CHAPITRE VI
Les comédiens au théâtre.
Leur activité. — Surveillance des autorités. — Répertoire habituel d'une troupe comique. — Les travestissements. — Les décors. — La musique. — Succès et insuccès des diverses troupes.
Quel labeur ne fallait-il pas pour s'assurer de maigres bénéfices ! « Il n'y a point de nègre en Espagne ; on ne vend pas à Alger d'esclave qui n'ait une vie plus douce que celle d'un comédien!' » C'est Aguslîn de Rojas qui l'a déclaré en 1601, et l'aïuertume de son expérience personnelle donne quelque saveur à sa plainte. De cinq heures à neuf heures du matin, étude des rôles; de neuf heures à midi, répétition, puis après un repas rapide, la représentation qui ne finissait guère avant sept heures : tel était l'emploi du temps d'un comédien en pleine saison dramatique.
Certes, il y avait des répits, et l'on a déjà vu que les chômages n'étaient que trop fréquents; mais les comédiens s'ingéniaient, la faim étant bonne conseillère, à tourner les obstacles qui contrariaient leur activité. A la fin de l'année 161 1, les deux troupes de Verg'ara et de Miguel Sânchez se trouvèrent en même temps à Valencia. Jusqu'au 25 novembre, Sànchez occupa seul le théâtre. Du 26 novembre au 3 décembre, Vergara
I. Porque no hay negTO en Espaiïa, Ni esclavo en Argel se vende Que no tenga mejor vida Que un farsanle... Cité par Rennert, op. cit., p. 169 n.
prit sa place; mais le 4 décembre, Sânchez la reprit et la garda jusqu'au i3. Il s'effaça pour un seul jour, le r4 décembre, devant Verg-ara et resta désormais: seul locataire de la Olivera jusqu'au Carême de 1612. Il arriva donc, par deux fois, que les troupes en compétition se remplacèrent l'une l'autre à huit jours d'intervalle : faut-il en conclure que cette semaine de relâche appartenait tout entière aux acteurs pour leur repos ou leur divertissement? Au contraire, de nouvelles démarches et des fatigues nouvelles attendaient la troupe pendant ces entr'actes. Tout autour de Valencia, dans la plantureuse hiierta, de petites villes se groupaient comme les satellites autour d'une planète; elles étaient assez riches, assez prospères pour se détourner parfois des réalités pesantes de la vie et goû ter les plaisirs de l'esprit sous la forme à demi maté rielle où le théâtre les offrait. Les troupes comiques ne l'ignoraient pas et drainaient volontiers l'argent des paysans, après celui des citadins. Les Livres de TrêsO' rcrie de l'Hôpital attestent que le 24 juillet 1626 Olmedo, qui avait clos la série de ses représentations à Valencia dès le 19 juillet, alla s'installer dans la pro chaine Alcira, mollement assise à quelques lieues ver le sud parmi des jardins d'orangers, et cette indicatio: nous révèle les habitudes des troupes comiques dan le pays valencien : elles « faisaient la banlieue » quand d'aventure la ville leur était fermée. La grande banlieue elle-même ne les effrayait pas; en i5g5, Luis de Vergara et sa troupe, entre deux séjours à Valencia, trouvèrent le temps de pousser jusqu'à Cuenca. Les occasions de chômage se trouvaient diminuées d'autant, mais leurs tribulations accrues dans la même mesure.
Le travail professionnel, si lourd qu'il fût, n'était qu'une partie des charges qui incombaient aux comédiens. C'est encore Agustin de Rojas qui nous en avertit : « Quand d'aventure le moment du repos est arrivé pour eux, ils sont mandés par le président, par les auditeurs, par les alcaldes, par les procureurs, par les rég-ents. » Autrement dit, ils ont maille à partir avec l'autorité. A Valencia comme ailleurs, les théâtres, en ce qui concerne la police, étaient placés sous l'autorité du pouvoir central, dont le vice-roi était le représentant le plus direct et le plus puissant. Mais, soit que les désordres fussent rares à la Olivera ou aux Santets, soit que dans ce royaume valencien, qui avait ses privilèges et les revendiquait jalousement, le pouvoir absolu s'exerçât avec |)lus de modération, il ne semble pas que des rigueurs aient jamais été exercées contre les comédiens pour des actes de leur profession. Le caractère débonnaire de la surveillance officielle se marque bien par la facilité avec laquelle ses prohibitions, quand d'aventure elle en édictait, étaient révoquées presqu'aussitôt que mises en vigueur : une simple démarche des jurats y suffisait. Le 20 juillet 1600, les représentations cessent brusquement par ordre du vice-roi, sans que nous en sachions les motifs; le 3o juillet, elles reprennent comme devant, à la requête des jurats, et se prolongent avec la même troupe, qui était celle d'Alcaraz, jusqu'au ig novembre*.
Livres de Trésorerie : « Item en 3o [juliol 1600] (parque en los dies abans hauia manat lo So'" Visrey que nos représentas y après a peticio dels SS. Jurats torna la representaçio) rebe quinze liiures catorze sous y cinch diners, ço es de les portes 11. ti. 6., de cadires 2. 17. G., de dones i. — .6., de apos. — .4. n- »
Mais voici qui est encore plus probant : il se produisit à Valencia, au début du dix-septième siècle, cette circonstance particulièrement dangereuse pour l'indépendance des comédiens que les fonctions d'archevêque et celles de vice-roi furent exercées durant quatre années par le même personnag^e, le cardinal de Ribera, patriarche d'Antioche. Ce fut le 3 décembre 1602 qu'il prêta le serment de vice-roi, et s'il n'en tint j>as la charge jusqu'à sa mort, en janvier 161 1, l'expulsion des Morisques, qu'il prépara, est un gage que le vice-roi en lui n'abdiqua aucune des idées de l'archevêque. Eh bien ! sa rigidité d'apôtre s'arrêta au seuil du théâtre, ou plutôt il considéra le théâtre comme une institution anodine à l'ordinaire et quelquefois utile. Ce fut sinon pendant sa vice-royauté du moins au cours de son épiscopat que, pour célébrer la canonisation de saint Louis Beltrân, on demanda à la plume profane de Gaspar Aguilar une comédie édifiante. L'Eglise a toujours su adapter à ses fins les œuvres hostiles ou indifférentes. Fidèle à cette maxime de conduite, le cardinal de Ribera se garda de persécuter les comédiens, assuré que le roi et la religion pouvaient, le cas échéant, tirer parti de leurs artifices.
Ce libéralisme n'était point particulier au prélat, mais général dans le milieu valencien. Les comédiens — on le verra plus loin — y étaient admis aux sacrements, sans qu'aucune objection fût tirée contre eux de leur métier. L'Inquisition les ignorait ou les dédaignait; dans la correspondance que les inquisiteurs valenciens entretenaient avec le Grand Inquisiteur et dont les minutes 1 ont été conservées, rien, absolument rien, qui indique "^ envers le monde du théâtre méfiance ou surveillance. .
Un chanoine de la Seo, Aguslin Târrega, faisait ouvertement profession d'écrire des comédies et il ne craig'nait poinl d'y représenter les coins les plus profanes, les plus g-alanls de la Yalencia de son lemps; cette audace ne provoqua aucune suspicion, et un an avant sa mort ses collègues de l'Insigne Chapitre, obligés d'envoyer un ambassadeur à Madrid pour un litige d'iuîporlance, fixèrent leur choix sur ce dramaturge en soutane'. Faut-il rappeler que vingt-quatre ans plus tard, en 1620, un « Comité de Réforme » [Junta de Reformacion), formé d'ecclésiastiques, dénonçait avec virulence le « scandale » que causait « un moine de la Merci, nommé Téllez, ou autrement Tirso », en travaillant pour le théâtre'? et l'altitude si différente prise à Valencia et hors de Valencia, envers le Mercenaire et envers le chanoine, ne nous éclaire-t-elle pas sur la tolérance consentie dans notre cité à l'art dramatique et à ses serviteurs?
Tandis que ce régime de liberté prévalait à Valencia, des théologiens faisaient rage contre l'immoralité des représentations et réclamait contre elles les rigueurs du bras séculier. Fray Juan de Pineda en 1081, le jésuite Pedro de Ribadeneira en 1689, le P. Juan de Mariana en 1699, Fray José de Jesùs Maria en 1600, bien d'autres encore que leurs violences n'ont pas sauvés de l'oubli, montraient à grand renfort d'arguments scolastiques qu'entre la religion et le théâtre aucun accommodement n'était possible-'. Leurs théories se traduisaient par des
I. Ballelin hispanique, t. VII, p. I\i2. ■->. Ibid., t. X, p. 200 (document publié par Pérez Pastor). i. Cf. Cotarelo, Controversias sobre la licitud del teatro en Espaha, -Madrid, 1904, et Rennert, op. cit., ch. xii.
mesures prohibitives ou vexatoires; et il n'est pas sans intérêt de constater que, si Valencia y échappa, les régions voisines n'en furent pas indemnes. Non loin de Teruel, dans ce massif dont les rudes montagnards avaient jadis et ont encore par la vallée du Turia tant de relations avec les cultivateurs de l'opulente hiierta, s'abrite la petite ville d'Alcalâ de la Selva'. Les troupes nomades la visitaient à la fin du seizième siècle, et l'autorité, épiscopale prétendit y mettre bon ordre. Elle rendit, le 6 octobre iBga, une ordonnance dont les registres paroissiaux ont conservé le texte. « Considérant l'abus qu'il y a dans cette ville et autres villages voisins de représenter des farces, comédies et autres spectacles indécents, déshonnêtes et parfois entachés d'erreurs, pour ces raisons l'Inspecteur diocésain décide que, sous peine d'excommunication majeure, personne ne sera admis à représenter farce ou comédie sans que celle-ci ne soit auparavant approuvée par Sa Grandeur ou ses assesseurs, ou par ceux commis à cet effet, quand bien même elle aurait déjà été jouée ou imprimée ailleurs. » La menace d'excommunication sera portée en" temps opportun à la connaissance des comédiens; et s'ils passent outre, on n'hésitera pas à les exclure des sacrements, dont ils ne pourront s'approcher à nouveau, après pénitence faite, qu'avec une autorisation spéciale
I . Alcalâ de la Selva est située à l'est de Teruel, dans la haute vallée du Mijares, au pied et au sud de la Sierra de los Monegros, dans le royaume d'Arag-on. Or, au témoignage de Jerônimo de Alcalâ Yànez dans son roman A lonso, mozo de machos amos (Barcelona, 1 625) l'usage de soumettre aux autorités les comédies sur le point d'être jouées subsistait encore en Aragon à la date de lôaS, contrairement, à ce qui se faisait dans le reste de la péninsule. (Cf. Schack, Lit. y arte dramàtico en Espana..., II, p. 282 de la trad. espagnole.)
de Sa Grandeur'. Voilà comment on en usait dans une obscure cité, que son obscurité même semblait protéger contre les excès du pouvoir. L'ordonnance dont on vient de voir les dispositions revendiquait pour l'Eg-lise un droit de contrôle et de veto sur le théâtre, aussi bien sur le théâtre profane que sur le théâtre religieux, et cela cinq années après le moment où, en conformité avec la sentence d'un Comité de théologiens, la représentation des comédies avait été formellement autorisée dans la péninsule'. La contagion de ce rigorisme se fitelle sentir à Valencia?
En tout cas, on n'y ressentit pas le contre-coup des décisions contradictoires que l'autorité royale prenait successivement au gré d'influences diverses. Le 2 mai i5g8, au risque de ruiner les hôpitaux, une pragmatique royale proscrit pour une durée illimitée la représentation des comédies 3; il n'en résulta pas à la Olivera une seule journée de chômage. En février 1600, une ordonnance précise les conditions dans lesquelles les spectacles maintenant rétablis devront être donnés*^;
1 . Archive parroquial de Alcalâ de la Selva, Libro de visita pastoral, decreto n'' 10 : « Item = attendido el abuso que ay en esta villa y otros pueblos circumvecinos de representar farças y comedias y obras representationes indécentes y deshoneslas y alg'unas veces erroneas, por tanto manda el dicho seiîor Visitador que so pena de escomunion mayor nadie sea ossado representar farça ni comedia alguna sin sor priniero approuada por su seïïoria Illma. o sus officiales o de aquellos a quien estuviere cometido su examen y approuacion, haun que sean estampadas o recitadas en otras partes... » Daté du 6 octobre 1592.