‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 291 sur 343 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les Comédiens en voyage.

Les sergents recruteurs de l'Hôpital. — Les fondés de pouvoirs des comédiens. — Traités souscrits par eux. — Goût et itinéraire du voyage. — Troupes qui ont passé par Valencia.

Les spectacles les plus variés, on vient de le voir, s'offraient aux Valenciens à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième. Mais ils n'étaient pas tous sur le même plan. Dédaignons ceux où des animaux tenaient le premier rôle : gentillesses de chiens savants, habiletés de cirque, joutes équestres. Parmi les autres, une distinction s'imposait selon que l'homme y faisait parade de son corps ou de son esprit. Entre le phénomène qui exhibait quelque difformité cocasse ou pitoyable, et l'acteur qui donnait la vie sur les planches à la fantaisie d'un poète, aucune commune mesure. Il y avait une hiérarchie des spectacles, et à son sommet les Valenciens mettaient sans conteste les représentations dramatiques. Par là s'affirmait l'éminente dignité des comédiens : ils étaient l'instrument du plus privilégié des spectacles. Sans eux la comedia, qui est une

des deux ou trois créations originales du génie espagnol, serait restée lettre morte. Sans eux l'activité, qui s'est manifestée sur les scènes valenciennes entre i58o et i63o, aurait été ou singulièrement amoindrie ou découronnée de ce qu'elle avait de meilleur.

L'attraction d'une cité peuplée et opulente comme était Valencia devait s'exercer sur un grand nombre de troupes nomades. En fait, elles y ont passé et séjourné à partir de la seconde moitié du seizième siècle : Lope de Rueda, qui s'y est marié en i56o, n'a certainement pas été le premier à travailler de son métier d'acteur sur les rives du Turia. Un convoi de comédiens avait-il franchi les portes monumentales de Cuarle ou de Serranos, il choisissait librement son gîte d'étape. Le théâtre — pièces, édifices et acteurs — était encore en pleine anarchie. A partir de 1682, en passant sous la direction de l'Hôpital, il reçut un commencement d'organisation, mais il y perdit quelque chose de son indépendance. Désormais, il n'y eut qu'un seul local où les comédiens purent représenter, celui de la Olivera; tout au plus — pour ménager la transition — disposèrent-ils, pendant les premières années du nouveau régime, de l'annexe des Santets. Supposez, maintenant, que deux troupes comiques fassent halte au même moment à Valencia : il faudra ou bien loger la dernière venue aux Santets ou bien les installer l'une et l'autre à, la Olivera où elles joueront à tour de rôle. Ces deux, combinaisons déplaisaient également aux comédiens..^ Pour ne point s'y exposer, ils en vinrent à rayer de\ leur itinéraire cette ville trop bien policée. Les chômagesi se prolongèrent par disette de comédiens ; l'Hôpital se i vit frustré des bénéfices qu'il escomptait. Il comprit

qu'il devait aller chercher les comédiens, puisque ceuxci ne venaient plus spontanément, obtenir d'eux la promesse qu'ils viendraient et leur consentir en échange de solides g"aranties.

Ainsi naquit l'institution des serg-ents recruteurs que l'Hôpital a employés à partir de i585. Ce n'étaient pas des employés spécialisés dans cet emploi, mais de bas officiers de théâtre que l'on détachait, en cas de besoin,^ du cadre sédentaire pour les lancer à la chasse des comédiens. Très souvent, Valcaide ou gardien-chef du théâtre était investi de cette mission : Alonso Maluenda fut en i585 un des deux premiers missionnaires que l'on ait désignés'. Il semble que l'usage de ces mf'ssf dominici se soit développé et perfectionné à partir du dixseptième siècle. Jusque vers 1600, il est très rare de trouver une mention les concernant; au contraire, à partir de 1610 et surtout après 1620, il y a presque chaque année dans le budget de l'Hôpital un chapitre des frais de recrutement : comme si les comédiens avaient montré plus de répugnance au voyage de Valencia à mesure que s'y éteignait le foyer dramatique de la grande époque.

L'importance des missions croissait en même temps que leur nombre. Ce n'était plus un missionnaire qui se mettait en route, mais deux ou trois, dont les efforts combinés devaient battre le pays. Ils partaient mlinis d'un parchemin comme un ambassadeur de ses lettres

I. Livre de Trésorerie de 1585-86 : « Les quais dites quantitats restaren al dit hespital franques de duhits 120 reals casts. que despengue nicolau mendes en anar a madrid a concortar vna compania de farseros y 54 reals casts. qucs donareu a alonso maluenda per anar a cercarne allra a quenca. »

de créance; scellé du sceau d'un notaire, confirmé par la signature de deux témoins, ce document' leur conférait les pleins pouvoirs du trésorier de l'Hôpital, d'une part, pour engager en vue d'une série de représentations les comédiens que bon leur semblerait, d'autre part, pour leur avancer l'argent nécessaire aux frais du voyage. Il faut croire que leloquence persuasive de Jacinto Maluenda faisait merveille, car à partir de 1622, il est constamment par monts et par vaux pour le service de l'Hôpital. En 1622-1623, il se rend plusieurs fois à Madrid et une fois à Murcie. En 1 628- 1624, en outre d'un voyage à Madrid et de deux voyages à Cuenca, il fait une tournée par Tolède, Carthagène et Murcie, et quand d'aventure il veut goûter quelque repos, il envoie à sa place son domestique Pedro Pérez, qui va le 17 janvier 1624 à Oriola au-devant de la troupe de Manuel Simon ^. Cet écrivain ing-énieux avait trouvé le moyen d'aller jusque dans la capitale soigner sa réputation littéraire, sans qu'il en coûtât un denier à sa bourse.

Quelle que fût leur activité, les serg^ents recruteurs ne pouvaient point toujours découvrir à point nommé une troupe comique en <j|uéte d'un engagement. 11 fallait que les comédiens aidassent de leur côté à l'effort que faisait l'Hôpital. Ils y pourvoyaient au moyen, de fondés de pouvoirs, (-eux-ci offraient au caissier,

1. Cf., à titre d'exemple, au Pvth. : i'^ dans les minutes de Miguel-j Jcronimo Chorrutta, des pouvoirs à Alexos Maluenda (i i sept. 161 3) ; 20 dans les minutes de Lorenzo Viliareal, des pouvoirs à Jacinto j Maluenda, Vicente Ferrandis et Vicente Rius (28 août 1624) ; 3o dans les minutes de Luis Cetina, des pouvoirs à Jacinto Maluenda (22 juin 1626), etc., etc.

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