‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 29 sur 343 · Alcahali, G · texte numérisé non relu

Alcahali, G

avec lequel des raisons géograjDhiques rendent le rapprochement plus vraisemblable, présente avec notre mystère une certaine similitude en ce qui concerne la mise en scène et les conditions du spectacle : dans l'un et l'autre, la pièce se déroulait au centre de l'église sur un échafaud et se prolongeait, le cas échéant, hors de l'échafaud; dans l'un et l'autre, Varctceli coupait de ses ascensions symboliques la suite de l'action ; dans l'un et l'autre, une statuette symbolisait l'âme de la Vierge; mais ces dispositions scéniques n'ont-elles pas dû être communes à bien d'autres églises, au moins dans la région de Valencia? Si, d'autre part, nos deux mystères commencent par un pèlerinage identique de la ^ ierge aux lieux où la passion de son Fils s'est consommée, quelle conclusion veut-on en tirer si ce n'est qu'ils ont docilement mis en action le récit de la « Légende dorée' » ? Par ailleurs, ni les péripéties, ni les personnages ne sont les mêmes dans les deux pièces. Le mystère d'Elche, surtout dans sa deuxième partie, où domine la note populaire, se complait à des épisodes guerriers, tels que la judiada, ou comiques, tels que l'arrivée tardive de saint Thomas, (( que ses affaires ont retenu aux Indes ». Quelle différence de sujet et de ton avec notre mystère, qui est rempli entièrement par la majestueuse cérémonie des adieux de la ^ ierge, deux fois répétée avec une symétrie peut-être monotone, mais à coup sûr émouvante et exactement appropriée à la gravité de la situation ! Non, (( l'Assomption », retrouvée à Valencia dans un manuscrit incomplet, n'est point le prototype du drame ilicitain. Est-ce donc à Valencia qu'elle a été représentée.^ Ce n'est pas certain. Est-ce à Elche.^ C'est encore moins prouvé.

Ces doutes se compliquent si l'on examine le style de notre mystère. Deux critiques Aalenciens lui ont trouvé une saveur provençale^. En faut-il conclure qu'il est né en Provence, qu'il

1. « Virgo beata in domo juxta montem Sion posita dicitur remansisseomniaque loca filii sui, scilicet locuin baptismi, jejunii, oralionis, passionis, sepulturae, resurrectionis et adscensionis, quoad vixit, devotione sedula visitavit. »

2. Llorente, II, 1006 : « Marcada influencia provenzal ». — Alcahali, 92 : «Catalan ingerto en provenzal ».

est passé à Valencia en un temps où les relations étaient fréquentes entre la France et l'Espagne méditerranéennes, qu'en fin de compte il a été traduit en valencien sans perdre tout à fait la marque d'origine? Ce serait aller vite en besogne. Que l'on montre d'abord, à côté de la version valencienne, le texte provençal ; et si l'on allègue que la littérature provençale nous est parvenue avec trop de lacunes pour nous laisser la possibilité d'une pareille recherche, que l'on nous cite des provençalismes authentiques. D. Teodoro Llorente, qui a eu au moins le mérite d'un effort vers la précision, déclare que « l'influence provençale se fait sentir dans quelques mots comme paire et maire et surtout dans la conjugaison des verbes siats pour siau, ojats pour oixcaii, romandrets pour romandreu, etc. ». A coup sûr les formes maire, paire sont d'origine provençale, mais elles se trouvaient assez fréquemment en vieux catalan*; elles subsistent même aujourd'hui dans certains districts de la péninsule. Le seul mot qui à l'examen révèle des traces de provençal est palays, employé sous cette forme au singulier, alors que la forme attestée en vieux catalan semble èlre palay'^ (à côté de palan) : est-ce suflîsant, à supposer que le texte imprimé reproduise exactement le manuscrit, pour assigner à notre mystère des origines ou seulement pour y reconnaître des influences provençales? Quant à la conjugaison des verbes, elle présente, en bien des passages, des formes aujourd'hui inusitées, par exemple la première personne du singulier /«f?^ (\)our faig) et surtout les secondes personnes du pluriel en -ts ; mais ces dernières formes, loin d'être empruntées au provençal, étaient normales en vieux catalan, et ce qui dans le texte présent doit retenir notre attention, c'est moins leur présence que leur jux-

1. Grober, Grumlriss der roinanisclien Pliilologie, I, 2' éd., 865, n. i. Sur les formes pairi, main , en Extrémadure et vieux castillan, cf. Pidal, Mio Cid, I, i!\i, n. I, et Cuervo, Apnntnciones crîticas, 5e éd.. § 742.

2. Grober, Grundriss der romanischen Philologie, I, 2e éd., 85o, § il\ et noie 3. Sur les formes provençales pnlai, palais, palalc, cf. Lovy, Provenz. Siipplem. Wôrterbiich, v'^ palatz.

.3. Dans un texte catalan de 1^97, on trouve uan, au lieu du moderne vaig [Revue des langues romanes, XI, 1 1).

taposition avec des formes de seconde personne du pluriel en -aa et -eu. Les unes et les autres sont, le cas échéant, placées à la rime, antérieures par conséquent à un rajeunissement possible du texte original. Or, la vocalisation en u des finales à la seconde personne du pluriel remonte tout au plus au quatorzième siècle* : c'est à la fm du quatorzième siècle, et au début du quinzième, qu'on a employé indifféremment yjor/fl/5 et pregau, metets et prometeu, comme il arrive dans notre mystère. En sorte que 1 examen de la langue dans laquelle il est écrit nous conduit non seulement à rejeter pour lui une origine bâtarde, un acte de naissance où son valencianisme se mâtinerait de provençalisme, mais encore à le reconnaître pour un produit du quinzième siècle à ses débuts.

Les éléments lyriques qu'il met en œuvre, c'est-à-dire la musique et la versification, s'accordent avec la langue pour placer à une époque relativement archaïque la date de sa composition. Il est vrai qu on ne doit pas faire fond sur la versification. Nous ne possédons qu'une partie du mystère, et nous ne savons pas si les rôles des différents personnages n'employaient pas des rythmes particuliers. Tout juste peut-on afTirmer que la ^ ierge s'exprime ordinairement en strophes de six vers hendécasyllabes, dont les rimes sont le plus souvent disposées selon la formule a a b a a h ; trois strophes monorimes, placées vers le début, offrent une succession uniforme de sept vers de neuf syllabes. De la musique, au contraire, l'on peut affirmer avec certitude le caractère primitif et simple. Que nous sommes loin des splendeurs polyphoniques qui, un siècle plus tard, devaient former la parure de Vauto d'Elche ! Les deux pièces se ressemblent en ceci qu'elles étaient l'une et l'autre entièrement chantées : opéras plutôt que drames. Mais tandis que la partition d'Elche a été écrite, au moins en grande partie, par trois musiciens de métier en vue du drame qu'elle anime de ses mélodies, au contraire l'accompagnement et le chant du mystère valencien s'inspirent

Page 1