‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 33 sur 343 · Escolano, 2a parte, col. 1G · texte numérisé non relu

Escolano, 2a parte, col. 1G

mais dans le palais de rArchevêché, situé à côté de la cathédrale, non loin du quartier aristocratique de la rue des Chevaliers. Le siège archiépiscopal étant alors vacant, l'infant Henri d'Aragon d'abord, puis la reine Germaine choisnent le palais inoccupé pour y établir leur résidence.

L'auteur du ((Colloque», Jean Fernândez de Heredia*, connut dans cette austère demeure ses triomphes les plus doux. Dès qu'il eut une fois pénétré dans la familiarité de Germaine de Foix, il y resta sans un jour dinfidélité, et il devint vite le centre du cercle de piiviléglés que la reine réunissait. Sa bonne humeur, sa verve toujours en éveil faisaient désirer sa présence : parmi tous ces oisifs tourmentés du besoin de se divertir, il a rempli les fonctions de boute-en-train, avec un succès que ses contemporains et lui-même ont soigneusement enregistré. Plaisanteries de toute nature, au besoin même farces un peu grosses, il ne reculait devant rien, lorsqu'il entrevoyait la possibilité d'amuser. Sa raillerie ne respectait personne, pas même lui et encore moins sa femme. Doua Jeronima Beneylo, délurée pourtant et très capable de lui tenir tête, avec laquelle il s'est chamaillé sa vie durant, non sans abuser de la raison du plus fort, comme si c'était à elle d'expier les infidélités qu'il lui faisait".

Jean Fernândez, qui n'était pas grand clerc en latin, savait

1. Il mourut le i4 mars 1549. La date de sa naissance est incertaine. Elle remonte probablement aux années \l\Ho ou i485. — Jean Fernândez avait deux frères, D. Gonzalo et D. Miçuel (celui-ci marié avec Dona Ana Mercader), et une sœur, Dona Marquesa, qui épousa D. Juan Girùn de Rebolledo.

2. Elle s'appelait dona Jeronima Beneyto y Carroz Pardo de la Casta. Son mariajçe avec Jean Ft mandez fut célébré à Murviedro en août ou septembre i5io. (Arcliivo del palacio arzobispal de Valencia. — Licencias matrimoniales, anos i5io-i5i3.) Dans « Le Courtisan », de Louis Milan, Doiïa Jeronima se plaint à maintes reprises des escapades extraconjug-ales de Jean Fernândez, et pour la consoler la reine Germaine de Foix s'exprime sévèrement sur le compte du coupable : « Dixo la reina : Doiia Hierônima, por adùltero [Juan Fernândez] nierescerfa mâs ser sacado à la verguenza. » (P. 69.) De ses amours illégitimes, Jean Fernândez eut un fils, Lorenzo, qui soutint un long procès contre sa cousine germaine, Doiïa Ana Girôn de Rebolledo, sur la possession de la baronnie d'Andilla : Lorenzo fut débouté. Il semble qu'en dehors de lui Jean Fernândez n'ait pas eu de postérité.

68 LA UT nUAMATIQLE A VALENClA.

pourtant tenir une plume, et 1 idée lui vint de s'en servir pour mettre en vers les traits plaisants qu il avait essayés de vive voix sur son entourage. X'était-il pas d'une famille de lettrés? et sa nièce, Dona Ana de Rebolledo, n'allait-elle pas en quelque manière associer les siens à la renaissance de la poésie castillane du jour oîi elle épousa Jean Boscàn, fier et heureux Almogavar parti à la conquête des muses castillanes? Bientôt, le succès aidant, il n'est pas jusqu'aux plus menus épisodes de la vie courtoise qui ne lui devinrent occasion à rimer : ainsi devait faire plus tard D. Francisco de Quevedo, mais d'un trait bien autrement puissant. Pour Jean Fernandez, la poésie demeura toujours un jeu d'esprit : il l'emploie indifféremment à l'apologie et à la satire du sexe faible'. Non qu il en fut par principe l'ami ou l'ennemi. Il voulait simplement tirer des effets faciles de deux thèmes qui s offraient à lui. Au demeurant, et si dévoué poète qu'il fut devenu, il ne laissait pas d'être homme d'affaires, dévoué aux intérêts de la cité'^, habile à faire fructifier ses capitaux et ceux de sa femme par d'avantageux placements^.

Il montra la même habileté à garder toujours la faveur des grands. Son tort fut de n éviter point l'écueil de la platitude ; dans le panégyrique officiel, il perdait toute mesure. Cette déférence avilissante n'excluait pas la familiarité : une démangeaison que la reine avait ressentie, lui inspirait sur-le-champ deux strophes indécentes. Il se gardait seulement de tout ce qui aurait ressemblé à un conseil, elles jours où il se sentait en veine de dire aux gens leurs vérités, c est aux comparses qu'il

1. Dans sa Profjmùtica, où en imitanl la forme d'un édit impérial il passe en revue les différents types mondains de son temps, il ne ménage pas les femmes lors(|ue leur tour arrive. Au contraire, dans sa Obra contra los Torrellislas, il prend leur défense contre la secte des « Torrellistas ».

2. En i5i5, la peste menaçant Valencia, des personnages de qualité furent postés à chaque porte de la cité pour empêcher l'entrée des voyageurs suspects. Le 28 juin, le Conseil désigna D. Francisco de Mompalau et D. Juan Fernandez de Heredia pour être de garde à la porte de Serranos.

3. A. A. y. Manuaf de Conse/ Is, no Q5 (i532-33), 7 juin i532, et n" 71, 5 juillet i.ô^.

s'adressait. Car ce poète badin jouait volontiers au censeur : il blâmait les écarts dés uns. l'immoralité des autres. Au demeurant — malgré ses poésies sacrées — plus préoccupé de lancer une mode que de prédication morale : il fit sensation pour s'être montré sans cape et avec la veste déboutonnée à la messe de onze heures, qui était celle des paresseux*. N'y avait-il pas dans des succès comme celui-là de quoi justifier la bonne opinion qu'il professait de lui et qu'il exprimait avec franchise en se qualifiant (( le meilleur entre les bons'- » ?

Il valait mieux pourtant que les petits vers impromptus, prodigués par sa verve facile. Il a fait quelquefois l'effort de se recueillir. Limage que Louis Milan a tracée de lui dans « Le Courtisan ». n'est pas fausse, mais elle est incomplète. Il faut v juxtaposer le témoignage d'un autre contemporain. Diego Ramîrez Pagân, qui écrivit sur la mort de Jean Fernândez une élégie funèbre^. Dans cette poésie encombrée de banalités, il y a aussi quelques indications précises, celle-ci. par exemple, que la mort de Jean Fernândez a provoqué les lamentations de Thalie, muse de la comédie; et le panégyriste, un peu plus loin, s'adressant à la cité de Valencia, insiste sur le savoir-faire dramatique du défunt : « Grâce à lui, tu apparaissais au monde comme une comédie. » Il nest point aventureux après cela d "affirmer qu'à côté du poète de boudoir il y a eu chez Jean Fernândez un apprenti dramaturge, dont les tentatives furent plus nombreuses que nous ne pourrions croire d'après ce qui en reste, et que les connaisseurs comme Ramîrez Pagân appréciaient à sa valeur.

De fait, la forme dialoguée, qui est pour l'homme de théâtre l'instrument obligé, a toujours plu à Jean Fernândez. Il s'y est essayé à plusieurs reprises, et l'un de ces essais, le a Dialogue d'une dame et d'un galant^ », mérite d'être retenu. C est

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