‹ L'art dramatique à ValenciaChapitre 330 sur 343 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les Comédiens chez eux.

Leur moralité. — Où ils logeaient. — Le milieu oii ils vivaient. — Péripéties de la vie des actrices. — Rixes et crimes des comédiens.

— Un mariage d'acteurs. — Difficultés financières : ([ue faire du pécule éconoDiisé'? — Les prêts et les emprunts du chef de troupe.

— Constitution d'une troupe comique. — Engagement d'un comédien. — Une troupe sans directeur. — Une troupe qui change de directeur. — Composition de quelques troupes. — Les troupes internationales.

Les comédiens étaient séduits par l'appât d'une existence pittoresque et mouvementée, affranchie de bien des préjugés, féconde en imprévu. Sur ce point, Valencia ne leur laissait rien à désirer, et leur vie privée, tandis qu'ils séjournaient dans la cité du Ttiria , réserve des surprises et quelques occasions de se scandaliser à qui prend la peine de la considérer.

Les contemporains ne s'y sont pas trompés , et de l'indignation que les désordres des comédiens leur inspiraient, on perçoit encore l'écho dans l'épître que Andrés Rey de Artieda écrivait au marquis de Cuellar. Le probe auteur de Los Amantes, quand une fois il a voulu traiter dogmatiquement de l'art dramatique, a trouvé que de tous les problèmes qui s'offraient, il n'y en avait point de plus pressant ni dont la solution intéressât davantage ses compatriotes que celui des rapports entre le théâtre et la morale. L'attention presque exclusive qu'il lui accorde nous avertit à elle seule de l'état d'esprit qui était à cet endroit celui des Valen-

ciens aux environs de l'année 1600, et nous en jug'eons encore plus clairement par les détails circonstanciés dans lesquels Arlieda se croit obligé d'entrer. Par « théâtre », en effet, il n'entend pas seulement les œuvres^ mais encore et surtout les acteurs qui en sont les interprètes; et si, en fin de compte, il dresse une barrière entre celles-là et ceux-ci, c'est seulement pour affranchir les œuvres d'une compromission dangereuse et pour faire retomber l'opprobre sur les seuls agents d'exécution. Il nous raconte, avec la malice désabusée d'un soldat qui en avait vu bien d'autres, l'histoire de deux ménages d'artistes. De part et d'autre, la femme était charmante, — l'une, dona Laura, danseuse hors ligne — l'autre, doiîa Pafila Copete, sans rivale pour faire danser les écus et, sur le chapitre des amours, plus ardente que la braise. Auprès d'elles, les maris semblaient d'humbles comparses; celui-ci, « pétrarquiste » enragé, passait le jour à rimailler et à déclamer; celui-là, avec des apparences de matamore, était plus poltron qu'un gros lièvre. Comme de juste, ils furent vile supplantés, et dans leur propre intérieur s'installa un intrus, qu'Arlieda nomme modestement un « auxiliaiie », mais qui usurpa vite toutes les prérogatives du chef d'emploi, y compris celle de pourvoir à la dépense. Or, les deux matrones, chatouilleuses et fortes en gueule, se querellèrent un beau malin jusqu'à en venir aux mains. A^ous croyez que les maris intervinrent et tranchèrent le différend? Loin de là ; ils ne surent que trépigner et beugler. Ce fiirent les amants qui se substituèrent aux combatlautes et, pour elles, ils se mirent à mal comme deux dogues.

L'anecdote, évidemment, ne prouve rien contre la moralité de l'art dramatique et Artieda, pour plaider sa

cause, se donne ici beau jeu. Mais elle éclaire d'un jour fâcheux les mœurs des comédiens. Ils se mariaient volontiers et, dans chaque troupe, il y avait une assez forte proportion de ménages; seulement, la pratique relâchait vite cette union, non point toujours par lassitude réciproque, mais trop souvent par intérêt; on accueillait des amants, on les recherchait peut-être et, en tout cas, on les associait par une sorte d'élargissement du contrat primitif à toutes les vicissitudes de la vie conjugale. Quiconque regardait du côté des coulisses y découvrait « des adultères, des relations infâmes telles qu'il sera sage de les passer sous silence ». C'est Arlieda (jui le déclare en propres termes, et il ajoute : « Tous les comédiens d'une même troupe habitant ensemble, il s'ensuit que les célibataires s'en prennent aux femmes mariées; ce sont les maris eux-mêmes qui les leur offrent. »

L'accusation n'est point voilée. En croirons-nous l'accusateur sans autre forme de procès? Un document lui donne raison : un rapport adressé à l'Inquisition de Valencia et qui concerne la troupe de Rodrigo Osorio'. Rien de moins exemplaire, d'après les allégations fort précises de ce rapport, que la vie des collaborateurs de Osorio. La propre famille du directeur montrait une impudeur particulièrement scandaleuse : Magdalena Osorio, fille de Rodrigo, était acoquinée, au vu et au su de tout le monde, avec un acteur nommé Bautista; celui-ci n'en était pas moins légitimement marié, mais comme il

I . Publié par Cotarelo^ Estadios dehislorialiteraria, pp. 206-207. Ce document, à ce qu'il paraît, se trouve aux Archives nationales, à Madrid; l'auteur n'en donne pas la cote.

avait pris la précaution de laisser sa femme à Séville, il se consacrait en toute liberté à Magdalena sous l'œil complaisant des parenis, qui n'auraient eu garde de prolester par crainte d'éloigner de leur troupe un acteur dont le public appréciait le talent. Se sentant nécessaire, et plus nécessaire, encore à son directeur qu'à sa maîtresse, Bautista abusait de la situation; sur ses amours avec Magdalena, régulières dans leur double irrégularité, il greffait des escapades dont la délaissée pensa mourir de jalousie; il ne fallut un soir rien moins que des exorcismes et de l'eau bénite pour conjurer les horribles blasphèmes que son dépit lui inspirait. La contagion de ce scandale avait gagné le reste de la troupe; une actrice^ Isabel de Torres, surnommée la Granadina, accordait toutes ses faveurs à l'acteur Avendano, malgré une blessure qu'il avait auprès de l'œil droit; elle n'en cachait rien à son mari; elle le menaçait, au contraire, de le faire tuer si d'aventure il la gênait, et cet infortuné, tremlilant de peur, allait souvent passer sa nuit ailleurs, sans même qu'on lui sut gré de son renoncement. Isabel de Torres avait donc à sa suite un mari et un amant; Bautista, par une juste réciprocité, avait une épouse et une maîtresse. Rodrigo Osorio groupait autour de lui les deux variétés du ménage à trois.

A quelle date sa troupe donnait-elle ce scandale aux Valenciens? Le document qui nous le révèle ne porte aucune indication de date. M. Rennert cependant le rapporte à i588, parce qu'il avait connaissance d'un séjour d'Osorio à Valencia au cours de cette année'.

I. Il est remarquable que si M. Rennert donne la date de i588 comme ferme à l'article Osorio (Rodrigo) dans sa List of spanisfi

Mais nous savons maintenant que Rodrigo Osorio est passé à plusieurs reprises par Valencia, notamment en 1596; et peut-être celte dernière date convient-elle mieux que celle de i588. Car enfin, pour que Cristôbal de Avendaiïo s'abandonnât avec la Granadina aux familiarités que l'on a vues, il fallait bien qu'il eût l'âge requis. Or, il vivait et il jouait encore en i635, et la rude vie que menaient les acteurs n'était point faite pour les conserver jusqu'à un âge extrême. Supposé qu'il ait eu soixante ans en i635, supposé même que chez lui, en sa double qualité d'Espag-nol et d'acteur, la valeur n'ait point attendu les années, il est difficile d'admettre qu'à treize ans, en i588, il ait mis en déroute le légitime époux de la Torres. Reportons à i5g5 l'idylle de leurs amours, il a pour lors vingt ans et il mérite pleinement Tépithète de jeune homme, moso, que notre document lui applique.

En tout cas, la concordance du témoignage d'Artieda et des faits allégués par-devant l'Inquisition est hors de discussion. Elle est même si frappante que l'anecdote contée par le poète peut passer pour une transposition, spirituellement enjolivée, d'une situation dûment constatée dans la troupe d'Osorio et dont la chronique scandaleuse de Valencia ne manqua point de se divertir. UÉpître au marquis de Ciiellar, publiée seulement en i6o5, aurait donc été composée en 1695 ou très peu de temps après. Les théories qu'Artieda y 'émet, les aperçus qu'il j donne sur le théâtre contemporain, ne contredisent pas cette date.

actors and adresses, il ne l'indique que sous réserves à l'article Avendano {Cristôbal de).

Les privautés entre comédiens et comédiennes étaient favorisées à Valencia par la cohabitation. Du jour où l'Hôpital posséda un théâtre, c'en fut fini pour la plupart d'entre eux du régime des auberg-es. On leur donna le logement dans les constructions qui entouraient la nour on pati. Dès l'année i584, cet usage est établi : ni nuit ni jour ils n'abandonnent le lieu de leurs exploits". Cependant, si l'Hôpital donnait un emplacement pour camper, il ne fournissait pas les accessoires de campement. L'rt/ca«Wé? ou gardien chef du théâtre s'en chargea; moyennant une modique rétribution, il offrait aux comédiens un gîte où ne manquaient ni les lits, ni les bons soins, et après la mort de Alonso Maluenda, sa veuve, Francisca Gomis, continua le négoce. Cela n'allait point pour elle sans quelques mécomptes. Des hôtes indélicats partaient sans solder la note, et Francisca Gomis obtenait à grand'peine de quelques-uns — les plus consciencieux — qu'ils confessassent leur dette par-devant notaire; il ne restait plus qu'à la recouvrer^. Lorsque la troupe était nombreuse, elle détachait chez d'autres logeuses une partie de son contingent. Une certaine Villanueva, dont nous ne savons rien que le nom, logeait chez elle, en i5go, quatre ou cinq acteurs ou

1. Patr. 'José Riudaura, il\ ocl. 1684. Il s'agit de Jerônimo Velâzquez, qui doit une certaine somme « ad coniplementum totius logerii cuiusdam domus dicti hospitalis site et posite in presenti ciuitate in parrochia sancti Slephani in plateavulgodictade la Oliuera a toto tempore ipio in ea representaui et permonsi ».

2. Patr. Miguel Jerônimo Chorrutta, 20 déc. i6i5 : « Ego Franciscus de mudarra, fabulator pro nunch Val. repertus... recognosco me debere vobis Francisée gomis et de maluenda vidue dicte ciuitatis... duscentas viginti sex dragmas beticas. Et sunt pro habitatione, lectis et seruiciis, siue de possades. Hits y seruicis, per me vobis datis et factis vsque in presentem diem. »

actrices de la troupe de Rodrigo Osorio', mais le directeur lui-même, avec sa famille et quelques-uns de ses collaborateurs, habitait, comme de juste, dans les annexes et dépendances du théâtre.

A la Olivera, les comédiens se trouvaient au rendezvous favori de la pègre valencienne. L'aubergiste qui reçoit Don Quichotte à sa première sortie, dans la méchante auberge fréquentée des maritornes et des porchers, énumère, dans un accès d'attendrissement ironique, tous les mauvais lieux de la péninsule où sa jeunesse a perpétré d'inoubliables exploits. Ni les Percheles et les Islas de Riarân à Mâlaga, ni le Compas de Séville, ni l'Azoguejo de Seg'ovie, ni la Rondilla de Grenade, ni la plage de Sanlûcar, ni le Potro de Cordoue, ni les Ventillas de Tolède ne lui refusèrent une hospitalité dont il abusait, et la Olivera de Valencia lui fut non moins accueillante; il put aussi bien que dans les pires coupeg-org-e « y exercer la légèreté de ses pieds et la dextérité de ses mains », voire se signaler aux cours et tribunaux de justice". Ce n'était point le théâtre qui avait attiré à la Olivera cette affluence de malhonnêtes gens ; ils y avaient pris leurs quartiers bien avant la fondation du théâtre. La prostitution à Valencia, au temps où elle était sévèrement réglementée et surveillée, avait été reléguée au nord-ouest de la cité, dans les limites du Partit, sorte de réserve où les femmes perdues, les aiiols fembres, vivaient en clôture, sans autre diversion que les prêches, qu'on leur venait faire en semaine sainte, sans autre garantie que le bon plaisir du jiisticia criminalj

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