I. Mémorial histôrico, XI : Miscelùnca, de Zanata
par où le sexe fort s'oppose — avec un désavantage marqué — au beau sexe. Du côté des hommes aussi bien que du côté des femmes, l'auteur a prétendu indiquer des traits individuels, et il a esquissé deux ou trois figures qui ont l'expression de la réalité parce qu'elles ne se confondent avec aucune autre. C'est le cas, par exemple, pour la duègne Guzmana, férue de sa noblesse jusque dans l'exercice de ses humbles fonctions, ou encore pour Doiïa Lucrecia, disputeuse, raisonneuse, qui met son point d'honneur à avoir toujours le dernier mot et à n'être jamais la dupe du sexe fort. Voyez aussi, dans le groupe des cavaliers, Miguel et Rodrigo qui s'opposent comme les deux termes d'une antithèse, l'un mélancolique et langoureux qui veut pleurer jusqu'en dansant, l'autre joyeux organisateur des danses et ne restant jamais à court de plaisanteries. Ainsi s'accuse chez les personnages du « Colloque » cette diversité qui est caractéristique de la vie.
Il n'est pas jusqu'à la technique de l'écrivain qui ne se soit adaptée aux exigences du théâtre. Le problème cependant était malaisé à résoudre, car Jean Fernândez a prétendu mêler dans une aussi brève saynète jusqu'à trois langues différentes : la castillane, la valencienne et la portugaise. Ecartons tout de suite la portugaise : elle n'apparaît que fort discrètement et sans autre raison que le bon plaisir de l'auteur qui se proposait d'égayer son « Colloque ». Le Portugais ridicule qu'il nous montre est certainement un des exemplaires les plus anciens de ce type qui devait avoir une si belle fortune dans le théâtre espagnol du seizième siècle*. Tenons-nous-en à l'emploi simultané du castillan et du valencien. Le mélange de plusieurs langues ne répugnait pas à l'art dramatique de ce temps ; il n'est pas jusqu'aux nègres qui n'aient parlé sur la scène un charabia spécial, par exemple dans la Farsa théologal, de Sânchez de Badajoz, et Torres Naharro, lorsqu'il met en scène
I. Sur le type du Portugais ridicule, cf. Rouanet, Autos, Farsas..., IV, 2o3. La Comedia Aurélia, qui a été publiée par les soins de Timoneda dans la Tnriana, contient une scène entre un Portugais, un Biscayen et un Français, qui parlent chacun sa langue.
dans la comédie Serafina^ une \ alencienne et sa servante, laisse momentanément de côté le castillan pour garder à ses Levantines leur idiome habituel. L originalité de Fernândez de Heredia s'exerce en sens inverse, puisqu'elle consiste non à conserver à des personnages valenciens leur parler naturel, mais à les faire s exprimer en castdian, quoique celui-ci soit pour eux une langue étrangère. En constituant au centre même du royaume valencien un foyer de vie mondaine et intellectuelle, Germaine de Foix avait provoqué envers la langue indigène un mouvement de désaffection. A la suite de la vice-reine, tout un groupe de Castillanes authentiques, dames d honneur, suivantes et chambrières, s'installèrent à ^ alencia, où elles firent connaître les coutumes, les modes, les belles manières telles qu'on les pratiquait en Castille. Nombre de \alenciennes impénitentes firent mine de lésister, mais toutes les médisances qu'elles colportèrent sur leurs rivales de Castille, et dont Jean Fernândez et Louis Milan se sont fait lécho, prouvent au fond plus de jalousie que d'hostilité. Au témoignage de 1 un d entre eux, \alenciaet la Castille étaient l'une en face de 1 autre comme une belle-mère et sa bru"^, mais cela n'empêchait pas qu à A alencia la société polie, transformant ses usages, accordait à la Castille et au castillan tout ce qu elle retranchait à la tradition locale. Jean Fernândez, en combinant dans le « Colloque » le castillan avec le valencien, se borne à tenir compte de la transformation survenue, et comme d'ailleurs il était homme à se jouer de la difficulté, il a tiré un parti habile tant de lune que de 1 autre langue.
Son style s'est dépouillé de cette subtilité maniérée qui en était dans les poésies courtoises la principale parure. Si par hasard notre auteur se laisse entraîner à quelque raffinement de langage ou de pensée, il suscite promptement chez un de ses personnages une réplique : « Je n'entends rien à pareil chara-
1. Les derniers vers de rara:unient de La Serajina insistent sur le mélangée des quatre lan2;-ues — latin, italien, castillan et valencien — qui ont été employées dans la pièce.