux fixés au bout d'un long- manche et ils coupaient les jarrets de l'animal, condamné dès lors à une chute mortelle. Voilà pour la partie populaire du divertissement. Aussitôt après, la noblesse entrait en lice, splendidement équipée, accompagnée d'un brillant cortège. Sur des coursiers richement caparaçonnés, les gentilshommes poursuivaient et fuyaient tour à tour le taureau, que leurs rapides manœuvres déconcertaient; ils le piquaient de javelots et de lances jusqu'au moment où, (raqué, fourbu, haletant, l'animal se couchait pour mourii-; la souple agilité des cavaliers avait triomphé de la force brutale de leur adversaire".

Oui se chargeait d'organiser à Valencia les courses de taureaux? Jusqu'à l'année 1600, les initiatives individuelles eurent toute liberté de se produire; mais à celte date, le roi, confirmant à Valladolid, le 3 février, une décision j)rise sur [)Iace par le marquis de Villavisar, concéda à Ascani Marchino les bénéfices des courses de taureaux données à Valencia sur la place du Marché ou sur les auties places, ainsi que le bénéfice des jeux de canas ou tournois cha(jue fois que des tribunes seraient dressées pour recevoir des spectateurs. La décision royale instituait, en somme, le monopole des courses de taureaux au {>rofit de cet Ascani Marchino, dont nous ne savons rien, mais auquel on peut supposer, par

I. Cf. la description d'une course de taureaux à Valencia dans Mai co Antonio Orli, Secjuudo Cenleitario de los ahos ile la Canonisaciôn del Valenciano Apostol San Vicente Ferrer, concluido el dia de Sun Pedro y Sun Pablo 2q de junio de i655. En Valencia, por Gerônirno Vilagrasa, i65G.

la seule forme de son nom, une origine italienne; vraisemblablement, il avait payé un bon prix son privilèg^e. La cité de Valencia n'accepta pas de bonne g'râce ces dispositions nouvelles, et elle les attaqua devant la juslice par l'intermédiaire de son sjndic; une sentence du Conseil suprême d'Arag'on lui donna tort, le lo juillet 1609. Ascani Marchiuo, dont les droits venaient d'être ainsi validés, se préoccupa de les proroger; le 27 janvier 161 2, il obtint du roi la licence d'aliéner aux mains d'un tiers, pour la durée de deux existences humaines, le monopole des courses de taureaux. Sage et heureuse précaution ! Ascani Marchino mourut presque aussitôt. Sa veuve, D* Maria-Ana Bermùdez, souffrait d'un double mal, l'inexpérience et l'impécuniosité. Elle avait donc profit à se décharger sur d'autres du lourd héritage qu'elle recevait. Elle choisit d'abord un fondé de pouvoirs en la personne de Martin de la Bayen, et celui-ci se mit aussitôt en campagne. Pour le présent, il sous-loua, le 24 août iGi5, à deux charpentiers, Roman de Huarte et Vicente Mabres, le droit de donner vingt courses sur la place du Marché, vingt courses sur la place de Saint-Dominique, à condition de payer 200 ducats d'or (à II réaux castillans le ducat) pour chaque course au Marché, 100 ducats pour chaque course de Saint-Dominique et 200 réaux castillans pour les autres courses qui seraient organisées éventuellement sur les petites places de la cité. Quant à l'avenir, D* Maria-Ana Bermùdez y pourvut, le 5 juillet 1622, en cédant à Felipe de Salas, chancelier principal du Conseil royal des Indes, au prix de 600 réaux castillans, la libre disposition du bénéfice des courses pour la durée de deux existences. Il semblait, après cela, que la situation fût réglée

pour long-temps, et que tant et de si beaux litres dussent paraître inattaquables.

Cependant, ni la cité ni l'Hôpital ne s'inclinaient. En 1626, les bas officiers de la cité, encouragés peut-être par leurs chefs, réclamèrent pour eux les profits de la course de taureaux org^anisée pendant les fêtes de Saint- François Borg-ia; il fallut un ordre du roi, daté d'Aranjuez le 22 août 1625, pour maintenir l'héritière d'Ascani Marchino dans son monopole. L'Hôpital, à ce moment, entra en scène; à l'exploitation du théâtre, il lui convenait de joindre celle des cirques taurins ; mais, instruit par l'expérience de la cité, au lieu d'une lutte ouverte, il eng^agea, avec les détenteurs du monopole, des négociations. Il s'adressa à Martin de la Bayen, qui répondit, le 28 septembre 1620, une longue lettre, datée du Palais- Royal de Valencia, où le négociateur occupait probablement un emploi : « Le monopole des courses, y déclarait-il en substance, appartient à la veuve de Ascani Marchino; il a déjà été aliéné aux mains d'un tiers pour le temps où la propriétaire actuelle sera morte, et, d'ailleurs, celle-ci est fort jeune. » Il semblait, par cette entrée en matière, que la nég^ociation dût être onéreuse à l'Hôpital. En fait, tout s'arrangea à bon compte; le i*"^ décembre 1626, par-devant le notaire Jusep, l'Hôpital général de Valencia se rendait acquéreur du privilège de donner dans la cité, à l'exclusion de tout autre, des courses de taureaux, et dès le 27 janvier 1627, Martin de la Bayen, qui résidait alors à Madrid, constituait un fondé de pouvoirs en vue de toucher de l'Hôpital les 200 livres valenciennes de la vente. Le titre de propriété une fois acquis, l'Hôpital le fit valoir avec sa vigilance habituelle; le 8 novembre 1627, il obtint de la Royale Audience un

arrêt décidant que sa juridiction s'étendrait aussi bien aux courses données sur la place du hameau voisin de Ruzafa qu'à celles qui auraient lieu dans l'enceinte de la cité. Dès lors, il devint sans restriction l'intendant des plaisirs publics à Valencia; les théâtres et les arènes ne relevaient que de lui.

Il laissa pourtant échapper une partie de l'héritage d'Ascani Marchino. Car celui-ci, en même temps que les corregudes de bous, avait exploité divers jeux publics : le jeu de la pelote', le jeu de l'arceau [argolla), le jeu de billard (triicos), mais il n'avait pas obtenu l'autori- , sation d'en disposer après sa mort. La ferme de ces jeux passa donc à Antonio Banuls par privilège royal donné à l'Escurial le 6 août 1616, et un autre privilège du 12 mai 1620 prolongea la durée de la ferme jusqu'à ' la deuxième génération. Aussi bien l'Hôpital aurait rencontré plus de tracas que de profits à exercer la régie de ces menus divertissements.

Les courses de taureaux elles-mêmes ne furent pas toujours d'un profit incontestable. Tandis qu'elles étaient exploitées par Vicenle INIabres, la cité dut, à plusieurs reprises, lui venir en aide : le 1 1 mai 1619, elle versa une subvention de l\o livres à titre d'indemnité sur laj valeur des quatre taureaux tués dans la course qui célébrait la béatification de saint Thomas de Villanueva. L même jour, seconde subvention de 35 livres pour nivelei

1. B. N. M. Cane. Xoct., t. III, f. 189, Peligro (Mtro Gaspar Graciân), Disciirso de los juegos : « ... el juego de la pelota, el de bolosl y otros que comunniente se vsan hoy. Pero hase de aduertir que lî pelota se juega diferentemente en Espana jior la colera de los espaûoles con pelota pequena y â bozes, en Inglaterra y en muchas partes de Francia se juega con vna pelotaça a manera de vn orbe crecido le pegan con vna manga de madera. »

le sol à l'intérieur des arènes. Le 20 avril 1621, troisième subvention de 35 livres pour terrassement et empierrement de la place du Marché en vue d'une course. Il est manifeste que la générosité des jurats ne se serait pas exercée si les recettes du fermier avaient pu suffire à la dépense : il faut le féliciter d'avoir obtenu ces subsides, mais le plaindre d'en avoir eu besoin'.

Il connaissait d'autres ennuis et non des moindres. Lorsqu'une course ne plaisait pas au public, le fermier, rendu responsable, était emprisonné par autorité de justice. Il importait peu que, l'Hôpital étant devenu propriétaire du privilège, le fermier fut seulement chargé de la fourniture des taureaux; c'est sur lui que s'exerçait la vindicte publique. Il semble que sous la gestion de l'Hôpital les courses soient devenues plus nombreuses et plus brillantes; la noblesse s'y associait avec un empressement particulier. Les 5 et 6 octobre de l'année 1626, Don Laudomio Mercader, fils unique du comte de Bunol, combattit vaillamment, sur la place de Ruzafa, des taureaux redoutables. Les 3 et 4 juillet 1628, une glorieuse phalange entra en lice ; elle comprenait le même Laudomio Mercader, qui était alors l'enfant terrible de l'aristocratie valencienne et autour duquel se groupaient

1. Tous ces détails me sont fournis par les archives de l'Hôpital. Je me suis surtout servi d'un index analytique établi au dix-septième siècle, mais j'ai contrôlé l'exactitude de l'analyse pour les documents dont j'ai pu retrouver l'original. — De i85o à 1860, on a construit à Valencia, sur les plans de l'architecte Sébastian Monleôn, les arènes actuelles, qui appartiennent encore à l'Hôpital. A cette occasion, le directeur de l'Hôpital, D. Juan Miguel de San Vicente, a publié, en 1861, sur la construction de ces arènes et de celles qui les avaient précédées, une élude, que je n'ai pas l'éussi à pie procurer, mais dont l'essentiel est résumé dans un article publié par A. Martin, dans la Revista de Valencia, III, année i883, pp. 869-375.

D. Jerônimo Corella, D. Felipe de Gastelvi, D. Luis Sorel, traînant à leur suite un éclatant cortège de laquais. Aucune prouesse ne récompensa leurs préparatifs de combat; les taureaux, plus couards que des agneaux, évitèrent, avec une clairvoyance merveilleuse, jusqu'à l'ombre du péril; il n'y eut pas seulement un javelot d'émoussé, et la seule victime de la fête fut un cheval qu'un maladroit atteignit en visant le taureau. Ni les combattants, ni le public n'acceptèrent avec calme cette déception ; on s'en. prit à Roman Duarte (ou de Huarte), le fournisseur des taureaux, et on l'envoya refléchir, à l'ombre d'un cachot, sur les raisons pour lesquelles un taureau, même espagnol, préfère parfois la paix reposante des pâturages à la caresse pénétrante des banderilles'. Sur remplacement et l'aménagement des cirques, il y a peu de choses à dire. On les édifiait, selon les besoins, sur les difïerentes places de Valencia, en particulier sur la place du Marché, que ses dimensions et sa situation centrale rendaient particulièrement propre aux manifestations populaires. Etant provisoires, ils étaient entière-ij ment construits en bois. Du haut des gradins, les spec-j

I. « Octubre 1G26. — Lunes a 5 y martes a 6 huvo toros en Rusava ; torearon D" Laudomio Mercader, y Dn Carlos Juan ; ellos| anduvieron bien y los toros fueron buenos. »

« Julio 1628. — Lunes a 3 y martes a l\ huvo toros y los peorea que se han vislo en Valencia. Du Geronimo Corella, D" Felipe de Castelvi, Dn I^audomio Mercader y D" Luis Sorel salieron a la plaza lucir la funcion con niuchos alacayos y criados, y sacaron los rajones enteros ; y uo huvo mas desgracia que la de un povre cavallo que murio, porque lo hirieron tambien como lus toros, y por ser de taaj buena calidad que piirece tenian entendiniiento para lucir los petit gros, fue preso el que los tr^jo, que se llamava Roman Duarte, hombre que tratava en esto. »

Bibl. Serrano Morales. — Dielario de V'ich, pp. 67 et 108.

tateurs étaient souvent aveuglés par les nuages de poussière qui montaient de l'arène. En i655, Martin Almansa, trésorier de l'Hôpital général et organisateur de la course pour le second centenaire de saint Vincent Ferrier, obtint des louanges unanimes pour une double innovation : d'une part, avant la course, il fit arroser le sol par cinq tonneaux portés sur des charrettes et décorés de feuillages; d'autre part, il fit enlever les cadavres des taureaux par un attelage de deux mules caparaçonnées et empanachées. Si des mesures aussi simples représentaient à la date tardive de i655 un progrès considérable, jugez par là du simple appareil qui était celui des courses de taureaux au moment où l'Hôpital en acquit le monopole. La barbarie de ce jeu semblait en exclure les raffinements ou les commodités. Tout entiers à la satisfaction de leurs instincts les moins relevés, les Valenciens, ceux des gradins et ceux de l'arène, n'attendaient de la course que sanglantes mêlées et violentes émotions.

Les courses de taureaux, bien qu'elles fissent appel aux tendances les plus brutales, n'en subirent pas moins, du jour où l'Hôpital se les fut annexées, du jour même où un fermier en reçut le privilège, une réglementation et comme une tutelle administrative. Tant il est vrai qu'aux environs de l'année 1600, vingt ans avant ou vingt ans après, tous les spectacles, à Valencia, furent soustraits, bon gré mal gré, à l'anarchie dans laquelle ils étaient nés ! C'est, en résumé, le trait le plus frappant du tableau qui vient d'être tracé. D'une part, les pouvoirs publics, parmi lesquels il faut placer l'Hôpilal aussi bien que les jurats, le Vice-Roi aussi bien que l'autorité ecclésiastique, interviennent activement dans

l'org-anisalion des spectacles, à la plupart desquels ils donnent une sorte de charte. D'autre part, les spectacles, sous cette protection qu'ils n'avaient pas réclamée et que peut-être ils supportèrent impatiemment au début, acquièrent vile une importance, une variété, une richesse qui les ont rapidement élevés à cent coudées au-dessus de leurs humbles débuts. Notez que les corporations et les grands personnages, lorsqu'ils interviennent pour l'aménagement d'une scène permanente, l'organisation de représentations isolées ou l'exploitation des taureaux, ne se proposent jamais d'aider avec un zèle désintéressé •j au succès de l'art dramatique ou tauromachique; ils veulent simplement se divertir ou s'enrichir. Ces amis des plaisirs publics sont aussi les amis de leur plaisir et de leur pécule. Et c'est peut-être le chef-d'œuvre de l'ingéniosité valencienne, au début du dix-septième siècle, d'avoir vécu des spectacles publics en même temps que de les avoir fait vivre.

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