‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 32 sur 343 · I. Cf. Paslor Fustcr, II, i83-i · texte numérisé non relu

I. Cf. Paslor Fustcr, II, i83-i

LES ORIGINES. 6l

D'autre part, Na Cai-roça de Vilaragut, qui aurait été mise en cause, d'après Ortiz, dans la tragédie de Domingo Masco, a en effet tenu une grande place à la cour de Jean I". Née probablement en i356, mariée à un nobl'e Aragonais, D. Juan Jiménez de Urrea, qui passa aux environs de 1882 par une crise de folie furieuse, elle entra vers cette même date au service de Dona Violante. Lorsque, en 1887, Jean I" devint roi par la mort de son père, la faveur dont Na Carroça jouissait s'afficha au point qu'elle provoqua mille discordes. Les nobles, à l'appel du marquis de Villena, se liguèrent contre elle, et bientôt des accusations furent lancées, dont Zurita a retenu quelques-unes dans ses « Annales d'Aragon » (II, Sg/i). Aux Cortès de Monzon, qui s'ouvrirent le 18 novembre i388 et qui se prolongèrent jusqu'en 1889, la conduite privée de la favorite fut d abord 1 objet d'insinuations perfides, mais le réquisitoire prit bientôt un ton moins âpre et lui reprocha simplement le rôle prépondérant qu'elle jouait dans la maison royale. Le roi commença par la défendre, mais il céda bientôt, et le 28 septembre i38o elle quittait en proscrite cette cour où elle avait régné*.

Est-il possible que, quatre ans après le dénouement de cette aventure, une œuvre dramatique en ait retracé les péripéties sous les propres yeux du roi.^ Celui-ci y avait-il tenu un rôle si brillant qu'il désirât en perpétuer le souvenir.^ ou la royauté avait-elle compromis son prestige au point qu'on ait osé, jusque dans les cercles de la cour, en bafouer le représentant et ses amours malheureuses.^ Considérons un peu l'auteur prétendu de cette déconcertante tragédie. Domingo Masco avait été jurât de Valencia en 1878 et en i386, et sous les règnes de Jean L"^, puis de Martin, il a occupé la charge de vice-chancelier; en cette qualité, il prit part aux Cortès de Monzon. Et c'est lui, ce modèle des fonctionnaires, qui aurait mis à la scène une aventure extraconjugale de son souverain ! C est lui

I. Sur Na Carroça et sur Domingo Mascô on peut voir à la B. N. P. le ms. esp. 1^7, notamment 106-107 et 120-121.

L ART DRAMATIOUE A VALENCIA,

qui aurait servi contre son protecteur les rancunes de la noblesse! C'est lui qui, pour un succès d'un jour, se serait exposé à la disgrâce et peut-être à de plus brutales sanctions ! Le bon sens contredit cette hypothèse, les faits la démentent catégoriquement. Car au mois d'avril iSg^, au moment où la représentation aurait eu lieu au Palais-Royal, Domingo Masco ne résidait pas à ^ alencia; il avait été chargé d'une mission en Castille pour l'approvisionnement de la cité en blé et en céréales. A supposer qu il eût écrit la pièce qu'on lui attribue, on n'aurait pas choisi, pour la jouer, précisément l'époque de son absence. Il faut renoncer, par conséquent, à faire état dans une histoire du théâtre valencien de cette tragédie de L'Hom enamorat y la fembra satisfefa, dont Ortiz, à trois siècles de distance, annonçait inopinément l'existence. On aurait tort d'en conclure soit que Domingo Masco ne s est jamais exercé à la littérature, soit qu'il a évité à toutes les époques de célébrer les amours de Jean P' avec ]\a Carroça de Ailaragut. Au temps où celle-ci était dans l'éclat de sa faveur, ce même esprit de servilité qui devait plus tard interdire les allusions à une passion oubliée, inspirait sans doute aux courtisans les louanges les moins réservées, et le vice-chancelier n'était pas persuadé de la gravité de ses fonctions au point qu'il se fût interdit de faire sa part dans ce concert. Peut-être quelques-unes des guirlandes poétiques qu'il a tressées en l'honneur de la belle sontelles parvenues jusqu'à nous. Croyons-en là-dessus une note que le libraire Salvâ a publiée dans un de ses premiers catalogues*, et laissons-lui la parole :

i34o. — Mascô (Mosén Domineco). — Règles de amor y pnrlament de un Hom y una fembra fêtes per Mn. Dominyo Masco a reqiiesta de la Carroça, Dama del Rey D. Juan /, y carta amorosa de esta (d Rey y sa resposta. — Tragedia de Hercules y Medea, par Mn. Antonio Vilaragut, dédiée au Roi D, Juan I^r. Manuscrit du quatorzième siècle, en 2 volumes, petit in-fol., 20 £.

1. .-1 Catalogue of spanish and porliigiiese books wit occasional lilerary and bibliographical remarks, by Vincent Salvâ, London, 1826. — Ce catalogue est d'une extrême rareté. On le trouvera, avec la collection complète des catalos^ues de la librairie Salvà, à la Bibliothèque Serrano Morales.

Cette description semble parfaitement claire. Un manuscrit en deux volumes contiendrait : d'une part, des poésies courtoises, composées par Domingo Masco sur les amours de Jean I*"^; d'autre part, la traduction d'une tragédie de Sénèque, dont l'auteur serait Antonio Vilaragut. Par malheur, le commentaire dont Salvâ a accompagné la description provoque sur plusieurs points les soupçons. Nous y apprenons en premier lieu que le vénérable manuscrit que l'on nous vante a appartenu au dixhuitième siècle à ce même Ortiz, qui a découvert la tragédie de L'Hom eiiamoral et dont les procédés ne se sont jamais signalés par la rigueur critique. Or, dans cette circonstance, il a abusé de notre crédulité : non seulement il a rédigé lui-même les titres attribués dans le « Catalogue » à l'un et à l'autre volume, mais encore il a déduit, soit du texte de l'œuvre, soit de quelque document qui y était joint (ce sont les propres termes de Salvâ), le nom des deux auteurs à qui il en fait remonter la paternité. Faut-il s'en rapporter aux décisions d'un érudit du dix-huitième siècle sur les poètes et dramaturges du quatorzième Pet Salvà nous inspire-t-il beaucoup plus de confiance, lui qui, préoccupé de vendre des livres à bon prix, multiplie les réticences dans ses notices et manquait encore en 1826 de cette maîtrise bibliographique dont il fera parade si volontiers au déclin de son existence .^^ 11 y a trop d'obscurité dans ce débat pour qu'une décision soit possible en l'absence des pièces maîtresses. Tant qu'elles n'auront pas été produites, le doute sera seul de mise, plus accentué et voisin de la négation en ce qui concerne la tragédie de L'Hom enamorat y la fembra satisfeta, mais encore très résolu sur la plupart des autres points.

Au surplus, il est probable que, même si L'IIom enamorat e la fembra satisfeta avait été représenté à Valencia à la date et dans les conditions qu 'Ortiz nous a indiquées, l'histoire du théâtre valencien n'en aurait pas été modifiée dans son cours. Cette représentation serait restée un fait isolé, sans lendemain comme sans précédent. Un théâtre de cour aurait-il pu prospérer à Valencia à une époque 011 la vie mondaine n'y

était pas organisée? C'est un siècle plus tard, aux environs de i522, que nous trouvons dans la grande cité levantine une recherche de la galanterie, un goût du luxe et de la fasluosité favorables aux entreprises artistiques. La guerre des Germanies, qui, entre 1020 et 1022, ensanglanta la huerta de plus de douze mille cadavres, donna un nouvel élan à ce mouvement qui poussait la noblesse à se grouper dans les grandes villes et à y dépenser dans les plaisirs mondains une activité que la royauté tenait systématiquement en jachère. Le Palais-Royal, qui symbolisait sur les rives du Turia lautorité du monarque et abritait son représentant direct, ou vice-roi, devint le centre d'attraction autour duquel prit cohésion une société affamée de plaisir, dont les éléments, épars jusque-là dans tous les châteaux du royaume valencien, prirent par leur réunion une valeur sociale d'autant plus grande que leur importance politique était désormais annulée. 11 y eut ainsi à Valencia, dès la troisième décade du seizième siècle, une cour qui se constitua, très différente de celle que les rois d'Aragon y avaient jadis instaurée, mais singulièrement plus apte à goûter les douceurs sentimentales et les plaisirs raffinés de la vie courtoise.

Une Française présida à cette domestication de la noblesse valencienne, Germaine de Foix, la propre nièce de notre Louis XII. Mariée d'abord à Ferdinand d'Aragon après que la mort eut rompu la mémorable union de celui-ci avec Isabelle, elle reçut et garda de là le titre de reine. Devenue veuve à son tour en février i5i6, elle épousa un Allemand, le marquis de Brandebourg, comme il convenait en un temps où Charles- Quint germanisait l'Espagne. L'empereur ratifia ce mariage le 27 mars i523, en la nommant à la charge de vice-reine du royaume de Valencia, charge qu'elle avait déjà occupée en 1007, du vivant de son royal époux, et il compléta cette nomination le 25 septembre i523, lorsqu'il désigna Jean, marquis de Brandebourg, pour remplir à ^ alencia les fonctions de capitaine générale Bientôt Germaine perdit son mari, mais

I. M. de Viciana, Libre quarto de la Chronica de... Valencia. Barcelona, i56G, folio 220, verso.

non la vice-royauté, el elle y associa, sans plus attendre, un troisième éjioux, qui cette fois ne lui arriva ni d'Aragon, ni d'Allemagne, mais d'Italie. Le duc de Calabre apporta à la cour de celle dont il devenait à la fois l'époux et le lieutenant, cette réputation de délicate élégance, qui en ce temps-là ne pouvait être conférée par personne mieux que par un prince italien.

Ainsi, par la vice-reine, trois civilisations, les plus avancées de cette époque, la française, l'allemande et l'italienne, firent sentir leur action à Valencia. Ce serait une erreur de croire que les princes étrangers, transplantés à Valencia, y dépouillèrent leurs habitudes premières. Loin de là, ils y restèrent fidèles jusqu'à la mort inclusivement, et une chronique enregistre que pour l'enterrement du marquis de Brandebourg le cérémonial ne fut pas réglé à 1 espagnole, mais « à la flamande, avec beaucoup de cérémonies et d'oriflammes'. » Cependant, si actives qu aient été ces influences, elles n'empêchèrent pas les écrivains du terroir de suivre librement leur génie. Une des premières œuvres dramatiques, qui s'offre à nous au cours du seizième siècle, est profondément valencienne par son sujet, par sa langue, par son auteui-, et il convient de 1 étudier avant toute autre, nous réservant d'étendre ensuite nos recherches hors de la cité du Turia.

Cette œuvre, c'est le « Colloque dans lequel sont imités les usages, relations et conversations que les dames à \ alencia ont coutume d'avoir entre elles dans les visites qu'elles se font », ou, plus simplement, le « Colloque des dames valenciennes » : titre que son auteur ne lui a point donné, mais qui aura pour nous l'avantage de la concision. Il se trouve dans un livre posthume, qui a été publié à Valencia en iSGa, sous le titre de (( Œuvres de Jean Fernândez de Heredia tant profanes que sacrées ». Un peu perdu dans ce volume au milieu d'un grand nombre de poésies, religieuses ou profanes, libertines ou mo-

I. B. N. P., ms. esp. i^y, 582 ; « a modo tle Flandes, ab moites cérémonies y banderes ».

66 l'art dRaMaTioué a Valëncîa.

raies, dont sa brièveté le distingue à peine, le Coloqiiio n'en est pas moins une œuvre dramatique. Représenté à Yalencia en loa/i, c'est plus qu'il n'en faut pour lui assigner une place dans riiistoire du théâtre valencien. Les préliminaires du (( Colloque )), tel qu'il a été imprimé, nous permettent d'en déterminer la date. (( Il est représenté, y lisons-nous, en présence de la reine Germaine et du marquis de Brandebourg, son époux*. )) Or, Germaine de Foi\ et le marquis de Brandebourg firent leur entrée à Yalencia le ii décembre i523. Si nombreuses qu'aient été les fêtes par lesquelles on célébra leur arrivée (nous savons que la noblesse valencienne et notamment le duc de Segorbe^ rivalisèrent d'empressement pour les accueillir), il est invraisemblable qu'on ait mis au programme une pièce d un intérêt aussi strictement valencien que le Coloqiiio : comment des nouveaux venus en auraient-ils compris les allusions? Leur initiation pourtant se fit promptement : le régal du (( Colloque » leur fut offert avant une année révolue. En effet, le marquis de Brandebourg, qui assistait à la première, mourut dès le 5 juillet 1020; d'autre part, la reine Germaine, qui était, elle aussi, parmi l'auditoire, s'absenta de Yalencia en avril ou mai loao, pour un voyage à Tolède; elle était de retour dans la capitale de sa vice-royauté le 29 juin i525, au moment où le roi François I" la traversa et. Française, elle reçut au nom du vainqueur le salut du roi de France prisonnier^. Pour ces raisons, le « Colloque » dut être représenté en 1024, ou, au plus tard, dans les trois premiers mois de i525. Le spectacle en fut donné non dans le lointain Palais-Royal, qui était la résidence officielle de la vice-reine.

1. 0 I\ei)rescnlase ileUinte la Rcyna Gcrmana, y el Marquis de Brandamburcli su niarldo ».

2. Beaucoup de ces détails sont empruntés à un Dietavio, ms. conservé dans la bibliothèque Serrano AForales. Le duc de Segorbe arriva à Valencia le 30 janvier 1024, sur la prière des jurais, spécialement pour prendre part aux fêtes données en l'honneur de Germaine de Foix et du marquis ; il y séjourna un mois. Le 7 février, il oroanisa sur la place du Marché un tournoi dans lequel il jouta avec le marquis lui-même.

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